Un petit poème/20
À quoi pensent les braves gens
Qui suivent les enterrements
En affichant avec constance
Une gueule de circonstance ?
Les héritiers, la larme à l'oeil,
Pensent à leur part d'héritage.
Les dames qui portent le deuil
Pensent que le noir avantage.
Pour ne pas être pris de court
Celui qui va faire un discours
Vantant du défunt le notoire
Pense à épater l'auditoire.
Pour faire entrer des picaillons
Le curé pense augmenter vite
Le prix du coup de goupillon
Vu la hausse de l'eau bénite.
Le "m'as-tu-vu" met tout son art
À avoir assez de retard
Pour qu'on remarque sa présence
Et pense à soigner sa prestance.
L'avare pense à ses écus.
Le cocu pense à ses déboires.
Le noceur pense à un beau cul.
Le croque-mort pense au pourboire.
Les chevaux du corbillard, eux,
Pensent que tout est pour le mieux
Pour eux, chevaux-vapeur tranquilles
D'un corbillard automobile.
Ceux dont le chagrin n'est pas feint
Pleurent comme une vrai greluche
En pensant à leur cher défunt
Qui d'ores et déjà trébuche
Parme les bonnes intentions
Don't l'enfer est pavé, dit-on.
Quant au mort, la question se pose,
Le mort pense-t-il a quelque chose ?
Ce n'est pas lui qui le dira ;
Patience : qui mourra verra...
Leo Campion (1905-1992)