Je me rends compte que j'avais pas posté mon avis sur ce vieux topic, ce sera maintenant chose faite
En 2002, 5 ans après son premier film, le claustrophobique "Cube", Vincenzo Natali poursuit ses expérimentations dans le domaine du cinéma indépendant avec "Cypher", une autre histoire labyrinthique se déroulant cette fois dans un futur proche, ou la prison n'est plus faite de murs et de portes métalliques, mais bien de gens, de sociétés et de bureaux.
Cette fois, le budget beaucoup plus important a permis à Natali d'élargir ses ambitions, et le résultat est une vision assez impressionnante d'une dystopie en pleine expansion.
Ainsi, le film nous présente le personnage de Morgan Sullivan, un homme embauché par une mystérieuse société, "Digicorp", pour devenir un espion industriel, on comprend assez aisément les motivations de notre héros: apporter une certaine excitation à une vie autrement fade. Voyageant d'un état à un autre sous le pseudonyme de Jack Thursby, Sullivan se réinvente rapidement, semblant être contrôlé petit à petit par une autre personne, il commence à fumer, boit du Whisky pur Malt, et drague les charmantes jeunes femmes présentes à ses réunions, mais ses missions s'avèrent ternes et lassantes, les affaires sont sans incident, et très vite Sullivan retombe dans une monotonie du quotidien. Puis une femme étrange et plutôt attirante appelé Rita révèle que Digicorp a utilisé ces conférences pour laver le cerveau de Morgan en lui faisant croire qu'il est vraiment Jack Thursby, elle le convainc, pour se sortir de cette situation, de s'engager à faire du contre-espionnage pour Sunways, feignant de croire qu'il est bien Jack Thursby et fournissant des données bidon à Digicorp. Emporté par le flot des événements, par les motivations peu claires des deux sociétés, et par les interventions d'un obscur trafiquant d'informations du nom de Sebastian Rooks, Morgan commence à perdre son emprise sur qui il est, ce qu'il veut, ainsi que sur le sens de ses motivations.
Avec ses alter ego, agents doubles (et triples), «Cypher» combine l'espionnage industriel avec la réalité alternative, le tout dans un esprit très "K. Dick" (à son meilleur niveau qui plus est). Chaque geste, chaque pensée, chaque événement présenté semble clair et limpide, mais une nouvelle tournure vous oblige à chaque séquence à réévaluer radicalement tout ce qui s'est déroulé sous vos yeux, à la fin du film, vous vous surprendrez à rejouer tous les événements dans votre esprit, vous demandant comment tout cela peut s'enchainer de manière ordonnée, et si la fin est vraiment aussi optimiste qu'elle en à l'air. Malgré sa durée relativement courte d'un peu plus d'1H30, l'intrigue diablement énigmatique vous réserve un bon démêlage de neurones pour quelques jours.
La science-fiction dystopique emprunte souvent le cadre du film noir - une tradition qu'on retrouve dans nombres de très grands films, de "Blade Runner" à "Brazil", ou encore "Gattaca" et "Minority Report".
"Cypher" adhère totalement à cette convention autant au niveau de la forme (visuellement notamment, avec sa couleur artificiellement modérée) que du fond, avec ce concept très proche de "Cube", la recherche d'issue dans un monde qui semble totalement se refermer sur nous-même, un monde ou rien ne sert de chercher de sens à nos actes, un monde déshumanisé et dirigé mécaniquement, ou personne ne semble digne de confiance, ou notre propre esprit semble jouer contre nous, et finalement, ou seuls les innocents sortiront leur doigt de l'engrenage.
Je parlerai encore de la performance de Lucy Liu, qui nous livre une bonne prestation dans le rôle d'une femme intouchable, au caractère ambigu et aux multiples facettes, ainsi que de Jeremy Northam, qui est vraiment extraordinaire dans son double rôle à la fois du confus et blasé Morgan Sullivan et de Jack Thursby, l'agent suave, charmeur et sûr de lui (intéressant paradoxe dans le monde présenté dans ce film)
Pour finir je dirais que Cypher, film plutôt méconnu du grand public, est un autre pavé à ajouter aux grands films de dystopie, un genre qui peut nous fournir, j'en suis sûr, pléthore de grandes œuvres SF pour les années à venir, en même temps quand on s'inspire de K. Dick, on a de bonnes chances de faire du bon, du très bon même 