Le Grand Tournant (1929-1934) et ses conséquences [modifier]
Le but de Staline n´est pas seulement de construire une société sans classes, objectif du communisme. Il s´agit aussi de ravitailler au plus vite les villes, foyers du pouvoir bolchevik, alors que la "crise des collectes" (1927-1929) a obligé à restaurer le rationnement urbain et démontré la fragilité du pouvoir. Au-delà, il s´agit d´industrialiser le plus rapidement possible l´URSS en prélevant les ressources nécessaires sur les campagnes, pour moderniser le pays et le rendre capable d´affronter les pays capitalistes en cas de guerre.
La « collectivisation » des terres [modifier]
Aussi Staline décrète-t-il en 1929 la "collectivisation" des campagnes (dans les faits, une nationalisation) et la "liquidation des koulaks en tant que classe". La propriété privée est abolie, les terres et les moyens de production des paysans sont regroupés dans les kolkhozes ou dans des sovkhozes.
La résistance est considérable : plutôt que d´abandonner leurs biens à l´État, les koulaks ou prétendus tels incendient les récoltes et abattent leurs troupeaux (1930-1932). Certaines régions sont en proie à de vrais soulèvements armés où l´autorité du Parti-État est sérieusement ébranlée pendant quelque temps, certains militants et responsables locaux prenant même parfois parti pour leurs concitoyens.
Manifestation rurale anti-koulak, vers 1930.Les résistances sont brisées par la violence. Rien qu´en 1929, 1 300 révoltes paysannes sont écrasées. En mars 1930, Staline consent un recul : son article Le Vertige du succès, paru dans la Pravda, autorise les sorties de kolkhozes. Ceux-ci se vident aussitôt. Mais à peine la récolte de l´année assurée, des bataillons de volontaires recrutés dans les villes repartent violemment à l´assaut des campagnes. L´imprécision dangereuse de la notion de "koulak" autorise tous les arbitraires : finit par être considéré comme koulak tout adversaire réel ou supposé de la collectivisation.
En peu d´années, 400 000 familles de koulaks et prétendus tels sont déportés à la hâte en Sibérie dans des conditions épouvantables, et abandonnées sur place à leur sort. La totale improvisation de l´opération se conclut par une forte mortalité parmi les dékoulakisés déportés. On assiste même à quelques scènes de cannibalisme[1]. D´autres s´enfuient de leurs lieux d´exil et se retrouvent à errer à travers le pays dans des conditions misérables ; la plupart seront systématiquement arrêtés et liquidés au cours des Grandes Purges [2].
En 1932, Staline refuse d´écouter les nombreux avertissements, dont ceux de l´écrivain Mikhaïl Cholokhov, qui prédisent que la poursuite des collectes forcées de semences et de céréales mènera à la famine[3]. De fait, la terrible famine de 1932-1933 ravage les plus riches terres à blé du pays, en particulier en Ukraine (Holodomor). L´existence de la tragédie est niée à l´étranger, les exportations de blé continuent comme si de rien n´était. De nombreux affamés qui refluent vers les villes sont refoulés par le Guépéou et renvoyés à la campagne. On dénombrera au moins 4 à 5 millions de morts.
Victime de la famine ukrainienne de 1932-1933 (Holodomor)Des bandes d´orphelins errants (les bespryzorniki) vont sillonner pendant des années les routes et les rues de l´URSS. En quelques années, également, 25 millions de paysans fuient les campagnes où sévissent la violence et la faim, et se réfugient dans des villes condamnées de ce fait à une explosion anarchique.
Dernière guerre paysanne[4] et dernière grave famine qu´ait connue l´Europe, la collectivisation intégrale est achevée en 1934, mais les dégâts sont irréparables et les paysans enrôlés dans les sovkhozes et les kolkhozes continuent à opposer une résistance passive, par une sous-productivité systématique. En 1935, Staline accorde à chaque paysan un lopin de terre (le dvor) qu´il peut utiliser librement et dont il peut vendre les produits sur un marché kolkhozien libre. En 1939, ces lopins qui ne représentent que 3 % des terres produisent 25 % des récoltes, plus de la moitié des fruits et des légumes, et 72 % du lait et de la viande[5]!
Les résultats d´ensemble restent donc décevants. En éliminant les koulaks, l´agriculture s´est privée de ses éléments les plus dynamiques. La production s´effondre. L´ancienne Russie, premier exportateur de céréales au monde sous les tsars, devient définitivement un pays importateur. Le rationnement urbain rétabli en 1927 ne peut être levé qu´en 1935, et on assiste à nouveau à des scènes de famine dans certaines régions en 1936-1937[6].
Grâce à l´exode rural de masse provoqué par la nationalisation des terres, l´industrie du pays bénéficie d´une main-d´œuvre abondante. L´achat à vil prix des récoltes par l´État lui permet aussi de financer l´industrialisation.
Planification et industrialisation [modifier]
Décidé à faire de l´Union soviétique une grande puissance industrielle, Staline décrète la nationalisation de toutes les entreprises et supprime la catégorie sociale des nepmen. Même l´artisanat individuel est interdit, au moins jusqu´en 1936.
Staline charge le Gosplan de la planification de l´économie. Le 1er octobre 1928 est lancé le premier plan quinquennal. Il privilégie l´industrie lourde et les communications au détriment de l´agriculture et des industries de consommation, et fixe des objectifs de production particulièrement ambitieux. "L´industrialisation à toute vapeur" voulue par Staline est lancée.
Celle-ci fait de l´URSS une dictature productiviste vivant dans l´obsession d´accomplir et de dépasser des normes de production toujours rehaussées. Dès 1931, l´objectif officiel est même d´accomplir le plan quinquennal en quatre ans seulement. Le chômage disparaît officiellement totalement, les Bourses du Travail et les allocations aux sans-emploi sont supprimées dès 1930. La journée de travail est allongée. Le système de la nepreryvka ("non-interruption"), à partir de 1929, supprime la journée hebdomadaire de repos commune : pour que l´URSS soit en activité continue, chacun a ses 5 puis 6 jours de travail et son dernier jour de repos propre.
Les réalisations sont spectaculaires. En 1940, l´URSS se place au troisième rang industriel mondial. Le pays change d´aspect et se couvre de grands travaux, en partie réalisés par la main-d´œuvre servile du Goulag : canaux, barrages, énormes usines, gratte-ciels, métro de Moscou, villes nouvelles...
Le barrage du Dniepr (1932), l´une des réalisations les plus grandioses du Ier Plan Quinquennal. Il est sacrifié à la terre brûlée lors de l´invasion allemande en 1941.Mais cette industrialisation à marche forcée a son prix. Beaucoup plus coûteux que prévu, le Plan doit être financé par l´inflation (la masse monétaire quadruple en quelques années), par les prêts forcés des travailleurs et des particuliers, ou encore par la remise obligatoire à l´État de leurs objets en or. L´État développe aussi l´extraction des ressources naturelles, qu´il jette sur le marché international en recourant au besoin au dumping (pétrole de Sibérie, or de la Kolyma extrait par les bagnards).