CHAUD ET FROID
L’homme rentre, en imperméable, le visage un peu rose, dans le salon. Au centre une table à laquelle est assise Marianne, la femme, qui lui tourne le dos.
L’HOMME
Marianne ?
Un temps
L’HOMME
Marianne !
LA FEMME
Quoi ?
L’HOMME
Bah réponds quand je t’appelle !
LA FEMME
T’as besoin de quelque chose ?
L’HOMME
Bah non, non. Je voulais juste… sentir que t’étais là.
Il va l’embrasser, sans conviction, sur le front.
L’HOMME
Bonsoir…
LA FEMME
Tu pues l’alcool.
L’HOMME ( soupirant)
Ah, ça y’est, ça recommence…
LA FEMME
Quoi ? Tu vas me dire que t’as pas bu, peut-être ?
L’HOMME
Ecoute, je… ( brode une histoire sur laquelle la femme brode des réprimandes qui vont crescendo dans le ton jusqu’au « Tais-toi » de la femme)
LA FEMME
Tais toi. Tu pues l’alcool, et tu pues comme un chien.
L’HOMME
Et toi… tu pues la hargne !
LA FEMME
Eh bien elle est justifiée, la hargne, tu vois ! Dix ans que je me la coltine, la hargne !
L’HOMME
Dix ans ! Dix ans ouais… Et chaque jour plus vieille !
LA FEMME
Et toi, chaque jour plus gras, plus con !
L’HOMME
Tais toi, tu es moche quand tu es comme ça !
LA FEMME
Mais vas-y ! Dis-le que tu me trouves laide ! Dis-le, dis-le que tu n’as jamais aimé mon corps !
L’HOMME
Aimer une brioche comme toi ! J’ t’en prie !
LA FEMME
Oh oh, tu te crois beau peut-être ? Elle est pas née celle qui t’accepterait dans son lit !
L’HOMME
C’est pire que des serpents ce qui sort de ta bouche ! Tais-toi !
LA FEMME
Et toi, tu sais ce qui sort de ta bouche, toi, quand tu dors ? Un filet de bave, tu entends, un filet de bave qui te coule sur le menton comme de la glue ! Et ça fait dix ans que je supporte un crapaud dans mes draps !
L’HOMME
Et ça fait dix ans que le crapaud supporte une truie dans ses draps ! D’ailleurs, tu répugnerais un porc !
LA FEMME
J’en serais déjà plus flattée que d’être répugnée par toi ! Une vomissure dans ton genre… !
L’HOMME
Mais c’est toi qui vomis les mots, vipère ! Depuis tout à l’heure !
LA FEMME
Mieux vaut vomir des mots que vomir ton impuissance ! Poivrot, incapable ! Ah j’avais juré de ne pas m’énerver, mais tu vois, tu es pire qu’une fiente de mouche, tu irrites tous ceux qui t’entourent ! Pire que la mort aux rats ! Tu me fais honte devant tout le monde et je suis obligée de rattraper, qu’est-ce que je dis rattraper, non supporter, traîner ta lourdeur et ta médiocrité congénitales ! Tu es bien comme ton père ! Tu as tout raté, mon pauvre salaud, tout, même ta naissance !
L’HOMME
Oui, tu as raison. J’ai raté ma vie. Et je n’ai connu qu’une succession d’échecs. Mais s’il y’en a bien un qui surpasse tous les autres, eh bien c’est toi, oui c’est toi, le pire de ma vie ! Tu es la scarlatine de mon existence, tu entends, la scarlatine !
LA FEMME
Eh bien crèves-en ! Je serai tranquille !
L’HOMME
Il faudrait un bagne pour les morues de ton genre. C’est dommage, les maisons pour retraités ne sont ouvertes qu’à ceux qui ont atteint les quatre-vingt-dix berges de la déliquescence, les gâteux du cerveau. Un peu comme ta charmante mère, quoi. A laquelle tu as fini – bravo ! – par ressembler !
LA FEMME ( troublée)
Pourquoi tu es là ? Pourquoi tu es revenu ce soir ?
L’HOMME
Je crois, enfin hélas je crains, que je ne sois ton mari. Alors, je me fais une raison.
LA FEMME
Tu fais de ta vie un bourbier, tant mieux, comme il te plaira. Mais moi, ce soir, je ne me fais plus de raison.
L’HOMME
Quoi ? Tu veux partir ?
LA FEMME ( en se levant et en soulevant un bagage à côté d’elle et qu’on ne voyait pas)
Ce n’est pas que je veux partir. C’est je pars.
Un temps. Elle le dévisage profondément. Il soutient son regard, un peu troublé d’abord. Elle s’en va. Il fait quelques pas comme pour la retenir mais elle ne s’arrête pas.
L’HOMME
Comment ça tu pars ? Oh ! Comment ça tu pars ? ? T’as pas l’ droit d’ partir ! J’ t’interdis de partir ! T’as pas l’ droit… !
Il réalise, tristement. Et recule, ramasse son manteau.
L’HOMME
T’as pas l’ droit…
Noir.