Chapitre 31: Un temps de repos.
Le choc causé par ces paroles et celui qui venait de les prononcer fut tel que nous restâmes figés, les yeux écarquillés. Je clignai des yeux à plusieurs reprises, ne décrochant pas une seconde mon regard de celui du Créateur. Une expression amusée se dessinait légèrement sur son visage reptilien, tandis que nous revenions peu à peu à la réalité. Le ton accusateur de la voix caverneuse ne nous avait pas échappé, mais l'alien ne semblait pas manifester la moindre intention néfaste à notre égard. Néanmoins, si l'amusement était visible, ses autres expressions étaient beaucoup plus difficiles à déchiffrer.
Je me retournai vers mes coéquipiers, qui affichaient exactement le même ahurissement. S'il y avait bien une chose à laquelle on ne s'était pas attendu, c'était bien ça. Ce qui expliquait d'ailleurs beaucoup de choses. Nous ne les comprenions pas, mais eux avaient visiblement eu le temps d'apprendre notre langue, certainement via les victimes qu'ils avaient fait. Les martèlements des Rôdeurs contre la porte semblaient étrangement lointain.
Le Créateur se détourna finalement, déplaçant les armes alignées sur la table. C'était probablement ce qu'il était en train de faire quand les créatures nous avaient attaqué.
« Je sais, comme tout le monde sur cette planète, que c'est à cause de vous que ces créature rôdent dans les rues. »
Il prit trois fusils électriques et les déposa sur une plaque accrochée au mur. Une petite pince encadra les armes dès qu'ils les posa dans cet emplacement. Surement un moyen de prendre l'arme rapidement, plutôt que de chercher sur le fouillis qui s'étalait sur la table.
« Pour tout dire, cela m'étonne. Vous n'avez pas l'air particulièrement redoutables, à première vue en tout cas. »
Il nous jaugea un instant du regard, ses yeux rouges scintillants nous analysant dans tous les détails, avant de retourner vers ses armes. La femelle et l'enfant Créateur s'approchèrent et s'assirent sur une sorte de divan. Ils n'avaient pas l'air plus à l'aise que nous. Maintenant que je pouvais analyser ces êtres sans risquer d'être tués, je devais bien me rendre à l'évidence qu'ils avaient certes un aspect redoutable, mais qu'ils étaient malgré tout incroyablement bien constitués et n'étaient pas juste des créatures sanguinaires.
Leurs écailles lisses reflétaient légèrement la lueur selon l'angle, leurs épines articulées et leurs pointes étaient assez élégantes, et leurs yeux, sans la lueur menaçante que nous n'avions que trop vus, possédaient un éclat très agréable. L'expression d'anxiété sur leurs visages les rendaient infiniment plus amicaux qu'auparavant. Quand il se retourna une nouvelle fois avec ses armes, je vis une fine cicatrice courir sur son crâne, partant de ses cornes pour s'arrêter un peu au-dessus des yeux, qui éveilla un étrange souvenir.
« Pourquoi vous ne nous avez pas tués? »
« Je vous l'ai dit. Vous n'êtes pas bien redoutables. Enfin, si, une fois armés. Mais vous n'êtes pas dangereux. »
« Qu'est-ce qui vous fait dire ça? »
« Vous voulez juste partir d'ici, n'est-ce pas? »
« Oui, mais... »
« Vous n'attaquez que si on vous attaque. Et, honnêtement, vous avez surtout eu de la chance. »
Il accrocha deux fusils lasers aux côtés des autres, avant de s'approcher de la fenêtre. Curieusement, les Rôdeurs ne semblaient pas tenter de la briser. Ils avaient même décidé d'abandonner, et je les vis s'engouffrer dans une ruelle, en jetant une bref regard rageur en arrière. Je fronçai les sourcils et le Créateurs, devinant visiblement ce que je pensais, indiqua une mare de sang séchée au pied du mur, ainsi que des fragments d'os.
« Ils sont intelligents. Quand ils voient que leur proie est plus dangereuse qu'elle, ils abandonnent. Ils n'ont pas essayés de rentrer de la journée, depuis qu'on en a tué trois. »
« Pourquoi est-ce qu'on a eu de la chance? »
« Vous savez aussi bien que moi qu'en face à face, vous ne valez rien contre nous. Je ne veux pas être agressif, mais c'est vrai. »
Je me remémorai chacune de nos confrontations avec les Créateurs. La première fois, nous étions à sept contre un, dans le vaisseau. La seconde, sur le toit de la tour aux abords de l'arène, nous les avions pris par surprise. Même chose quand nous recherchions notre coéquipier. Et, dans la salle du monolithe, nous n'avions survécu que grâce à la structure qui les avait empêché de tirer, et à la créature qui les avait terrassé.
