" Mais Kubrick demeure encore un cinéaste classable, le plus souvent répertorié parmi les garnements iconoclastes qui se paient la tête de l'Amérique en retournant contre elle ses fictions dominantes et ses thèmes éternels. Dans ce contexte, 2001 : l'odyssée de l'espace (2001: A Space odyssey, 68) n'est pas un tournant mais une rupture nette et brutale, une date de l'histoire du cinéma. Car 2001 ne doit rien à personne et transforme Kubrick en plasticien absolu. Il devient la figure même de l'Artiste, même les mots "auteur" ou "super-auteur" ne suffisent plus à rendre compte de son changement de dimension.
"2001 est le premier film depuis Intolérance qui soit à la fois une superproduction et un film expérimental" : la formule de Jacques Goimard, citée par Lourcelles dans son Dictionnaire des films, n'a pas vieilli, pas plus que le film. Tout à coup, Kubrick passait à la très grande forme, mais sans délivrer de "message", le film se suffisant enfin à lui-même, machine autonome de tout le petit bric-à-brac science-fictionnel qui l'avait précédé et de toutes les étoiles qui allaient suivre.
Avec 2001, Kubrick cesse d'être un cinéaste pour devenir une entité. Pendant que les spécialistes discutaient quant aux significations exactes du "monolithe noir" ou du "foetus astral", le public embarquait pour le trip sans se soucier de son point d'arrivée. Les autres cinéastes étaient largués, Fellini compris.
En avril 68, Kubrick tombait enfin le masque et le cinéma faisait sa révolution. Un conte philosophique lent et long, gorgé de cinéma expérimental et au symbolisme indéchiffrable, sans acteurs connus et privés de héros, "marchait" sur sa seule puissance plastique. En un seul film, Kubrick réalisait les rêves les plus fous d'Hitchcock et abolissait grandement les notions fondatrices de vraisemblance et de bonne compréhension. Il avait accompli la totalité de son plan, et de quelle façon ! "
http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/article/stanley-kubrick-lodyssee-en-solitaire/
