Il est vrai que l´affaire Michael Jackson a tout à fait sa place dans la vie politique officielle américaine, particulière et étriquée. Il ne fait aucun doute que Sneddon, le Procureur de Santa Barbara, ait voulu faire de ce procès une question toute personnelle. Après avoir tenté, sans succès, d´inculper le chanteur pour des faits similaires en 1993, il devint la cible à peine déguisée de Michael Jackson dans une de ses chansons. Néanmoins, l´hostilité envers Jackson d´un Sneddon, républicain conservateur extrêmement répressif, surnommé à une époque « le chien fou », ne se limite pas à cela.
Jackson, vaguement perçu comme une icône libérale, est devenu une bête noire utile pour l´extrême droite. C´est une des cibles humaines contre lesquelles les éléments réactionnaires tentent de canaliser la rage désorientée ressentie par la population américaine. Il ne faut pas chercher bien loin pour trouver racisme et homophobie dans leurs attaques. Aucun châtiment n´est assez sévère ( que ce soit la prison à vie, la castration ou la peine de mort) pour cette droite strictement moraliste qui est toujours à la recherche du stupre.
A l´évidence, ceux qui pratiquent la chasse aux sorcières en matière de sexualité sont fascinés et attirés par ce qu´ils essaient de condamner. C´est là un exemple de la tradition puritaine américaine mise sens dessus dessous. L´affaire Clinton - Lewinsky a ouvert les vannes de la luxure dans les médias et de l´obsession de la perversité et ces vannes ne se sont jamais refermées. La soif dans les milieux conservateurs et proto-fascistes pour les histoires sordides des personnalités qu´ils méprisent, même s´ils ont recours à l´exagération ou à l´invention, n´est jamais étanchée.
De leur côté, les grands médias adoptent une politique du double discours dans les cas semblables à l´affaire Jackson. D´un côté, les chaînes de télévision et les journaux rivalisent pour livrer au public les dernières informations salaces. Par ailleurs, les éditorialistes et les chroniqueurs déplorent l´importance accordée à de telles affaires ainsi que la chute des valeurs morales d´un public qui réclame toujours plus de détails.
Que le public soit ou non fasciné, et il est vrai que l´on ressent une certaine lassitude par rapport à l´affaire Jackson, on ne lui donne guère le choix. Les scandales mis en avant par les médias se succèdent avec une régularité mécanique. Chaque scandale fait les gros titres nationaux pour ensuite disparaître et laisser la place à un nouveau scandale.
Si deux semaines s´écoulent sans nouveau scandale dans la vie des célébrités ou sans crime scabreux, les médias et leurs présentateurs commencent visiblement à s´agiter. Les affaires Kobe Bryant, Martha Stewart, Scott Peterson, Robert Blake et Jackson ont tendance à se fondre et à former une longue et indigne attaque contre l´intelligence et la décence du public.
La tendance générale des médias américains est marquée par un vaste développement du « journalisme de caniveau » caractérisé par le sensationnalisme et le commerce du scandale, que l´on trouve même dans des parutions « respectables ». Ceci peut s´expliquer par des causes sociales profondes. Les Etats-Unis sont un pays où les contradictions et les tensions sociales fermentent et dont on ne peut discuter ouvertement. Le large gouffre entre l´élite et le reste de la population doit demeurer un secret en ce qui concerne les médias.
Et cependant les médias officiels sont au courant du mécontentement et de l´agitation omniprésente dans la vie de tous les jours aux Etats-Unis et qui s´expriment le plus souvent dans des actions antisociales violentes. Le rôle du « journalisme de caniveau » est de canaliser l´hostilité populaire sans jamais lui permettre de se concentrer sur les relations sociales qui sous-tendent le capitalisme. Il est relativement facile de manipuler un mécontentement populiste confus contre des artistes ou des athlètes surpayés ou même contre les pratiques délictueuses d´une entreprise.
Il y a aussi un besoin particulier de détourner l´attention non seulement de la guerre en Irak, avec son cortège de pertes humaines et d´atrocités mais également d´autres actes d´agression en préparation, que ce soit contre la Syrie, ou contre l´Iran ou contre tout autre pays dans le collimateur de l´impérialisme américain.
Le sort judiciaire de Michael Jackson reste incertain. Les médias, qui changent de ton d´un jour sur l´autre, hésitent quelque peu quant à la tournure que devraient prendre les choses. Il est possible que le chanteur soit condamné et marqué du sceau de «prédateur sexuel » - ce qui ravirait très certainement de nombreuses personnalités influentes des médias. Il est également possible que Jackson soit « innocenté » et qu´on lui accorde au moins le réconfort d´un retour partiel, dans ce dernier cas on nous rappellera que pas même un jour le chanteur n´a cessé d´être une des icônes de la culture populaire américaine.
Dans les deux cas, le cirque des médias pliera bagage et passera à autre chose, sans se soucier le moins du monde des dégâts causés.