Quant aux autres combats contre ces monstres, nous n'avions gagné que grâce à notre nombre, et jamais sans dégâts. Je plongeai le regard dans celui du Créateur, sachant pertinemment qu'il avait raison. Il eut un petit sourire, dévoilant ses dents aiguisées, avant de s'éloigner de la fenêtre.
« Cela dit, vous êtes encore en vie, et ça montre que vous savez vous débrouiller. Je n'aurais pas donné cher de votre peau il y a deux jours, mais vous voilà. »
« Qu'est-ce que vous voulez dire? »
« J'imagine qu'à vos yeux nous nous ressemblons tous. Néanmoins, je pensais que vous vous souviendriez de ça. »
Il passa sa main aux griffes courtes sur son crâne, effleurant la cicatrice qui marquait un sillon dans les fines écailles. Je sus alors brutalement d'où elle provenait. Lors de l'affrontement qui avait eu comme conséquence la mort de Célia, l'un des Créateurs avait eu le crâne fendu en heurtant l'un des rebords. Ce même Créateur nous avait alors jeté le cadavre de notre coéquipière, tandis que nous nous dirigions vers l'arène.
Je fis instinctivement un pas en arrière, levant mon arme à demi.
« Du calme. Je ne vous en veux pas. Et je suis désolé pour votre... amie. A ce moment, nous avions juste reçu l'ordre d'abattre tous les... Les humains, je crois. Six d'entre eux s'étaient échappés lors de leur capture et on pensait qu'ils viendraient aider leur collègue. Pour moi ainsi que pour les autres, vous étiez juste des ennemis à éliminer avant qu'ils ne causent des dégâts. »
« Mouais, vous avez raté votre coup... »
Il eut un bref rire sifflant, et j'en fus légèrement surpris. C'était bien la première fois que nous entendions un Créateur faire autre chose que de grogner des ordres pour nous éliminer.
« Oui. Pendant que j'allais me faire soigner, j'ai cru comprendre que vous aviez malheureusement pour nous libéré votre coéquipier, et que sa libération avait entrainé des évènements peu rassurants. J'étais encore en repos quand ils ont amené le cadavre de l'un des gardes, et j'y étais toujours quand il a fait un massacre après s'être transformé. J'ai beaucoup de chance d'avoir survécu. C'est la première fois que notre création venait à infecter l'un des nôtres. Le résultat est plutôt effrayant. »
« Alors, c'est vous qui avez... »
« Oui, nos ancêtres, il y a très longtemps. Je ne pense pas l'exprimer dans vos mesures, le temps ne passe pas de la même manière que chez vous, j'imagine. Il y a eu quelques débordements de temps à autres, dont un assez récent, mais jamais aussi important. »
« Assez récent? »
« Oui, l'une de nos villes a été contaminée un moment avant votre arrivée. Un village avec un temple bâti au centre. »
« Ouais, on connait... »
« Bref, des infectés se sont échappés malencontreusement, et ont éliminé la plupart des habitants. L'infection a vite été contenue, éradiquée, et la cité a été nettoyée, puis désertée. Il restait quelques spécimens près de l'arène, mais ont les y a laissé. Leurs ossements ne tarderont pas à tomber en poussière. »
Il accrocha les dernières armes, puis alla à côté de sa famille. D'un geste de la main, il nous indiqua un divan similaire, de l'autre côté d'une table. Le meuble semblait fait de deux blocs d'acier brillant mais, lors que je m'installai dessus, je m'enfonçai légèrement dans l'étrange texture moelleuse. Entre ça et les gourdes, les matières trouvées puis façonnées par les Créateurs m'étonnaient plus les unes que les autres.
Le silence était revenu à l'extérieur.
