Le chanteur cubain du Buena Vista Social Club est mort à La Havane à 78 ans, après un ultime concert au festival de Marciac, mardi dernier.
Par François-Xavier GOMEZ
Il avait intitulé sa tournée d´été Mi Sueño, «mon rêve». Rêve qui consistait à chanter le répertoire sentimental des boléros qu´il affectionnait et que les chefs d´orchestre avec lesquels il avait travaillé depuis un demi-siècle l´avaient empêché d´enregistrer. Le rêve d´Ibrahim Ferrer, c´était peut-être surtout, comme beaucoup d´artistes, de mourir sur les planches. Ce qu´il a presque fait.
Né le 20 février 1927 à San Luis, près de Santiago, dans la partie orientale de Cuba, il avait peu fréquenté l´école, la mort de son père l´obligeant à travailler dès 12 ans. La musique est déjà sa passion et, à 13 ans, il crée son premier groupe : Los Jovenes del Son. La première chanson qu´il interprète avec eux est Uno, un classique du tango qu´il chante, déjà, comme un boléro. Installé à Santiago, il chante et joue des percussions ( maracas, claves) dans divers groupes, activité qu´il alterne avec les petits boulots ( peintre en bâtiment, menuisier, maçon).
Sa réputation de choriste brillant grandit et, en 1953, il entre dans la formation d´un chanteur prestigieux : Pacho Alonso. Deux ans plus tard, c´est comme chanteur soliste qu´il est engagé dans l´orchestre Chepín-Chovén, le plus réputé de Santiago à l´époque. Son premier enregistrement comme soliste est un hit : El Platanal de Bartolo ( «la bananeraie de Bartolo»), chanson de Pio Leyva, un classique encore joué aujourd´hui.
Scaphandrier. En 1958, Ibrahim Ferrer part tenter sa chance à La Havane. Il entre brièvement dans le big band de Benny Moré, le plus grand chanteur cubain du XXe siècle, joue avec diverses formations mais il vit principalement, là encore, de petits boulots. «J´ai même été scaphandrier dans le port de La Havane, nous racontait-il en 1998. Je chantais toute la nuit dans les cabarets et, à 7 heures du matin, sans avoir dormi, j´enfilais le scaphandre.» Malgré ses qualités vocales, Ibrahim n´a pas la carrure d´un leader. Il se contente de cette précarité comme des milliers de musiciens dans cette fascinante Havane d´avant 1959, soutiers d´une industrie du divertissement qui englobe aussi casinos, prostitution et combats de boxe.
La révolution met fin à tout cela. Ibrahim Ferrer, devenu musicien professionnel salarié par l´Etat, intègre Los Bocucos, groupe de musique traditionnelle créé par son ancien patron Pacho Alonso. En 1991, il prend sa retraite. D´où le tire en 1996 Juan D´Marcos Gonzalez, du groupe Sierra Maestra, qui recrute pour le compte du label britannique World Circuit et du guitariste californien Ry Cooder des vétérans pour un projet axé sur le son traditionnel. De trois semaines d´enregistrement aux studios Egrem de La Havane sortiront trois albums : ceux d´Afro Cuban All Stars, de Rubén González et, bien sûr, Buena Vista Social Club. Ibrahim y chante de la guaracha et du son montuno mais c´est un boléro qui retient surtout l´attention : Dos Gardenias, composé dans les années 40 par la Cubaine Isolina Carrillo.
L´année suivante, le documentaire de Wim Wenders décuple l´impact du disque. Les auditeurs qu´a bouleversés la voix d´Ibrahim Ferrer découvrent sa casquette, ses yeux noirs de jais, la profonde humanité qui se dégage de sa personne. Et qui culmine dans la scène où, après avoir chanté Veinte Años en duo avec Omara Portuondo, il sort de sa poche un mouchoir blanc pour essuyer une larme qui coule sur la joue de la chanteuse...
Ironie. Les événements se précipitent alors pour le chanteur. Il enregistre deux CD, en 1998 et 2002, et s´engage dans de longues tournées mondiales avec son complice le pianiste Rubén González, jusqu´à la mort de ce dernier en décembre 2003. Il sera même invité à chanter sur un titre du premier album des Gorillaz ! A Cuba sont réédités ses disques anciens, ce qui le rendait ironique : «Quand j´enregistrais avec Los Bocucos, mon nom n´apparaissait même pas sur les pochettes. Aujourd´hui, on les publie sous le nom d´Ibrahim Ferrer y sus Bocucos...» Le vieil homme, père de sept enfants et plusieurs fois arrière-grand-père, n´en concevait pourtant aucune amertume. Il prouvera même son soutien au régime de Fidel Castro en intégrant le groupe de musiciens cubains partis au Venezuela faire campagne pour Hugo Chávez. Quant à sa rencontre avec le líder máximo, il la décrira comme «le plus beau jour» de sa vie.
Sitôt la récente tournée européenne bouclée, les musiciens devaient s´enfermer en studio à Cuba pour enregistrer le troisième CD d´Ibrahim Ferrer, qui devait reprendre le même répertoire et porter le même titre : Mi Sueño. En forme pour les premiers concerts, début juillet, Ibrahim est apparu fatigué aux spectateurs de ses dernières prestations, à Barcelone le 26 juillet ou à Marciac, mardi dernier, pour ce qui devait être son dernier concert. «Nous savions qu´il était malade, indiquait hier à l´AFP Jean-Louis Guilhaumon, le président de Jazz in Marciac. Lors de son très émouvant concert, son orchestre lui a témoigné une forte solidarité. Il était soucieux d´honorer son contrat moral avec le festival.»
Reparti le lendemain pour La Havane, Ibrahim Ferrer était hospitalisé peu après son arrivée pour des symptômes de gastro-entérite. Il a succombé samedi à une crise cardiaque. Il doit être enterré aujourd´hui.
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