"Il y avait trois jours que ma mère n´avait paru à la maison, lorsque son mari, inquiet bien plutôt de ses effets et de son argent que de la créature, s´avisa d´entrer dans sa chambre, où ils avaient coutume de serrer ce qu´ils avaient de plus précieux. Mais quel fut son étonnement lorsqu´au lieu de ce qu´il cherchait, il ne trouva qu´un billet de ma mère qui lui disait de prendre son parti sur la perte qu´il faisait, parce qu´étant décidée à se séparer de lui pour jamais, et n´ayant point d´argent, il fallait bien qu´elle prît tout ce qu´elle emportait; qu´au reste il ne devait s´en prendre qu´à lui et à ses mauvais traitements si elle le quittait, et qu´elle lui laissait deux filles qui valaient bien ce qu´elle emportait. Mais le bonhomme était bien loin de trouver que l´un valût l´autre, et le congé qu´il nous donna gracieusement, en nous priant de ne pas même coucher à la maison, fut la preuve certaine qu´il n´en comptait pas comme ma mère. Assez peu affligées d´un compliment qui nous donnait, à ma soeur et à moi, pleine liberté de nous livrer à l´aise au petit genre de vie qui commençait si bien à nous plaire, nous ne songeâmes qu´à emporter nos petits effets et à prendre aussi vite congé du cher beau-père qu´il lui avait plu de nous le donner. Nous nous retirâmes sur-le-champ dans une petite chambre aux environs, ma soeur et moi, en attendant que nous eussions pris notre parti sur notre destinée. Là, nos premiers raisonnements tombèrent sur le sort de notre mère. Nous ne doutâmes pas d´un moment qu´elle ne fût au couvent, décidée à vivre secrètement chez quelque Père, ou à s´en faire entretenir dans quelque coin des environs, et nous nous en tenions sans trop de souci à cette opinion, lorsqu´un Frère du couvent vint nous apporter un billet qui fit changer nos conjectures. Ce billet disait en substance que ce qu´on avait de mieux à nous conseiller était de venir, aussitôt qu´il ferait nuit, au couvent, chez le Père gardien même qui écrivait le billet; qu´il nous attendrait dans l´église jusqu´à dix heures du soir et qu´il nous mènerait dans l´endroit où était notre mère, dont il nous ferait partager avec plaisir le bonheur actuel et la tranquillité. Il nous exhortait vivement à n´y pas manquer, et surtout à cacher nos démarches avec le plus grand soin, parce qu´il était essentiel que notre beau-père ne sût rien de tout ce qu´on faisait et pour ma mère et pour nous. Ma soeur, qui pour lors avait atteint sa quinzième année et qui, par conséquent, avait et plus d´esprit et plus de raison que moi qui n´en avais que neuf, après avoir congédié le porteur du billet et répondu qu´elle ferait ses réflexions là-dessus, ne put s´empêcher de s´étonner de toutes ces manoeuvres. "Françon, me dit-elle, n´y allons pas. Il y a quelque chose là-dessous. Si cette proposition était franche, pourquoi ma mère, ou n´aurait-elle pas joint un billet à celui-ci, ou ne l´aurait-elle pas au moins signé? Et avec qui serait-elle au couvent, ma mère? Le Père Adrien, son meilleur ami, n´y est plus depuis trois ans à peu près. Depuis cette époque, elle n´y va plus qu´en passant et n´y a plus aucune intrigue réglée. Par quel hasard aurait-elle été choisir cette retraite? Le Père gardien n´est, ni n´a jamais été, son amant. Je sais qu´elle l´a amusé deux ou trois fois, mais ce n´est pas un homme à se prendre pour une femme en raison de cela seul, car il n´en est pas de plus inconstant et même de plus brutal envers les femmes, une fois que son caprice est passé. Ainsi d´où vient aurait-il pris tant d´intérêt à notre mère? Il y a quelque chose là-dessous, te dis-je. Je ne l´ai jamais aimé, ce vieux gardien: il est méchant, il est dur, il est brutal. Il m´a attirée une fois dans sa chambre, où il était avec trois autres, et d´après ce qui m´y est arrivé, j´ai bien juré depuis de n´y pas remettre les pieds. Si tu m´en crois, laissons là tous ces coquins de moines. Il n´est plus temps de te le cacher, Françon, j´ai une connaissance, et j´ose dire une bonne amie: on l´appelle Mme Guérin. Il y a deux ans que je la fréquente et elle n´a pas été, depuis ce temps-là, une semaine sans me faire faire une bonne partie, mais non pas des parties de douze sols, comme celles que nous faisons au couvent: il n´y en a pas eu une dont je n´aie rapporté trois écus. Tiens, en voilà la preuve, continua ma soeur en me montrant une bourse où il y avait plus de dix louis, tu vois que j´ai de quoi vivre. Eh bien, si tu veux suivre mon avis, fais comme moi. La Guérin te recevra, j´en suis sûre, elle t´a vue il y a huit jours en venant me chercher pour une partie; et elle m´a chargée de t´en proposer aussi et que, quelque jeune que tu fusses, elle trouverait toujours à te placer. Fais comme moi, te dis-je, et nous serons bientôt au-dessus de nos affaires. Au reste, c´est tout ce que je peux te dire, car excepté cette nuit où je payerai ta dépense, ne compte plus sur moi, ma petite. Chacun pour soi dans ce monde. J´ai gagné cela avec mon corps et mes doigts; fais-en autant. Et si la pudeur te tient, va-t´en au diable, et surtout ne viens pas me chercher; car, après ce que je te dis là, je te verrais tirer la