Chapitre 37 : Réveil délicat.
Le Créateur hocha la tête, puis alla relever sa compagne. Il échangèrent quelques mots, et je devinai qu’il voulait la convaincre de laisser leur fils. L’enfant n’arrivait visiblement plus à bouger sa jambe mutilée, et la plaie n’avait pas encore cicatrisé. Après avoir pris une rapide collation, et voyant que la nuit tombait, je fis signe aux autres que j’allais prendre le premier tour.
Laura, Jennie, Kleef et Kolyath étaient blessés, et devaient se reposer. Je prévins Jim que je le réveillerais au cours de la nuit pour qu’il prenne ma place, avant d’aller m’installer aux côté du jeune alien. La luminosité commença à diminuer, et mes coéquipier s’installèrent un peu partout pour dormir.
L’enfant clignait faiblement des yeux, mais ne tarda pas à s’endormir à son tour. Lorsque je ne perçus plus le moindre mouvement et que l’obscurité empêcha de voir quoi que ce soit, je posai la tête contre le mur et me contentait d’écouter les environs. L’un des garçons ronflait dans la salle d’à côté, et le petit Créateur respirait doucement. Dehors, il n’y avait plus le moindre son.
Après tout, même les colosses sanguinaires devaient dormir à un moment ou à un autre.
Un râle me fit brusquement sursauter, avant que je me rende compte qu’il provenait de l’être allongé à côté de moi. Il toussa légèrement dans son sommeil, puis reprit une respiration normale. Le temps passa, lentement.
Après deux ou trois heures, je me levai, à moitié endormi, et franchis la distance qui me séparait de mes coéquipiers. Je m’accroupis à côté de Jim, et lui secouai doucement l’épaule.
« Allez mon vieux, c’est ton tour... »
« Ok... » Il bâilla longuement, avant de reprendre « Le petit va bien ? »
« Ouais, le plus dur c’est de rester réveillé. Y a plus rien dehors. »
« Bon bah c’est parti alors... »
Il se leva doucement, puis se dirigea vers l’autre chambre. Je m’installai sur la couverture qu’il venait de quitter, l’écoutai brièvement lorsqu’il s’installa aux côtés du blessé, puis je sombrai en quelques minutes.
Lorsque je rouvris les yeux, le jour était à peine levé. Je vis que Jim était couché là où s’était trouvé Cole, et que tout les autres dormaient. Les deux Créateurs s’étaient blotti l’un contre l’autre, et Laura et Jennie dormait à point fermé, ma copilote sur le ventre en raison de sa plaie sur le dos. L’entaille s’était d’ailleurs refermée pendant la nuit. Encore fallait-il qu’il ne nous arrive rien pendant les jours suivants afin d’éviter qu’elle ne se rouvre encore une fois.
Je restai quelques minutes allongé à contempler le plafond, avant de me lever sans bruit. Je m’attardai un instant à la fenêtre, puis, ne voyant rien de nouveau, je me dirigeai vers l’autre chambre. Cole était assis contre le mur, la tête reposant dans l’angle de la pièce, et négligeai visiblement son rôle de garde. Le petit Créateur s’était roulé en boule sur le côté et me tournai le dos.
Je m’apprêtai à réveiller mon coéquipier endormi lorsqu’un léger détail retint on attention. En raison du silence qui régnait, la respiration de chaque membre du groupe était clairement audible.
Chaque membre, sauf un.
La main tendue vers le jeune homme, je m’immobilisai, essayant d’écouter du mieux que je pouvais. Un frisson glacial me parcourut le dos et me secoua, me réveillant totalement.
Je me redressai lentement, une boule dans l’estomac, et pivotai vers le jeune Créateur. Ma respiration s’accélérant, redoutant ce que j’allais découvrir, je posai la main sur l’épaule de l’alien et, sans forcer, le fit tourner sur le dos.
Sa tête coulissa sans résistance sur son cou, et l’enfant braqua ses yeux devenus mauves et vides sur moi. Des larmes de sang avaient coulé sur ses joues, collant quelques écailles au matelas. Devant ce regard mort, je fis quelques pas en arrière, jusqu’à heurter le mur, sans parvenir à décrocher les yeux du cadavre. Comment... ?
Réveillé par les quelques mouvements que j’avais fait, Cole entrouvrit légèrement les yeux, avant de bâiller longuement. Il regarda fixement le mur d’en face pendant quelques secondes, complètement endormi, avant de remarquer avec surprise que j’étais collé à une autre paroi juste à côté de lui, l’air complètement abasourdi.
Il ouvrit la bouche pour parler, puis décida finalement de suivre mon regard.
Il fit un brusque écart et se releva d’un bond, les yeux écarquillés.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
« Aucune idée, je suis venu te réveiller, et il était... »
« Merde... Comment... Tu crois que c’est le kit qui l’a... ? »
« Tu vois une autre solution ? »
Il baissa la tête en soupirant, et se cacha le visage dans les mains, toujours assis contre le mur. Lorsqu’il écarta finalement les doigts, je lus la question silencieuse dans son regard avant qu’il ne la pose à voix basse.
« Et comment on va leur annoncer ? »
« J’en ai pas la moindre idée... On pensait tous que ça le guérirait, vu comment il a réagit, mais... je sais pas... »
Nous ne nous étions absolument pas préparé à faire face à cette éventualité. Lorsque l’enfant avait enfin cessé de se tordre de douleur, nous avions cru qu’il était tiré d’affaire. Mais maintenant... Je ne m’expliquais même pas ce qu’il s’était passé. Soit le produit avait seulement stoppé la douleur tout en laissant le venin progresser, soit il avait neutralisé le poison, avant de s’en prendre lui-même à l’organisme. Dans tous les cas, notre intervention n’avait servi à rien. Pire, nous avions même gâché un précieux kit.
