Tout a commencé par une chronique de l´Etrange Noël de Mr Jack, de Tim Burton. Je me souviens très bien, je l’ai lue dans Télérama il y a donc quelques mois, c’était assez court et en gros, le chroniqueur parlait brièvement de la formidable animation, ne disait rien sur la musique (!) et s’étalait par contre sur la supposée « critique de l’Amérique ». J’avais été, outré c’est un peu excessif, disons marqué (la preuve…) par tant d’imbécillité. Regardons donc le cas de ce film. Evidemment, il y a opposé le monde d’Halloween et le monde de Noël. En gros, Jack veut faire Noël, mais il se rend compte que lui, son univers c’est Halloween et que ça ne sert à rien de vouloir faire quelque chose qui ne lui ressemble pas. En résumant beaucoup. Et finalement le Père Noël donne une leçon à Jack, en lui disant que c’est mieux comme ça. Evidemment, dans son abrutisme de chroniqueur moderne qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, notre gars établit ces analogies : Halloween, gens tristes et sales = Amérique des démunis, Noël, gens gros et un peu niais = Amérique des gens riches. Point barre. Il suffit de pousser la métaphore, et se rendre alors compte que le propos du film serait, en gros : vous les pauvres, pas la peine d’essayer d’être riches, de toute façon vous êtes nés pauvres, vous le resterez et c’est bien comme ça. Et c’est les riches qui donnent une leçon. Là, la chronique de notre cher gars en prend en coup (j’ai un avis quelque peu différent, s’il faut trouver une comparaison avec l’Amérique, et qui n’est nullement social, mais je ne vous en fait pas part ici car ce n’est pas le sujet).
Cette introduction en forme d’exemple dévie un peu du sujet, d’accord. Mais franchement, lorsque vous regardez ce film, avez-vous l’impression de voir un conte fantastique délirant et super bien fait, qui parle un peu de tout et de rien, ou alors un pamphlet contre la toute-puissance des Etats-Unis réalisé par un cinéaste fortement engagé dans le social ?
Là est le problème : il faut de l’engagement partout. Ca donne donc des artistes engagés ou pseudo (et surtout pseudo !) , et des artistes qui ne demandent rien à personne et à qui on trouve des engagements fictifs. C’est facile ! Il suffit qu’un film, livre ou album de musique évoque une lutte de type David contre Goliath, c’est à dire triomphe du faible contre le fort (ce qui, a bien regarder, concerne au moins la moitié des œuvres où il y a notion de « gentils » et de « méchants ») et hop ! C’est le peuple contre le gouvernement, l’alter-mondialisme contre le capitalisme américain, et j’en passe. Il est ainsi très facile de catégoriser n’importe quel groupe d’ambient ou de black metal un peu champêtre d’écolo, ou n’importe quel groupe aux sonorités vaguement industrielles de « critiquant la société moderne trop mécanisée » (remarquez en plus la beauté de ces pseudo-engagements neuneus et très politiquement corrects…)
Le grand Jean-Sébastien Bach utilisait, en son temps, une formule restée célèbre pour définir sa musique : « Soli Deo Gloria », ce qui veut dire, en latin « à la seule gloire de Dieu ». Bach était chrétien, pour lui c’était Dieu, mais le fond de sa pensée était probablement : « la musique pour la musique ». L’art pour l’art, une notion bien perdue de nos jours… bon nombre d’œuvres actuelles semblent être de vulgaires supports, de vulgaire moyen, servant à faire passer quelque chose, une « idée », un « message » comme on dit si bien. Dans la musique « populaire », on ne compte plus les nombre d’écolos qui chantent pour la forêt amazonienne, d’autre qui chantent pour la paix, d’autre pour les
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ngladesh, d’autres pour les femmes,… la « chanson engagée » est même devenue un genre à part entière, et tout le monde s’y adonne, même pour une chanson dans un album (Dionysos par exemple avec Bloody Betty). Je ne dis pas, souvent, les idées sont nobles (enfin, pas toujours… je ne citerais pas Tryo^^), ce ne sont pas les idées que je critique ici. C’est le principe de l’art engagé.
Que cela cache-t-il ? Plusieurs choses. Tout d’abord, un manque total d’inspiration. Je prend ici mon exemple favori, un qui fait bien râler : Tryo. Le succès de Tryo (même si je reconnais tout à fait qu’il y ait des fans véritables et durables, qu´ils m´en excusent je parle ici du succès commercial et populaire) est évidemment dû à cette mode de la « contestation cool », de l’anti-américanisme... et du fumage intensif de joints. (Surtout qu’un des exemples les plus frappants à la fois d’esclavagisme et de commerce mondial tant dénoncé... est certainement le marché de la drogue. Ceci tout à fait entre nous.) Bref, Tryo sans ses paroles, c’est juste de la variétoche vaguement reggae-isante, avec trois accords par albums. Autrement dit, ça casse pas trois pattes à un canard. A partir du moment où on sait qu’on n’est un mauvais musicien, hop ! on se trouve un engagement. Résultat ? « Ouais, moi c’est surtout les paroles que j’écoute. La musique c’est accessoire. » Véridique !! ! Donc, dans la musique, la musique est accessoire.
De l’autre côté, du côté des gros engagés politiques, c’est l’inverse : on cherche un moyen de faire passer ses idées, alors on utilise la musique, c’est branché, c’est jeune, ça ramène du monde. Force est de constater que les engagements situent aux deux extrêmes, gauche (punk) ou droite (RAC, NSBM), c’est à dire au niveau des abrutis lobotomisés qui ne sont pas capables de faire abstraction de leurs idées politiques deux minutes, le temps de faire de la musique. Arlette et Jean-Marie, vous savez ce qui vous reste à faire : prenez une guitare et chantez votre programme. Je suis sûr que ça marchera.
On arrive donc à la deuxième raison : l’inutile. L’inutile est un art désormais perdu. Les gens ne savent plus apprécier quelque chose qui, matériellement, ne leur apporte rien, quelque chose qui n’est pas utile à leur survie… ou à leur utilité dans la société. Car l’art est en effet inutile pour le fonctionnement de la société : il n’apporte rien de matériel. Ironie du sort, l’art engagé, qui, bien souvent critique notre « société de consommation » est justement une des déformations les plus flagrantes de cette société matérialiste tant accusée, ou il n’y a plus de place pour les choses inutiles. Vu qu’il faut une place pour tout, et que tout doit avoir une place, on déforme l’inutile pour lui donner une fonction, pour qu’il serve. Mais l’art ne sert à rien ! Ca me ferais vraiment chier, si j’écoute une musique, que je regarde un film ou contemple un tableau, de penser : « cela me sert à quelque chose ». Pourquoi utiliser quelque chose d’aussi extra-ordinaire (au sens premier du terme) que l’art pour lui attribuer une fonction bassement matérielle ?
(Il y a évidemment des exceptions. Pour la musique, le label Constellation produit d’excellents groupes, pourtant très fortement alter-mondialistes. Mais quand j’ai commencé à écouter Godspeed You ! Black Emperor, je ne connaissait pas du tout. Ce n’est que quelques mois après que j’ai découvert leur engagement... leur musique est de qualité, l’engagement est certes important mais il n’est pas le seul intérêt de leur musique. On peut très bien aimer sans adhérer à leurs idées... la preuve)
P.S. : si c´est pour dire "c´est trop long ça me donne mal à la tête", pas la peine de poster, merci.