Le Coeur est ailleurs Chapitre 1
A moitié vide…
La plupart des gens vous diront en voyant un verre à moitié rempli qu’il est à moitié plein. Mais pour moi cette chope était décidément à moitié vide. Tout comme je me sentais exister à moitié…
Pourtant rien en cette journée ne laissait présager une telle lassitude en soirée. Peut-être parce que rien ne s’était vraiment passé non plus. Les chasseurs des environs se réunissaient autour des tables et parlaient d’exploits passés, de projets à venir, ou même simplement des cultures récemment décimées par les pluies torrentielles du mois dernier. Tout ce petit monde s’agitait comme des mouches dans un bocal, leurs voix ricochant dans mes oreilles de façon sourde.
Soudain une main toucha ma nuque. Une main douce. Aussi sereine qu’amicale, ramenant mon esprit à lui-même.
« - Et bien Ewen ? Ça ne te ressemble pas de te noyer seul dans une hydromel. »
Ania…
Je me pris soudain à trouver cette soirée égaillée. Peu de présences auraient pu me réchauffer le cœur autant que la sienne.
Ania était une chasseuse, tout comme moi, certainement le meilleur artilleur de son âge. Je ne pense pas qu’elle souhaitait vraiment devenir chasseuse, mais quand on savait qu’un Rathalos ayant tué ses parents respirait encore à ce jour, on comprenait mieux pourquoi elle en avait décidé ainsi…
Douce Ania… savoir que le destin avait décidé d’exposer à de tels dangers une si merveilleuse jeune femme me faisait souvent haïr ce monde. Ce même destin avait aussi décidé de lui balafrer la joue droite lors d’une chasse périlleuse. Pourtant rien ne pouvait entacher sa beauté à mes yeux. La mort elle-même aurait été impuissante.
« - Hé bien… la bière te monte à la tête ? hihihi… tu résistes mieux d’habitude »
Miséricorde !!! Mes pensées avait fait rougir mes pommettes ! Je me retrouvais à devoir choisir entre dévoiler mes pensées ou passer pour une bourse molle !
« - Heu... non, non… enfin si un peu, mais ça fait bien deux heures que je bois, répondit-je.
- Vraiment ? Tu t’ennuies à ce point ?
- Et bien…
- AH ! Vous êtes là ! tonitrua une voix dans mon dos
- Romuald ! » s'écria Ania
C’était bien Romuald, qui vint s’asseoir à nos cotés, transportant sa lourde masse dans son dos, l’air aussi excité que jamais.
« - Je vous cherchais ! On a repéré un Rathalos près des collines à l’Est, à environ une journée d’ici. Il a déjà décimé un village entier près de Ruar, et visiblement il continue de s’approcher !
- Romuald, répondit-je avec lassitude, je te vois venir… franchement je n’ai pas très envie de…
- Un Rathalos ?!? » s’écria Ania
Flûte ! Ce simple mot la faisait toujours démarrer au quart de tour. D’ailleurs elle était déjà debout.
« - En route ! » se contenta-t-elle de dire
Evidemment…
Et évidemment je n’allais certainement pas la laisser partir seule avec Romuald. Pour autant que je sache, Romuald n’avait pas de pensées aussi intimes que moi envers Ania, cependant il s’excitait autant durant une chasse que le reste du temps. Hors cela causait assez souvent des retombés désastreuses, et curieusement ce n’était jamais lui qui en récoltait les frais. Je me résignais donc.
« - Bon, très bien… laissez moi le temps d’aller chercher quelques fournitures et mon épée, on se retrouve à l’entrée du village dans dix minutes. »
En définitive, ce n’était vraiment pas une soirée reposante qui se dévoilait à l’horizon. L’air maussade, je rentrais chez moi, préparais quelques provisions, enfilais mon armure, prenais mon épée et retrouvais mes compagnons près des portes du village, commençant à prier pour qu’aucunes des catastrophes passées ne se reproduise ce soir…
Chapitre 2
En y repensant, un repas n’aurait pas été de trop avant notre départ. Mon dernier soupé remontait à la veille, les travaux à la ferme ne m’ayant guère laissé le temps de me rassasier durant la journée. Seules deux hydromels guerroyaient dans mon estomac implorant.
