SEQUENCE 1 : UN GRAND POETE VIRGILE
Texte 1
Ils allaient obscurs, dans la nuit solitaire, à travers l´ombre
et à travers les demeures vides et les royaumes sans consistance de Dis :
tel est le chemin dans les bois, par une lune incertaine, sous une lumière blafarde, quand Jupiter a enfoui le ciel dans l´ombre
et que la nuit noire a enlevé aux choses leur couleur.
Devant le vestibule même, à l´entrée des gorges d´Orcus,
le Deuil et les Remords vengeurs ont établi leur lit ;
les pâles Maladies et la triste Vieillesse y habitent
et la Peur et la Faim mauvaise conseillère et l´infâme Pauvreté,
figures effrayantes à voir, et le Trépas et la Peine ;
puis, le Sommeil, frère du Trépas et les Joies mauvaises de l´esprit,
et, sur le seuil en face, la Guerre porteuse de mort
et les chambres de fer des Euménides, et la Discorde insensée,
avec sa chevelure de vipères entrelacée de bandelettes sanglantes.
Texte 2
Un portier effrayant surveille ces eaux et ces fleuves,
Charon, d´une saleté repoussante, au menton tout couvert
de poils blancs et hirsutes, aux yeux fixes et ardents ;
un manteau sordide, retenu par un noeud, pend de ses épaules.
À l´aide d´une perche, il pousse son radeau, manoeuvre les voiles,
et transporte les corps dans sa barque couleur de rouille ;
assez vieux déjà, mais de la vieillesse vive et verte d´un dieu.
Toute une foule éparse près des rives se pressait à cet endroit :
des mères et des époux, et les corps sans vie de héros magnanimes,
des enfants et de jeunes vierges, des jeunes gens placés sur le bûcher
sous les yeux de leurs parents ; ils sont nombreux comme les feuilles
qui, dans les forêts, glissent et tombent au premier froid de l´automne,
ou comme les myriades d´oiseaux qui, venus du large vers la terre,
se rassemblent, dès que la froide saison les fait fuir à travers l´océan
et les pousse vers des terres baignées de soleil.
Ils restaient debout, suppliant de pouvoir traverser les premiers,
et tendaient les mains, dans leur désir de l´autre rive.
Mais le triste Nocher accepte tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là,
refoulant tous les autres, bien loin à l´écart du rivage.
Texte 3
Cela fait, le service de la déesse accompli,
ils parviennent en des lieux plaisants, les agréables prairies
et les demeures bienheureuses des bois fortunés.
En ce lieu, un éther plus généreux illumine ces plaines de pourpre,
plaines qui connaissent leur soleil et leurs astres.
Les uns exercent leurs membres sur des palestres herbeuses,
s´affrontent dans des jeux et luttent sur le sable fauve ;
d´autres, battant du pied, rythment des choeurs et chantent des poèmes.
Le prêtre de Thrace, revêtu d´une longue robe,
les accompagne en cadence, faisant sonner, tantôt avec les doigts,
tantôt avec un plectre d´ivoire, les sept notes de la gamme.
Voici l´antique race de Teucer, descendance magnifique,
héros magnanimes, nés en des temps meilleurs,
Ilus et Assaracus et Dardanus, le fondateur de Troie.
Au loin on voit des armes et des chars, vides de guerriers ;
les javelines se dressent, fichées en terre, et les chevaux sans licou
paissent dispersés dans la plaine. Ce goût des chars et des armes,
éprouvé de leur vivant, ce soin mis à élever de brillants chevaux,
ils les conservent, une fois qu´ils sont mis en terre. Alors il aperçoit,
à droite et à gauche, dans l´herbe, d´autres personnages
en train de manger et de chanter en choeur un heureux péan,
dans un bois de laurier plein d´odeurs, d´où jaillit le fleuve Éridan
qui, à travers la forêt, refoule vers le haut ses eaux abondantes.
Texte 4
Maintenant, tourne les yeux de ce côté, vois cette nation,
et tes Romains. Voici César, et toute la descendance de Iule,
qui un jour apparaîtra sous l´immense voûte céleste.
Ce héros, c´est lui, que si souvent tu entends dire qu´il t´est promis ;
Auguste César, né d´un dieu, fondera un nouveau siècle d´or
dans les champs du Latium où régnait autrefois Saturne ;
il étendra son empire au-delà des Garamantes et des Indiens,
au-delà des étoiles, au-delà des routes de l´année et du soleil,
là où Atlas, qui porte le ciel, fait tourner
sur ses épaules l´axe semé d´étoiles de feu.
À l´idée de sa venue, les royaumes de la Caspienne maintenant déjà
frémissent devant les oracles des dieux, et la terre Méotide,
et les sept embouchures du Nil se troublent et tremblent.
En vérité Alcide n´a pas parcouru autant de terres,
bien qu´il ait transpercé la biche aux pieds d´airain,
pacifié les bois d´Érymanthe et fait trembler Lerne avec son arc ;
il ne l´a pas fait non plus, dirigeant son attelage avec des rênes de pampre,
Liber, le victorieux, menant ses tigres depuis les hautes cimes de Nysa.
Et nous hésitons encore à déployer notre valeur par de hauts faits,
ou est-ce la crainte qui nous empêche de nous établir en terre d´Ausonie ?