Faut-il avoir peur des Pokémon?
Question d´une jeune maman à un marchand de jouets: "Dites, Monsieur, vous êtes sûr qu´il n´y a pas d´images "secrètes" ou "cachées" dans vos Pokémon?" Depuis qu´ils sont arrivés en France, l´automne dernier, les Salamèche, Grotadmorv et autres petites bêtes du jeu japonais ont un tel succès chez les jeunes de 3 à 12 ans que de plus en plus de parents s´inquiètent de cette "pokémania" et se demandent si leurs enfants ne sont pas manipulés. "Depuis quelque temps, nous avons l´impression que notre fils vit dans les nuages et nous avons fini par lui dire stop", nous dit Renaud, père d´un petit garçon de 8 ans. "Nous lui avons pris toutes ses cartes Pokémon et… pas question d´en acheter d´autres!"
Les enseignants, eux, n´ont pas attendu pour agir contre ces sales bêtes de Nintendo qui sont souvent la cause de petites bagarres dans les cours d´école. En France, en Europe et aux États-Unis, plusieurs établissements ont déjà interdit le jeu dans la cour ou dans les classes. En Allemagne, un homme a lâché son chien contre un copain de son petit-fils qui ne voulait pas échanger l´une de ses cartes.
Jamais un jeu pour enfants n´avait eu un tel succès commercial. Depuis qu´on l´avait lancé au Japon en 1996, plus de 55 millions d´exemplaires ont été vendus de la version vidéo des Pokémon. Leur succès dépasse largement celui des Lara Croft, Star Wars et autres dieux du stade électronique. "En France une Gameboy-Pokémon est vendue toutes les 4 secondes", nous assure la firme Nintendo. Et il n´y a pas que les jeunes qui s´intéressent à ce phénomène: beaucoup d´adultes disent être charmés par le petit lapin jaune Pikachu. Des jeux vidéo, des cartes – 10 milliards vendus dans le monde, 500 millions en France –, un dessin animé, la série télévisée et bien d´autres produits encore, l´entreprise Pokémon est devenue une des plus importantes dans le domaine des "jeux".
Et ce n´est qu´un début. Nintendo annonce deux nouvelles consoles de salon ainsi que deux nouvelles versions du jeu, avant la sortie du second dessin animé, le 20 décembre, et l´arrivée d´une centaine de nouveaux personnages en avril 2001. Sans oublier, bien sûr, les nouveaux cartables, yaourts, slips, brosses à dents… Une catastrophe pour les parents qui doivent dépenser une petite fortune dans la console (75 €), le jeu vidéo (37 €), les cartes (4,5 € le paquet de 11)… Et comme on trouve souvent la même carte, il faut acheter plusieurs jeux de cartes – ou les échanger entre joueurs – pour collectionner les 151 personnages. "Après les Crado, les Dragonball Z et les Tamagochi ce sont maintenant les Pokémon qui habitent notre maison", nous explique une jeune femme, mère d´une fille de 6 ans.
Et pourtant… En juillet dernier, Paul, 6 ans, est tombé de cheval. Il était gravement blessé. Après trois jours dans le coma, l´enfant se réveille sans pouvoir dire un mot. Dans l´espoir de le faire réagir, sa mère lui montre un journal sur les Pokémon. "C´est Pikachu!" crie le petit garçon. Est-ce l´effet Pokémon ou est-ce le hasard? Une psychologue, Evelyne Esther Gabriel, auteur de "Que faire avec les jeux vidéo" (Hachette Éducation) vient d´étudier le phénomène des Pokémon. "On y trouve tous les éléments du jeu de vidéo classique", nous explique-t-elle,"les combats, le sentiment de force chez le joueur… mais les héros sont plus nombreux, ils changent de temps en temps et leurs aventures ont très souvent un rapport les unes avec les autres."
Les personnages vivent dans un monde que les adultes ne comprennent pas toujours: "Le premier niveau, c´est 16, puis 32 ou 36", nous explique Samuel, 7 ans. "Il faut attraper les Pokémon quand ils n´ont presque plus d´énérgie, avec la Pokébal. Mais parfois ils prennent du poison et deviennent malades. Alors il faut les envoyer dans un centre pour se faire soigner…" Logique, non?
Il y a quand même des parents qui trouvent le jeu des Pokémon plutôt intelligent. "C´est une bonne façon d´aller vers les autres, d´apprendre à discuter et à réfléchir", pense Philippe, père d´un garçon de 9 ans. "En plus, les enfants développent des capacités de mémoire extraordinaires: ils se souviennent facilement des noms de tous les personnages, ils peuvent même les écrire sans fautes!" Mais le psychiatre Samuel Lepastier n´est pas du tout du même avis: "Les héros sont beaucoup trop nombreux pour que l´enfant puisse construire une histoire qui lui permette de développer sa personnalité. Les Pokémon sont plutôt un symptôme de notre société, où l´on cherche d´abord à rendre les enfants consommateurs. La valeur éducative, si valeur éducative il y a, est plutôt faible."
Faut-il faire la guerre aux Pokémon? Aux parents d´en décider, selon les valeurs qu´ils veulent passer à leurs enfants. Entre-temps la pokémania continue: plus de 6 000 jeunes de 7 à 20 ans ont participé au grand tournoi Pokémon Stadium, organisé en juillet dernier à Paris. On ne vous l´avait pas dit, le maître du monde est japonais. Il s´appelle… Nintendo. Une surprise?