Chapitre 58 : Au cœur du brasier.
Ironiquement, la zone derrière nous, celle où s’était déclenché le premier feu, était aussi celle où les flammes étaient le moins avancées. Pour l’instant en tout cas. Notre progression était toujours aussi lente, rendue encore plus difficile par la chaleur qui se dégageait, et les volutes de fumée balayés vers nous par le vent. Je sentais chaque goutte de transpiration couler sur ma peau tandis que je trottai doucement derrière les autres.
Kleef fonçait parfois tête baissée, se jetant avec force sur un obstacle qui nous bloquait la route et ne pouvait pas être contourné. Il se fraya ainsi un chemin à travers un amas de buissons garnis d’épines, à tel point que j’en avais mal pour lui. Le Créateur laissa de nombreuses écailles accrochées dans les branches, et y gagna un nombre hallucinant de griffures.
Il jeta d’un mouvement rageur une longue tige qui s’était enroulée autour de son bras comme un tentacule. Au moins l’incendie lui avait fait regagner un peu de sa vitalité.
Moins de trente secondes après que nous ayons franchi cet amas d’épines, le feu s’en emparait déjà. A droite et à gauche, à moins de trente mètres de l’endroit où nous tentions vaillamment de contourner les obstacles pour fuir le brasier, la forêt était déjà au cœur de l’incendie. Nous devions avoir plus d’une centaine de mètres de retard sur les flammes de là où nous étions, et il n’était pas compliqué de voir que, branches par branches, arbres par arbres, le cercle se refermait autour de nous.
« Pourquoi on continue, hein ? Maugréa Jim. On s’en tirera jamais... »
« La ferme ! Fit Jennie d’une voix dure. »
« Quoi ? s’exclama le jeune homme, choqué. »
« Tu la boucles. Je commence à en avoir marre de tes conneries, enchaina notre coéquipière. »
Le jeune homme se planta sur place, la bouche entrouverte. La jeune femme, elle, lui jeta un regard glacial avant de continuer à marcher au milieu des herbes. Alors que j’arrivai au niveau de Jim, je vis que son visage s’était totalement vidé de toute expression. Le reflet des flammes dans ses yeux vides leur donnait une lueur particulièrement désagréable.
Il semblait complètement... vide.
Je m’arrêtai à côté de lui, jetant un regard nerveux aux arbres qui se consumaient, moins de vingt mètres derrière. Alors que je m’apprêtai à ouvrir la bouche pour le faire sortir de sa transe, sa main droite glissa vers son pistolet, qui pendait à sa ceinture. Je fixai ce mouvement l’espace d’une seconde, sans arriver à le comprendre. Puis, quand ses doigts se refermèrent sur la crosse, je pris brutalement conscience de ce qui se passait, et lui agrippai le poignet violemment.
« Eh, qu’est-ce que tu fous ! »
« De quoi ? Fit-il en clignant des yeux d’un air stupide. »
« Tu... tu..., marmonnais-je, interloqué. »
Il me jeta un regard étonné, puis regarda par-dessus son épaule.
« Eh, tu viens ? Demanda t-il en voyant l’approche des flammes. »
Je continuai de le fixer, les yeux grands ouverts, sans arriver à croire ce qu’il venait de se passer. Il y eut un craquement, et une branche enflammée tomba juste derrière moi. Je sursautai vivement, et me mis à courir à la suite de mes coéquipiers, veillant à ne pas trébucher. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ?
La chaleur était étouffante. Un grondement retentit derrière nous, nous forçant à tourner la tête et à ralentir l’allure bien malgré nous. Trois fauves arrivaient en courant, fuyant les flammes. L’un d’entre eux, le plus à l’arrière, avait la fourrure roussie et semblait avoir du mal à suivre ses congénères. Les félins bondissaient aux endroits où le feu ne couvrait pas le sol, grimpant sur les arbres pour franchir le piège mortel. Ils étaient déjà en plein milieu du brasier, mais mettaient toutes leurs forces pour en sortir.
