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« Muiiinnn, Muiinnn! Muinnnn muinnn »! Entre deux mugissements courroucé, entre deux vifs battements de cœur, un regard apaisé brillant dans ses pupilles bleutées, Cid s’accorda un répit qui ne durera que quelque minute. Peut-être plus ironiquement qu’il ne l’aurait fallu en ces circonstances, sa mémoire fit défiler quelque part au-dessus de sa calvitie naissante, les dernières longues minutes qui s’étaient écoulées, sous forme d‘un film hollywoodien à vitesse grand V. D’abord l’évanouissement de sa bohémienne, l’élancement vers une chute qui semblait sans fin, puis l’étonnement, la surprise qui débouchèrent inéluctablement vers la crainte. Un Spielberg de notre époque se serait sûrement senti petit à côté de ça! Puis vinrent les neufs prochains mois, au son d’un George Lucas à la guerre des étoiles discrète, aussi long que bref; neufs mois d’inquiétude, à satisfaire les caprices d’une femme dont les tourments semblaient échapper à toute compréhension masculine. « C’est mieux comme ça! Tu es mieux à ta place qu’elle à la sienne! » Lança une petite présence maligne dans un recoins de sa tête. « Muiiinnn, Muiinnn! Muinnnn muinnn ». Cette nouvelle détonation l’incita à retarder l’inévitable, braquant dans un premiers temps ses lunettes vers l’insigne : « Bienvenue chez Geyser! ». A nouveau, quatre balles véloces surgirent de part et d’autre de ses tempes. Le sniper isolé qu’avait été le petit Kramer tout le long de sa vie, voyait à présent son propre revolver pointé vers son cœur, prêt à l‘achever. Si la détente était à nouveau pressée, en résulterait un tir à bout pourtant auquel il ne survivrait pas, il le savait. Si son cœur l’avait toujours ressenti ainsi, peu à peu, l’influence de sa belle s’était insinué dans son mode de vie. Interpeller l’amour par son nom, déroger à son destin tout tracé, se lier d’une quelconque façon au sentiment le plus beau qu’il eut jamais connu… Jamais pourtant, ses pensées ne l’aurait amener à prédire que son pèlerinage avec Edea s’achèverait ainsi, dans le laboratoire grisâtre du célèbre Geyser. Peut-être que si ce dernier, quelques heures auparavant, avait prit la peine de lui mentir, comme tout bon médecin se serait permis de le faire pour quelque instant en plus de bonheur, sa pensée s’enroulerait en une hélice plus festive. Mais la fourberie du scientifique l’éloignait ostensiblement de ce que pouvait être à médecin dans ce monde, aussi différent que puisse être cette notion dans le notre. Car loin s’en faut, l’effusion de joie qui avait animé l’annonce de l’arrivée imminente d’un fils, était aussi réel pour Cid que son amour envers sa femme. La tragédie cependant avait eue vent de ce bonheur insondable, et c’était mêlée à la partie…
« _ Il y a un prOblèm Siid… Couina la voix si indescriptible du Docteur Geyser, quelques minutes après l’accouchement.
Trop empreint à un bonheur qu’il leur avait été refusé si longtemps, la nouvelle ne semblait avoir atteint le cœur de Cid. C’est un peu comme si le fait de savoir Edea en vie, après ses neufs d’agonie, lui conférait un gilet par balle spirituel, insensible et sourd à la joute du scientifique.
« _ Elle nèz pas nOrrmall… Je crrois ke le bébé…
La mention du bébé fit taire l‘écho de bonheur qui sonnait joyeusement dans son esprit.
« _ Bin… Il va mourrrir… Le gosse… Saaauf si tu mle laisse… Je pourrrè en fère kelke chose d’utille…
« _ Mais… Et Edea? Qu’est-ce que tu fais d’Edea?
A cet instant, une fureur glacée, que même la patte de l’auteur ne pu retranscrire en mot.
« _ Kelle importance? Racoonnte lui une hiztoir kelkonnnque… J’apprrrrouveré si nézessaire… »
De manière aussi soudaine et incompréhensible qu’insolente, un sourire vint se former aux coins des lèvres du ventriloque. C’était un peu la marque d’un anime brisé, qui, tournant le dos aux larmes et à la peine, se laissait aller à un sourire désabusé. Toujours quelque part, dans les bas fonds de son cerveau, une phrase se promenait gaiement : Les Kramer, bouc émissaires désigné du destin. Un peu clichés quand même… se permit-il de penser, toujours sous les traits d’un sarcastique accablé. « Muiiinnn, Muiinnn! Muinnnn muinnn ». Un pas. « Muiiinnn, Muiinnn! Muinnnn muinnn ». Deux pas. « Muiiinnn, Muiinnn! Muinnnn muinnn ». Trois pas. Dix neuf foulées. Deux minutes et quarante deux secondes. Décrit de la sorte, cette éternité ne représente qu’une infime partie de la vie humaine. Une démarche chaloupée, hésitante, tel un suicidaire qui porte un monde trop lourd sur ses épaules trop frêles, l’amène au chevet de sa bien-aimée, endormie. Le révolver qui était braqué droit sur cœur avait décoché une douzaine de balle, plus qu’il n’en fallait pour le mettre à terre. Il était mort depuis trois minutes et une cinquantaine de seconde, son cadavre gisant auprès des révélations tranchantes du Docteur. Sans doute influencé par son excursion à Deling City, le temps révélait là sa déplaisante fantaisie.