« -… tu aurais du voir sa tête quand on a finalement trouvé un nid au fond de la caverne… »
Romuald poursuivait son récit, me racontant sa dernière chasse. Les quelques phrases qui me parvenaient ne formaient pas un tout dans mon esprit. J’entendais sans écouter. Mon attention était d’avantage tournée vers Ania, qui nous précédait.
Ania était d’ordinaire une personne joviale, vivante, et touchante. Chasser en sa compagnie égayait souvent le groupe. Néanmoins chaque chasse au Rathalos avec elle m’attristait. La facette ombragée de cette jeune femme s’y dévoilait toujours. Sa haine impitoyable pour les Rois du ciel aurait fait plier quiconque croisant son regard. Et j’étais certainement le seul à voir la mélancolie qui en découlait.
Nous marchions maintenant depuis près de deux heures, et les rayons du soleil commençaient à se perdre derrière la cime des arbres.
« -… il s’en était fallu de peu, un peu plus et nous…
- Bon, ça suffit, finis-je par dire.
- Pardon ? s’étonna Romuald
- Si je ne mange pas quelque chose je vais m’effondrer…
- Quoi ? tu es venu le ventre vide ???
- Je n’ai pas besoin d’une leçon de morale, mais d’un steak saignant, dis-je d’un air irrité.
- Faisons une halte, proposa Ania d’une voix neutre.
- Bon, très bien…, finit par dire Romuald. Préparez un feu, je vais aller faire un tour, histoire de trouver quelque chose de comestible »
Ania et moi préparâmes un feu de fortune, utilisant branches, brindilles et pommes de pain alentours. Les flammes finirent par prendre. Nous nous posâmes et commençâmes à sortir broches, gamelles et gourdes remplies de bières.
‘‘Pourvu que Romuald trouve de la viande’’ me disais-je… aucun autre met n’aurait pu me ressourcer suffisamment pour la chasse qui nous attendait.
Ania fixait le feu d’un regard vide. Et moi je la regardais comme on contemple une peinture émouvante. Mon impuissance face à son désarroi me mettait à mon tour plus bas que terre. Soudain elle leva les yeux et croisa mon regard.
Bien qu’incapable de me voir moi-même, j’imagine que, précédent mon expression surprise et mon visage écarlate, je faisais certainement une tête d’enterrement. Mais sa réaction m’étonna plus que tout : elle éclata de rire. Et elle ne pu s’arrêter de rire pendant de longues minutes, alors que je la regardais d’une mine ahurie.
Quand finalement elle réussit à reprendre son souffle, séchant les larmes qui lui étaient montées aux yeux, elle se contenta de me dire :
« - Tu es trop comique Ewen… hihihi !
- Comique ?!? répondis-je, interloqué
- Franchement… on a pas idée de faire une tête pareille en croisant le regard de quelqu’un… hihihi…
- Non mais dites moi que je rêve ! fit une voix s’échappant du bois. Alors comme ça on profite de mon absence pour s’amuser ? »
Romuald sorti du bois, chargé d’un kelbi qu’il transportait sur ses épaules.
« - Dans ce cas… j’espère que je n’arrive pas trop tard, dit-il finalement en souriant.
- De la viande ! m’exclama-je. Romuald ! Tu es mon héros !