Une lourde branche craqua sous le poids de celui qui était à la traine, et il chuta sur une dizaine de mètres en hurlant. Lorsqu’il s’écrasa dans un craquement au milieu des flammes, ses deux compagnons n’eurent qu’un bref mouvement d’oreilles en arrière. La créature roula sur elle-même, mais elle flambait déjà. Elle se dressa sur ses pattes arrières et tenta d’agripper un tronc noirci pour se dégager des bras crépitants qui l’enlaçaient, mais ne parvint qu’à en arracher l’écorce et à retomber en arrière. Ses cris de souffrance ne tardèrent pas à s’éteindre.
Les deux rescapés, eux, arrivaient presque à notre niveau. Je tournai une nouvelle fois la tête devant moi l’espace de quelques secondes, histoire de voir où j’allais. Les autres faisaient le même manège. Je manquai de trébucher à plusieurs reprises, mais le spectacle de la danse mortelle menée par ces fauves était presque hypnotisant. L’un des deux félins fit un bond depuis un arbre qui s’était abattu en diagonale, atterrissant devant son congénère avec vitesse et agilité. Ce-dernier du faire un écart pour ne pas percuter l’autre, et manqua de heurter de plein fouet une vieille souche en flamme. Il bondit par-dessus, mais, à l’atterrissage, se bloqua une patte entre deux racines.
Il y eut un claquement sec écoeurant, immédiatement suivit par la plainte stridente de l’animal, qui s’écrasa en avant, provoquant un angle abominable au niveau de l’articulation. L’autre eut un bref mouvement, faisant mine de ralentir, mais poursuivit son chemin lorsqu’il vit que les flammes s’apprêtaient à dévorer son congénère.
Il accéléra donc, et passa en trombe à côté de nous, bondissant entre les arbres intacts.
« Putain, c’est horrible, gémit Laura. »
« On peut rien faire. On a déjà assez de mal à se sauver nous-même... »
Les plaintes de l’animal piégé résonnaient au milieu des crépitements des flammes, mais nous continuâmes notre route, l’ombre du dernier rescapé disparaissant devant nous. Bientôt, droit devant, un autre obstacle se profila. Une large mare, d’une dizaine de mètres de diamètre, était posée entre des arbres épais. A moins de cinq mètres sur les côtés, l’incendie brûlait déjà toutes les plantes.
Soit nous prenions le risque de la contourner, très proche du feu, soit nous la traversions. Mais à ce moment, les flammes, derrière nous, nous rattraperaient. Et nous doubleraient sûrement. Le feu n’entrerait pas dans l’eau, mais une fois au cœur du brasier, il nous serait difficile d’en sortir. D’autant plus que la fumée et la chaleur augmentaient toujours.
Ce fut Kleef qui prit l’initiative de nous faire passer par la droite, à l’endroit où l’espace entre l’eau et le feu était le plus large. Sur la gauche, les flammes léchaient presque les arbres situés au bord de la petite mare. Et dans notre dos, l’incendie venait de l’atteindre. Je déglutis en sentant la brusque montée de température à l’approche des flammes. Un nouveau craquement retentit, figeant le Créateur sur place. Il leva la tête, puis fit un brusque bond en arrière, poussant Jennie dans l’eau.
Un autre géant venait de s’abattre, mais s’était immobilisé au-dessus de nous, bloqué par deux de ses congénères. Ses branchages, eux, s’était brisé sous l’impact, et venaient de cascader à l’endroit où Kleef se tenait une seconde auparavant. Un gros morceau de l’un des arbres les accompagna, formant un amas flamboyant en plein milieu du chemin.
Kleef plongea ses mains dans le feu, et commença à essayer de dégager les débris, les larmes aux yeux. Ses écailles le protégeaient à peine, et il gémissait en saisissant les tronçons enflammés.
Sur la berge gauche, il n’y avait plus d’espace entre l’eau et les flammes qui courraient sur les branchages tombés au sol.
Juste derrière moi, à moins de deux mètres, un arbrisseau s’était écrasé, dévoré par l’incendie.