Mon regard retomba sur mon coéquipier, anéanti. Il ouvrit la bouche pour parler, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Avec désespoir, je vis qu’il fixait la porte, dans mon dos. Une vague de froid me parcourut le corps tandis que je pivotai doucement.
Kolyath se tenait dans l’encadrement.
L’une de ses mains griffues tenait le mur, mais l’autre pendait contre son corps. Elle s’était totalement figée, la gueule entrouverte. J’eus l’impression qu’une partie d’elle s’était envolée, tant son regard paraissait incroyablement vide.
Elle fit quelques pas vacillants pour s’approcher du lit. Nous suivîmes ses mouvements, la gorge serrée, sans rien faire. Arrivée au pied de la couchette, ses jambes se dérobèrent, et elle tomba à genoux, les griffes plantées dans le matelas. Des larmes roulèrent sur ses joues, et elle tendit le cou en avant, ouvrant la gueule dans un hurlement silencieux.
Elle ferma les paupières, baissant la tête.
J’échangeai un regard désespéré avec Cole, qui avait lui aussi les yeux humides. Un gémissement plaintif nous arracha à notre discussion silencieuse. Toute la souffrance de la Créatrice résonna dans l’immeuble, réveillant nos coéquipiers en sursaut. La femelle avait levé le cou vers le plafond, les paupières closes. Kleef arriva en catastrophe aux côtés de son épouse, puis s’immobilisa en voyant le cadavre sur le lit.
Sans décrocher les yeux du corps, il agrippa sa femme par les épaules, essayant de lui faire quitter la pièce. Jim et Jennie arrivèrent à leur tour, affolés. Puis Laura nous rejoignit, toujours très raide. Le Créateur parvint enfin à faire sortir son épouse de la salle et la fit s’asseoir dans un coin, où elle continua de crier. Les autres regardaient le cadavre avec un air d’incompréhension.
« Comment est-ce qu’il... »
« Aucune idée. On pense que... on pense que c’est le kit. »
Mes paroles les heurtèrent comme un coup de marteau. Kleef les bouscula pour se faire une place dans la salle. Ses yeux rouges étaient remplis de larmes qu’il n’avait pas l’air décidé à verser. Il s’approcha du lit, saisit une couverture et la rabattit sur son fils. Dans l’autre salle, Kolyath continuait de gémir.
Tentant à grand peine de surmonter sa souffrance, il nous demanda d’une voix tremblante ce qu’il s’était passé. Je pris une profonde inspiration, avant de commencer à lui expliquer la raison probable du décès de l’enfant. Son regard rougeâtre se riva au mien, me fixant avec une telle intensité que j’avais du mal à articuler.
Après avoir entendu ce que j’avais à dire, il expira brutalement par le nez, et se détourna. J’étais de plus en plus inquiet. S’il décidait de nous tenir responsable de la mort de son fils, notre sort risquait d’être rapidement en suspens. Il fit quelques pas, ses griffes cliquetant sur l’acier, l’air plongé dans une profonde réflexion.
Puis, lentement, de la sacoche qu’il portait en travers du torse, il sortit une petite sphère noire. Nous eûmes tous un mouvement de recul, sachant parfaitement qu’il s’agissait de l’équivalent d’une grenade. Il la fit rebondir dans sa paume, pensif.
Finalement, il pivota, et s’approcha du cadavre. Alors, sous nos yeux écarquillés, il ouvrit la gueule de son fils et y déposa l’explosif. Lorsqu’il se redressa, un sourire triste apparut sur son visage reptilien.
« En temps normal il aurait fallu que l’un de nous l’enveloppe dans notre voile de protection puis qu’on le dépose dans la stalle familiale, mais vous comprendrez que nous n’avons pas le temps. »
« Mais c’est... c’est un peu... »
« Brutal ? Je crois que Kolyath n’y survivrais pas si nous devions l’affronter plus tard. Je préfère ne pas prendre de risque, quitte à bafouer la tradition... »
Il pivota à nouveau vers le corps, nous faisant signe de reculer. Nous obéîmes tous sans discuter, sortant de la salle pour rejoindre la femelle en larmes. En nous voyant approcher, elle aboya quelques mots étranglés par ses sanglots et chercha à s’éloigner de nous. Kleef se pencha sur le cadavre et rabattit ses paupières écailleuses sur ses yeux remplis de sang. Il se tourna une nouvelle fois vers nous.
« Faites la sortir. Je vous rejoins. »
Je laissai à Cole et Jim le soin de s’occuper de la Créatrice. Ayant insisté pour tenter le kit, je me tenais pour responsable de la mort du jeune Créateur. Le venin aurait inexorablement poursuivi sa route, mais c’était notre matériel qui avait précipité cela. Kolyath résista faiblement, toujours en proie à un terrible chagrin, puis se laissa finalement guider en gémissant.
J’accordai un dernier regard sur la salle adjacente, avant de suivre Jennie et Laura. Tout le monde avait repris son matériel. Nous nous engageâmes dans le couloir, pour finalement rejoindre l’extérieur. Le jour était à peine levé, et nous ne distinguions que des masses sombres dans la semi-obscurité. Néanmoins, rien qui semblait menaçant.
Un cliquetis de griffes me fit tourner la tête. Kleef venait de franchir la porte à son tour. Il s’immobilisa dans l’encadrement, tous les muscles tendus, dans l’attente de ce qui devait se produire.
Une puissante détonation ébranla le mur de l’immeuble et se répercuta dans l’avenue.
Un voile de tristesse tomba sur les yeux rouges du Créateur.