La passion selon Saint Mathieu émeut d'avantage à l'âge mûr, tout s'y trouve en quelque sorte consommé. Bach ici s'abandonne à des méditations passionnées autour de la mort de Jésus et paradoxalement, cette œuvre, sans doute la plus monumentale qui n'ait jamais été écrite et qui nécessite un ensemble d'exécutants assez spectaculaire, est une des œuvres les plus intimes qu'il ait composées.
On assiste, au fur et un mesure que se déroule la partition, à une extraordinaire imprégnation de tendresse. Le cœur est bien ce centre que ne cesse d’approcher ce grave processionnal d’ensemble, d’arias et de récitatifs, au point d’en arriver, dans les dernières pages, à une familiarité avec le Christ mort, dont aucun autre exemple dans la musique ne m’est connu.
Autour du cadavre divin, des mots de vieilles pleureuses remontent du fond des âges : "Mon Jésus, bonne nuit…O restes bienheureux, voyez combien je vous pleure…Mon Jésus, bonne nuit…En pleurant, nous nous asseyons et te disons dans ta tombe : repose doucement ! Reposez membres vidés par le malheur ! Tombe et pierre funéraire seront au cœur angoissé l’heureux oreiller où dormir".
Le chœur initial n’est il point semblable à quelque parodos d’Eschyle, lorsque les choristes envahissent lentement la scène en annonçant les signes d’une calamité terrible ? N’est ce pas la une extraordinaire tragédie se déroulant selon le vieux rituel du théâtre antique ?
Il est très remarquable que Bach ait banni tout pittoresque de sa partition, se contentant de placer çà et là, pour accuser les contrastes, ces fameux chœurs de « turba », qui peignent le délire de la foule ou les événements décisifs. Une seule fois il explosera, au moment de l’arrestation de Jésus, réalisant ainsi l’un des moments les plus coléreux et prophétique de la musique.
C'est peut être la première fois qu'à ce degré de génie, un homme tente une synthèse d'élément hétérogène par-delà même son temps. Il résume tout ce qu'il sait des siècles. Ce seul trait, qui l'enclot dans un éblouissant isolement, fait de lui le précurseur des modernes que nous sommes, puisque nous avons souci de situer dans nos perspectives celles des temps les plus reculés et quelquefois les plus contradictoires.
Cette passion qui est la plus pieuse de ses œuvres est celle qui marque sa plus belle revanche contre les piétistes.
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