« Kleef ! m’écriais-je, à deux doigts de paniquer et de me jeter directement dans la mare. On a plus le temps, laissez tomber ! »
« Non, gémit-il, je peux encore... »
« Non ! Hurlais-je. On doit y aller ! »
« Mais... »
Il se retourna et me fixa, les yeux écarquillés de terreur, remplis de larmes de douleur. Les écailles au niveau de ses paumes avaient fondues ou s’étaient décrochées. La peau noire en dessous était couverte de cloques.
Je poussai brutalement Jim en avant, laissant échapper un cri de douleur. La jambe droite de mon pantalon venait de s’embraser. Je décrochais mon regard des autres, oubliant totalement tout ce qu’il se passait autour. Sans attendre une réponse du Créateur, je me jetai à pied joint dans la mare. Je me laissai tomber assis à l’intérieur, le tissu laissant échapper un filet de fumée en s’humidifiant. Alors que je poussai un soupir de soulagement en entrant dans la fraicheur de l’eau, les autres me suivaient, voyant à quel point les flammes étaient proches.
Je me redressai péniblement, avec malgré tout l’impression que ma jambe était posée sur un grill, et entrainai mes coéquipiers au centre de la mare. Le liquide nous submergeait quasiment, mais nous avions toujours pied. Les filles, un peu moins. Tout en massant mon mollet, où la combinaison se décrochait en lambeaux noirâtre, j’essayai de maintenir Laura au-dessus de l’eau, le temps qu’elle rejoigne un endroit où elle n’aurait pas la tête en-dessous.
Tout autour de nous, la forêt brûlait. Droit devant, là où nous avions prévu de nous rendre, l’herbe et les branchages n’étaient plus que flammes. Les arbres flamboyaient. Il y avait bien des endroits où la terre n’avait pas offert de prise au brasier, mais ce serait incroyablement risqué.
L’humidité de nos vêtements pourrait nous protéger au début, s’il fallait franchir des feux encore faibles, mais si jamais nous quittions cette mare et que nous nous retrouvions devant un mur de flammes....
« Et maintenant, fit Jim sans grand espoir, on fait quoi ? »
*
La chaleur. La chaleur était insoutenable. Les flammes ne trouvaient pas encore d’accroche sur sa carapace luisante, mais ce n’était qu’une question de temps. La fumée l’aveuglait. Mais la fin de ce calvaire était proche. A travers les volutes noirs de fumée, on distinguait la lueur du jour, à quelques dizaines de mètres. Si loin...
Un morceau de tronc s’écrasa entre les branchages.
Louis n’eut que le temps de lever la tête avant que le bloc de bois ne lui tombe dessus, le plaquant au sol. La carapace craqua au niveau du torse, à l’endroit où l’obstacle pesa de tout son poids. Le tronc flamboyait toujours. Il le brûlait, faisant en partie fondre la peau sombre à l’endroit où les flammes le léchaient.
Avec un hurlement, il plongea ses deux lames dans l’écorce, et poussa. Le bois bougea légèrement, mais pas assez. Les flammes commençaient à courir sur son torse, puis son cou. La carapace, très solide, commençait néanmoins à fondre. Louis poussa de toutes ses forces, laissant éclater un nouveau hurlement de rage. Le bois bougea enfin.
Il continua à forcer, enfonçant davantage ses lames dans le matériau enflammé. Il le souleva à bout de bras, et le poussa sur le côté, dégageant ses bras du tronc. Puis, poussé par un instinct provenant de son ancienne vie, il se jeta sur la terre sèche, à ses pieds, et commença à se rouler par terre, espérant éteindre les flammes. Lorsqu’il cessa de brûler, il se redressa.
Sa carapace avait partiellement fondu au niveau de la poitrine. Le bas de son visage aussi. L’un de ses crocs avait disparu. Il tenta tant bien que mal de se régénérer, en vain.
La peau luisante resta telle qu’elle était.
Enfin, délivré du tronc et des flammes, mais toujours piégé dans les bois, Louis ne parvint pas à décrocher son regard jaunâtre et écarquillé de la blessure.
Voila, donc la suite viendra samedi prochain. J'essaierais en tout cas, sachant que j'aurais des invités. Dans le pire des cas, ce sera le dimanche soir.