L'Afrique, entre profits et hypocrisie.
La principale source de devises dans la région de Mwanza, est le commerce de la perche du Nil. Introduite dans les années 1960 dans le Lac Victoria, cette espèce aquatique fait vivre de nombreuses familles de pêcheurs dans le secteur. Chaque jour, plusieurs centaines de tonnes de poissons sont pêchés et emmenés dans des usines – tenues par des capitaux Asiatiques, Indiens ou Européens – où le ‘Lates niloticus’ est transformé en filets, pour ensuite prendre la direction des pays du Nord via des avions cargos. Ces appareils, le plus souvent appartenant à des compagnies Russes ou Ukrainiennes bon marché, arrivent vides à l’aéroport International de Mwanza, et peuvent embarquer jusqu’à 55 tonnes de poisson en un seul chargement. Cette présentation, relativement complaisante de la situation dans la région, n’est en fait qu’une façade. La réalité est bien différente.
La perche du Nil, présentée par certains comme la solution miracle aux problèmes de nutritions dans ce coin de l’Afrique, s’est révélée être une catastrophe écologique sans précédents. Elle a provoqué la disparition de près de 200 espèces marines, et constitue une menace majeure pour l’écosystème du Quatrième lac du Monde. Mais plus grave encore, son introduction a provoqué l’industrialisation massive des côtes du lac, par des entreprises privées. Si l’arrivée de capitaux étrangers est positive, il est regrettable que ceux-ci mettent le poisson hors de portée des maigres moyens locaux, qui ne peuvent s’offrir que les arrêtes et les têtes. Dans un secteur en pleine expansion, les infrastructures sont devenues de plus en plus imposantes, augmentant par la même occasion la production des perches en filet. L'argument de bonne conscience des dirigeants des usines de poissons – celui de développer les pays avec les bénéfices colossaux engrangés – s’efface vite devant la rapacité couverte de velours des banques helvétiques. Le poisson part pour l'Europe, les capitaux pour les vertes vallées suisses, et la misère reste en Tanzanie. Encore et toujours.
« Mais c’est merveilleux ! Il y a des entreprises, donc du travail ! Où est le problème ? C’est tout simplement parfait ! » Alors qu'avant les pêcheurs pratiquaient une pêche de subsistance, maintenant le fruit de leurs efforts est capté par les usines de transformation, en échange d'une rétribution qui, elle, ne leur permet pas de se nourrir correctement. De plus, le poisson étant expédié en occident, l'économie tanzanienne liée à la pêche voit son approvisionnement tari, et s'effondre donc, avec les conséquences économiques critiques que l'on imagine. Si bien que lorsqu'un industriel s'enorgueillit de la création d'un emploi de pêcheur, il passe sous silence les 8 emplois de l'économie liée détruits.
Or si les hommes tirent leur épingle du jeu grâce à leur pratique millénaire de la pêche, les femmes, constitutives de l'économie liée à l'industrie locale et de subsistance, voient leurs emplois disparaitre. Elles n'ont d'autre choix que de basculer dans la bassesse du plus vieux métier du monde, où la cupidité et la recherche du profit d'actionnaires, qui leurs sont étrangers, les ont plongées. Avec les conditions sanitaires déplorables qui règnent dans cette région du monde, le SIDA devient l'un des acteurs principaux de la tragédie humaine qui s'y joue. Mais rien ne saurait être épargné à cette population, qui doit en plus subir le contrecoup du chamboulement de la biodiversité du lac. La perche du Nil ayant éradiqué les autres espèces bon marché et étant largement hors de portée des maigres moyens des populations locales, celles-ci se retrouvent sans nourriture mis à part les carcasses inutiles et fermentées au soleil. Ces mêmes carasses, ainsi que l'eau, véritable latrines publiques en cette région, véhiculent les maladies à une vitesse folle et en touchant une population considérable, puisque dépendante de ces deux paramètres vitaux.
Si la perche du Nil est un fléau pour la Tanzanie, il est étroitement lié au grand drame de l'Afrique. La guerre. Si la perche du Nil se vend bien et relativement cher, c'est sans comparaison possible avec d'autres ressources de ce continent, tels les diamants pour ne citer qu'eux. Alors pourquoi cet engouement jamais démenti pour ce commerce poissonnier ? Parce qu'il forme une couverture parfaite. L'instabilité politique locale nécessite une solide assise, qui se traduit par des luttes armées. Mais les armes, elles, ne sont pas dans les lacs. Ainsi, les avions venant chercher les poissons traités se posent lourdement sur le tarmac. Trop lourdement. Tout comme trop discrètement. Et trop escortés. Tout simplement parce qu'ils ne font pas le trajet à vide. L'Afrique exporte sa vie, le poisson pour manger, et l'occident la mort, les armes pour tuer. C'est un cercle vicieux pour lequel on ne voit pas la sortie. Non seulement l'Afrique s'ôte sa richesse, mais elle la troque contre sa dévastation. Le tout avec l'aide bienveillante de l'Occident qui trouve là un marché postcolonial d'une extrême rentabilité avec la couverture bien pensante adéquate, cela va sans dire. Un cynisme qui n'a rien à envier à la sauvage brutalité des milices africaines, devant laquelle on s'offusque. L'occident ne fait que parer l'Afrique pour sa marche funèbre, le son des kalachnikovs tenant lieu de glas pour le continent le plus prometteur du monde.
« Pourquoi est-ce que l’Europe ou les Nations Unies n’interviennent pas ? » Parce que leurs capitaux de fonctionnement proviennent de gouvernements et d'organisation dont les fonds et l'influence sont en grande partie liés à des industriels, au rang desquels ceux qui se bâtissent des ponts d'or avec la perche du Nil. Dans cette situation, quoi de plus aisé pour eux que de rappeler leur poids, et de gentiment mais fermement détourner les yeux de l'ONU vers un autre théâtre, plus émotionnel, mais où leurs investissements ne risquent rien. En agissant ainsi, les gouvernements occidentaux s’accaparent les ressources naturelles de ces pays et de ce continent, qui devraient être riches.
« L’Afrique est riche ? » Oui, l’Afrique est le plus riche des continents mais en continuant de piller toute ses ressources et en fermant les yeux sur les abus du monde occidental nous conduisons, ni plus ni moins, l’Afrique à son autodestruction