- Héhé… une veine énorme que j’ai eu, nous étions partis pour nous contenter de champignons. Mais commençons plutôt par nous découper quelques morceaux, je vous raconterai ça en me faisant cuir une belle part ! »
Le feu que nous avions allumé eu enfin autre chose à lécher que l’air frais de cette soirée. Tandis que la viande cuisait, Romuald nous décrivit sa chasse comme on aurait raconté une épopée épique. Je devais bien le reconnaître : il avait un véritable don de conteur. Ses histoires, bien que souvent chimériques, étaient aussi drôles que rebondissantes, et le sourire qui se dessinait sur le visage d’Ania rendait grâce à lui seul à la présence de Romuald. Je n’avais pas une telle aptitude pour réchauffer le cœur, tout du moins volontairement…
Romuald figea le premier, mais Ania et moi l’avions également entendu. Une branche avait craquée dans mon dos, à quelques mètres seulement.
« - Parfais, chuchota Romuald le sourire jusqu'aux oreilles, mes jambes commençaient à s’engourdir.
- Romuald ! dis-je en tentant au possible de ne pas crier. NON !! »
Trop tard…
Il avait bondi en un instant dans mon dos, précédant sa lourde masse. Le Mosswine bondit au même instant hors du bois, passant sur Romuald comme le pressoir passe sur le grain de blé, avant de s’enfuir de l’autre côté.
« - Romuald ? ça va ? s’enquit Ania alors que nous nous rapprochions de lui.
- Pffuaa ! Beurk !! Maudit porcin !!! » s’écria-t-il.
Cette fois ce fut à mon tour de ne pouvoir retenir mes rires. Le pauvre Romuald était recouvert de boue, d’herbes et très certainement d'excréments, bref de tout ce qui pouvait traîner sous le ventre d’un Mosswine. Ania ne pu se retenir bien longtemps, et nous rîmes tout deux aux larmes sous le regard et les expressions dégoûtés de Romuald.
« - Beuaa… c’est pas possible… il a traversé une crotte de khezu avant de me passer dessus ou quoi ?!? »
Romuald eut il est vrai tout le mal du monde à se nettoyer décemment. Cependant cette soirée dans son ensemble m’avait vraiment revivifié, et j’étais plus que préparer pour la route qui nous attendait.
Chapitre 3
‘‘Le fort tue le faible’’
- ...
‘‘Toute vie défend farouchement son existence’’
- ...
‘‘ Seule la survie importe’’
- C’est faux
‘‘ Qui crois-tu duper ? À qui crois-tu t’adresser ?’’
- Qui es-tu ?
‘‘Ewen’’
- Tu ne vas pas me.....
«- ......... Ewen......... »
.... hum.... ?
« -............ Ewen............. Ewen ?............. Ewen !!
- Hum… ? Quoi... quoi ?..............…Romuald ?
- Ah bas tout de même !
- Hein ?... mais...
- Ça fait plus de trois heures qu’on dort ! grogna-t-il, il est temps de repartir, sinon on n’atteindra jamais Kynohué avant l’aube ! »
Comment pouvait-il être aussi en forme avec seulement trois heures de sommeil ? Il avait déjà rassembler ses affaires et fini d’étouffer les dernières braises. À bien des égares, Romuald incarnait la vitalité même.
Nous étions au beau milieu de la nuit. Finalement ce copieux repas nous avait prit en traître et nous nous étions assoupis autour du feu. Alentour, pas un bruit n’était audible, à peine une légère brise. La forêt baignait dans la lumière blanche d’une pleine lune si lumineuse que les montagnes apparaissaient à l’horizon. Tout juste sorti de mes rêves, j’avais presque l’impression qu’il faisait jour.
- pfff....... et pourquoi doit-on être là-bas avant l’aube ? demandai-je en baillant.
- Parce que sinon on n’arrivera pas à temps à Fégyss, répondit Ania. »
Ania... elle semblait aussi s’être levée depuis peu. ‘‘La tempête’’ lui était certainement passée dessus un instant avant moi... Romuald, bon sang... tantôt bienfaiteur, tantôt assassin dans ses agissements, mais toujours avec énergie...
Ceci étant, je ne m’étais pas préoccupé de notre itinéraire jusqu’à présent, je m’en remettais donc à leur jugement. Effectivement, Kynohué était encore à une bonne distance de marche, et à entendre Ania, il faudrait encore quelques d’heures pour atteindre Fég...