Edea, bien que sous l’effet d’un sommeil tenace, toujours inconsciente, l’entendait. Ou l’écoutait plutôt. Peut-être était-ce dû à sa stature de bohémienne, à cette image dont elle avait tant souffert enfant, qui voulait que ces personnes là aient une perception des choses différentes. Pour elle, les cinq minutes passées avaient plus l’allure d’une plaisanterie aussi bassement ignoble qu’insensée, que son mari ne tarderait pas à balayer de sa magie. Une parole rassurante, un geste de réconfort, Cid en était sûrement capable…
« _ Tu te rappelle de la fois où nous nous sommes rencontré? Dit-il, sur un ton empli de tendresse.
Un épit se dégagea de la chevelure noircie de la bohémienne et vint s’allonger péniblement sur son front. Cid le prit comme un avertissement.
« _ Tu as raisons… Ça ne me ressemble pas, d’évoquer de vieux souvenirs… Je ne l’ai pas compris après deux ans de mariage, mais tu n’as jamais aimé que l’on remonte le cours du temps…
Comme pour lui répondre d‘en venir aux faits, l’épit s’exila d’un pas vif vers le sourcil gauche de la jeune femme.
« _ Tu en demande trop à un pauvre lâche comme moi Edea… Si j’ai choisi d’en recourir aux poupées, plutôt que de chanter de ma propre voix, tu le sais bien, c’est que j’en ai jamais eu le courage… Mais peut-être m’en reste t-il assez pour te poser la question… Comment l’appellerais-tu, ce fils aux mèches blondes si énergique?
L’emploi du conditionnel ne sembla pas échapper à la future malheureuse et son corps parvint à se mouvoir douloureusement, en guise d’inquiétude : la main gauche d’Edea, où une bague de fiançailles sertie d’un griffon ornait son index, vint se poser sur le genoux de Cid. L’impact le fit frissonner.
« _ Je n’ai jamais aimé choisir… Alors je crois pour un enfant aussi vivant, Almasy serait un bon prénom non? Tu ne le sais peut-être pas, mais c’est ainsi que l’on nomme le général qui guide les troupes de Balamb vers la prochaine guerre occulte… Il insuffle le respect et le courage à ceux qui le suivent… Qu’en penses-tu?
Avant que ses mèches, ses mains, ses jambes ou tout autre partie de son corps ne puisse lui répondre, il finit par éclairer la vérité :
« _ Et j’aimerai que l’on lui laisse une partie de toi aussi… Il a déjà mes cheveux, mes yeux, alors parce que tu ne peux le faire toi-même, je vais lui léguer un présent de sa mère. Seifer. C’est le lieu où tu es née, cette superbe colline en amont d’Esthar… Un petit rire vint saupoudrer sa réplique. C’est vrai, tu n’aimes pas revenir en arrière… Dans mon cœur et dans le tiens, à jamais, cet enfant mort-né s’appellera : Seifer Almasy. »
Que répondre? C’est sûrement ce que se serait dit Edea si elle était en l’état de le faire. Puis à nouveau, l’étau du temps se serra quelque part au niveau de sa poitrine. Dit quelque chose. Une seconde. Dit quelque chose. Deux secondes. Dit quelque chose bon sang… Et comme pour répondre au signal de détresse d’un bateau à la dérive, les longs bras de Cid vinrent entourer tendrement le corps de la bohémienne, qui se souleva l’espace de cet instant. Elle crue ressentir dans son dos, l’écoulement d’une rivière froide, où chaque larmes témoignaient d’un instant de regret et de chagrin.
« _ Je suis désolé… Pleurait-il. Vraiment désolé… »
Prise dans les bras de son mari, les six sens d’Edea s’éveillèrent à l’unisson et ses yeux révélèrent enfin leur couleur : rouge. Rouge de colère et de tout sentiment, aussi abstraient fut-ils, que pouvait procurer une telle perte; un enfant qu‘elle venait seulement de mettre au monde…
« Muiiinnn, Muiinnn! Muinnnn muinnn ».
Seul l’écho lointain d’une gifle monumentale fit taire les plaintes de l’enfant. A quelque mètre de là, c’en était fini du couple Kramer. La graine de l’amour entre ces deux êtres s’était fané, avant même d’éclore en une fleur. Plus jamais la bohémienne n’exécuta sa danse sous l’œil charmé du monde et jamais plus le Pinocchio et le pain d’épice n’auront la joie d’être, l’espace d’un spectacle, d’une représentation, un peu plus que de simple bout de bois. La bohémienne et le ventriloque n’étaient plus…