"Qu'y a-t-il de plus pathétique qu'un vieux cafard? Une bande de vieux cancrelats. Les cafards (ou les blattes, ou cancrelats) sont comme nous: ils vieillissent, ils s'ankylosent, boitent puis crèvent. Le phénomène avait été relativement peu étudié (on se demande bien pourquoi) jusqu'à ce qu'en 2003 une équipe de biologistes de la Case Western University (Cleveland, Ohio), soumette des blattes à divers exercices: marche frorcée sur mini-tapis roulants, ascension sur des plans inclinés, manoeuvres de retournement, démarrage à froid en situation d'urgence. On ne peu exclure qu'un nuage de gaz hilarant soit passé sur Cleveland à l'insu de ses habitants.
Cependant la gymnastique des vieilles blattes a bel et bien donné lieu à un article dans le Journal of Experimental Biology (vol. 206, p.4453-4465), ce qui tendrait à prouver que les chercheurs étaient quasi dans leur état normal et que ce genre d'experiences peut etre utile au progrès de la connaissance. Sous le titre "Effects of aging on behavior and leg kinematics during locomotion of two species of cockroach", ce texte de 13 pages nous apprend en effet des choses formidables. D'abord que les blattes étudiées - de deux espèces: blaberus discoidalis et periplaneta americana - commencent à etre serieusement rouillées vers l'age de quinze mois (pour une durée de vie totale de dix-huit mois). Par exemple, mamy blatte va deux fois plus lentement que bébé blatte (agé d'une semaine) à l'épreuve du tapis roulant. Pis: elle s'emmêle parfois les pattes (6 au total) et se casse la figure.
58% des vieilles blattes sont infoutues d'arriver en haut d'un plan incliné à 45 degrés, alors que la jeunesse crelatienne y parvient les doigts dans le nez. Lachées en liberté, elles bougent presque moitié moins que les gamins. La vieillesse du cafard est un naufrage désormais dûment documenté.
L'un des grands atouts de la blatte, c'est son aptitude à la fuite TGV en cas de danger. Son temps de réaction est remarquablement court - 20 à 50 millisecondes, contre 200 pour un etre humain) - et sa vitesse peut atteindre 4km/h, ce qui n'est pas rien pour un insecte de 1 à 5 cm de long. A l'échelle humaine, ça ferait des sprints à près de 800km/h! Le vieux cafard, lui, est totalement démuni en cas d'urgence: ses articulations ont tendance à se bloquer, sa fuite est un spectacle pénible. Parfois, il ne bouge meme plus. Une exception toutefois: le vieux cafard décapité semble retrouver une deuxième jeunesse, car il décampe comme un perdreau de l'année. Les chercheurs en ont déduit que la fuite du cafard est un exercice qui se joue d'abord dans la tete, et que de ne plus en avoir pourrait constituer un avantage.
Les auteurs (Angela Ridgel et quelques collègues) soulignent en conclusion "l'importance des approches multi-niveaux pour étudier la locomotion". Mais, pour le lecteur arrivé à la treizième page de cet article, cet avertissement apparait complètement superflu.
Source: Au fond du zoo à droite, de Edourd Launet.