« Et... Pourquoi vous êtes restés? »
« On a essayé de partir, la zone d'évacuation n'est pas loin d'ici, comme vous l'avez surement vu. Nous l'avions prévu dès les premiers meurtres. Seulement... Il y a eu des... complications. »
« Quel genre? Vous êtes plutôt bien armés... »
« Il y a un trio, particulièrement redoutable. Ils sont passés dans cette rue, et ont massacré plusieurs autres familles en quelques secondes. L'un d'entre eux était un humain, je pense qu'il s'agit de votre partenaire. Les autres... l'un est un de nos congénères, l'autre l'un des fauves des plaines. Ils ont l'air d'être un peu les chefs de cette infection. Après ça, d'autres de nos créations nous ont attaqué, et nous n'avons plus osé sortir. »
Je méditai silencieusement sur ces paroles. Ainsi, notre ancien coéquipier, non content d'avoir déclenché la destruction de cette planète, avait pris les devants. L'identité de ses deux camarades était plus difficile à déterminer, néanmoins, nous pouvions émettre des hypothèses, quoiqu'elle ne nous avancerait pas. Un Créateur et un Rôdeur. Nous avions précisément rencontré un infecté de chaque sorte assez tôt dans notre périple.
L'un avait muté davantage, avant de fuir, l'autre avait été tué dans le canal souterrain. A condition qu'il en soit réellement mort. Néanmoins, je repoussai provisoirement cela. De nombreuses questions sans réponses tournoyaient dans ma tête, mais nous n'avions pas le temps de rester des heures à bavarder. Je sélectionnai donc les deux qui me semblaient en contact direct avec notre périple.
« Le monolithe.... Qu'est-ce que c'est exactement? »
« Le quoi? »
« La structure dans le temple, quel effet a t-elle? »
« Oh... Eh bien, c'est un artefact très ancien, aussi ancien que la bactérie que nous avons créé. Pour autant qu'on le sache, il émet une aura qui attaque cette bactérie. J'ai également entendu des rumeurs comme quoi sa puissance pourrait nous renforcer. Mais, son but premier est de nous mettre à l'abri. Aucune de nos création ne peut s'en approcher. »
« Pourtant, l'un d'entre eux l'a fait. C'était l'un des vôtres. »
« Il est possible que les deux effets du... du monolithe, comme vous dites, soient entrés en contradiction lorsque cette abomination est arrivée. »
Je hochai silencieusement la tête. Un nouveau hurlement surpuissant retentit dans la ville, comme une magnifique introduction à ma seconde question.
« Qu'est-ce que c'est? Cette chose qui est entrée en ville? »
« Je pense le savoir. Je ne l'ai pas vu, mais je pense qu'il s'agit d'un Neebray, comme on l'appelle. Ce sont des êtres très rares, et redoutables. On ignore combien il y en a en tout sur la planète, mais tout le monde savait que l'un d'entre eux vivait à proximité. Nos défenses le gardaient à l'écart de la ville. Il a du sentir que plus rien ne le retiendrait. C'est la seule chose que je sais d'eux. Je n'en ai jamais vu, et tout le monde évite d'en parler. Ils sont très dangereux. »
« Très bien, merci. Je ne crois pas qu'on devrait rester plus longtemps. Il faut qu'on trouve un vaisseau pour quitter la planète. Vous en fabriquez? »
« Oui, nous en avons quelques-uns. Des monolithes ont été dispersés dans tout l'Univers. Mais ces vaisseaux sont entreposés à la capitale de la planète. Je ne sais pas si vous pourrez en trouver un. »
« Je vous remercie... Vous avez un nom, j'imagine? »
« Pas dans votre langue, mais c'est prononçable. Je m'appelle Kleef. »
Je me levai, tripotant nerveusement la crosse de mon arme. Nous ne trouverions rien dans cette zone d'évacuation, si ces transports étaient ailleurs. Néanmoins, il était très probable que tous les Créateurs soient partis vers cette capitale, puisqu'ils avaient emmené le temple. Nous pourrions éventuellement trouver un transport dans cette zone pour l'atteindre rapidement, mais cela posait un autre problème.
Nous pouvions peut-être utiliser leur nourriture, leurs outils et leurs armes, mais il était très improbable que nous puissions piloter leurs vaisseaux. Sans consulter mes coéquipiers, je m'appuyai dos au mur à côté de la fenêtre, et braquait mon regard sur le Créateur.
« Kleef... Est-ce que vous accepteriez de nous aider à partir? »
Je le vis ouvrir grand ses yeux rouges, la gueule entrouverte. Comme tous les autres Créateurs, il était un membre d'une espèce combattive. Son envie de passer à l'action et de faire quelque chose apparaissait sans la moindre ambiguïté sur son visage. De même que l'étonnement puis la curiosité apparurent sur ceux de mes coéquipiers.
Néanmoins, il plissa doucement les yeux, sa main griffue se refermant sur celle de sa compagne.
Nul besoin de lire ses pensées pour deviner le dilemme auquel il était confronté.
(No comment sur les noms?
)