langue deux pieds de long que je ne te donnerais pas un verre d´eau. Quant à ma mère, bien loin d´être fâchée de son sort, quel qu´il puisse être, je te proteste que je m´en réjouis et que le seul voeu que je fais est que la putain soit si loin que je ne la revoie de ma vie. Je sais combien elle m´a gênée dans mon métier, et tous les beaux conseils qu´elle me donnait pendant que la garce en faisait trois fois pis. Ma mie, que le diable l´emporte et surtout ne la ramène pas! Voilà tout ce que je lui souhaite." N´ayant pas, à vous dire le vrai, ni le coeur plus tenace, ni l´âme beaucoup mieux placée que ma soeur, je partageai de bien bonne foi toutes les invectives dont elle accabla cette excellente mère et, remerciant ma soeur de la connaissance qu´elle me procurait, je lui promis et de la suivre chez cette femme et, une fois qu´elle m´aurait adoptée, de cesser de lui être à charge. A l´égard du refus d´aller au couvent, je l´adoptai comme elle. "Si effectivement elle est heureuse, tant mieux pour elle, dis-je; en ce cas nous pouvons l´être de même de notre côté, sans avoir besoin d´aller partager son sort. Et si c´est un piège qu´on nous tend, il est très nécessaire de l´éviter". Sur cela ma soeur m´embrassa. "Allons, dit-elle, je vois à présent que tu es une bonne fille. Va, va, sois sûre que nous ferons fortune. Je suis jolie, et toi aussi: nous gagnerons ce que nous voudrons, ma mie. Mais il ne faut pas s´attacher, souviens-t´en. Aujourd´hui l´un, demain l´autre, il faut être putain, mon enfant, putain dans l´âme et dans le coeur. Pour moi, continue-t-elle, je le suis tant, vois-tu, à présent, qu´il n´y a ni confession, ni prêtre, ni conseil, ni représentation qui pût me retirer du vice. J´irais, sacredieu! montrer mon cul sur les bornes avec autant de tranquillité que je boirais un verre de vin. Imite-moi, Françon, on gagne tout sur les hommes avec de la complaisance; le métier est un peu dur dans les commencements, mais on s´y fait. Autant d´hommes, autant de goûts; d´abord, il faut t´y attendre. L´un veut une chose, l´autre en veut une autre, mais qu´importe, on est là pour obéir, on se soumet: c´est bientôt passé et l´argent reste". J´étais confondue, je l´avoue, d´entendre des propos aussi déréglés dans la bouche d´une fille si jeune et qui m´avait toujours paru si décente. Mais comme mon coeur en partageait l´esprit, je lui laissai bientôt connaître que j´étais non seulement disposée à l´imiter dans tout, mais même à faire encore pis qu´elle si cela était nécessaire. Enchantée de moi, elle m´embrassa de nouveau, et comme il commençait à se faire tard, nous envoyâmes chercher une poularde et du bon vin; nous soupâmes et couchâmes ensemble, décidées à aller dès le lendemain matin nous présenter chez la Guérin et la prier de nous recevoir au nombre de ses pensionnaires. Ce fut pendant ce souper que ma soeur m´apprit tout ce que j´ignorais encore du libertinage. Elle se fit voir à moi toute nue, et je puis assurer que c´était une des plus belles créatures qu´il y eût alors à Paris. La plus belle peau, l´embonpoint le plus agréable, et malgré cela la taille la plus leste et la plus intéressante, les plus jolis yeux bleus, et tout le reste à l´avenant. Aussi appris-je depuis combien la Guérin en faisait cas et avec quel plaisir elle la procurait à ses pratiques qui, jamais las d´elle, la redemandaient sans cesse. A peine fûmes-nous au lit que nous nous ressouvînmes que nous avions mal à propos oublié de faire une réponse au Père gardien qui, peut-être, s´irriterait de notre négligence et qu´il fallait au moins ménager tant que nous serions dans le quartier. Mais comment réparer cet oubli? Il était onze heures passées, et nous résolûmes de laisser aller les choses comme elles pourraient. Vraisemblablement l´aventure tenait fort au coeur du gardien, et de là il était facile d´augurer qu´il travaillait plus pour lui que pour le prétendu bonheur dont il nous parlait, car, à peine minuit fut-il sonné, qu´on frappa doucement à notre porte. C´était le Père gardien lui-même. Il nous attendait, disait-il, depuis deux heures; nous aurions au moins dû lui [sterling]aire réponse. Et s´étant assis auprès de notre lit, il nous dit que notre mère s´était déterminée à passer le reste de ses jours dans un petit appartement secret qu´ils avaient au couvent et dans lequel on lui faisait faire la meilleure chère du monde, assaisonnée de la société de tous les gros bonnets de la maison, qui venaient passer la moitié du jour avec elle et une autre jeune femme, compagne de ma mère; qu´il ne tenait qu´à nous d´en venir augmenter le nombre, mais que, comme nous étions trop jeunes pour nous fixer, il ne nous engagerait que pour trois ans, au bout desquels il jurait de nous rendre notre liberté, et mille écus à chacune; qu´il était chargé de la part de ma mère de nous assurer que nous lui ferions un vrai plaisir de venir partager sa solitude. "Mon Père, dit effrontément ma soeur, nous vous remercions de votre proposition. Mais, à l´âge que nous avons, nous n´avons pas envie de nous enfermer dans un cloître pour devenir des putains de prêtres; nous ne l´avons que trop été."