« - Fégyss ?
- Oui, si le Rathalos venait des collines de l’Est en direction de notre village, alors Fégyss est sur sa route, on doit s’y rendre au plus vite, dît Ania qui refaisait son sac. »
Fégyss ?
« - Ce pourrait être un désastre ! continua Romuald. Il y a peu de chasseurs dans cette région, les wyvernes n’y sont pas fréquentes. On doit arrêter cette fichue bestiole dans la forêt au nord-est de la ville. »
Fégyss.
« - ... on pourra pas le contenir si il pénètre les murs de la cité, poursuivait Romuald. »
Fégyss...
« - ... de toute façon on l’aura arrêté avant, répondait Ania, alors arrête de te tracasser. Ah oui, Ewen, tu aurais quelques... Ewen ? »
Fég...
« - ...... Hein ?!? Pardon.... j’aur...j’ai quelques... quoi ? répondis-je précipitamment. »
Elle me fixa un court instant. J’avais l’impression d’être transparent, comme un livre ouvert avec mes doutes et mes pensées profondes écrites en gros caractères. Mais Ania ne m’avait jamais acculé en me prenant au dépourvu. Finalement, elle esquissa un sourire, et s’approcha de moi.
« - ... quelques baie coques, j’ai trouvé des champassommoirs juste sur le bord du chemin, je me disais que quelques balles paralysantes pourraient être utiles, finît-elle par dire.
- Oh... et bien...
- De temps à autre tu en as, alors... je me demandais si... »
J’en avais toujours. Prétextant les ramasser par habitude, ce qui en plus avec le temps s’était avéré vrai, je savais surtout qu’un artilleur était toujours excessivement chargé en provisions, transportant moult munitions et compositions en tout genre. Ania avait souvent besoin de baie coque, mais n’en avait visiblement pas emmené cette fois-ci. Je n’aimais pas me trahir à ses yeux en avouant que j’en avais, mais elle commençait à avoir l’habitude, et c’était toujours mieux que d’expliquer pourquoi j’avais la tête ailleurs.
« - Pas de souci, j’en ai, lui répondis-je. Combien t’en faut-il ?
- hum... une dizaine, ce serait possible ?
- Tiens.
- hihihi
- Ben quoi ?
- Bah tu me sauves encore une fois, un jour il faudra bien que ce soit à mon tour de te sauver, fît-elle avec un grand sourire.
- Et un jour il faudra bien qu’on finisse par y aller !!! rugie Romuald.
Nous reprenions donc la route, descendant le plateau forestier de Lypar en direction de Kynohué, qu’il nous faudrait quelques heures à atteindre.
Fégyss...
Ça sonnait étrangement familier pour un endroit méconnu... et comme toujours lorsque j’avais cette impression il fallait que je perce cette familiarité, car elle était forcément liée aux abysses de ma mémoire.
Cela faisait huit ans à présent que j’étais arrivé à Tokisho, où maître Sadim m’avait prit comme disciple des arts de la terre et de la chasse. Huit années durant lesquelles j’avais progressé dans mes disciplines, visité les alentours, défendu mon village, rencontré Ania, Romuald, Joseph, Fergus, Alyss... Huit années de souvenirs, mais pas une seule de plus.
Avant c’était simplement le néant. Mes parents ? Mon pays d’origine ? Mon âge ? Mon vrai nom ? Pas même le souvenir d’être arrivé à Tokisho ne subsistait. Seuls parfois quelques situations, lieus ou discussions faisait naître un doute dans mon esprit, une impression de savoir ce que je croyais ignorer.
Je n’étais jamais allé dans ce coin du pays, au-delà de Kynohué. Le gibier y est rare. Cependant j’ignorais ne pas ignorer qu’une ville nommé Fégyss s’y trouvait, et d’un seul coup cette mission prenait un nouveau sens à mes yeux.