Chapitre 2
Elles se contèrent tous les commérages du jour, passèrent en revue les voisins, les parents, sans excepter leur mari, qu´elles s´enviaient réciproquement, par politesse.
Linoa : On pourrait s´arranger!
Et cette idée inattendue, qu´elles n´auraient qu´à demander pour avoir un autre homme, tout nouveau, tout neuf, partout, dans leur lit, sur leur dos, les agita d´un rire inextinguible qu´elles savouraient en larmes.
Elles revenaient sans cesse à ce sujet, et quand elles l´eurent épuisé, la conversation languit.
Il y eut une pause, coupée de petits hoquets intermittents, quand l´une d´elles trouvait plus drôle cette idée usée, qui achevait de se dérouler en son esprit, comme l´écho continue la voix. Puis, rien.
La bougie pâle les éclairait faiblement, posant ça et là un reflet capricieux sur le poli des meubles, ou le brillant des carreaux rouges. Linoa et Edea courbaient la tête presque entre leurs genoux, absorbées.
Linoa : Vous vous ennuyez pas vrai?
Edea protesta; mais, comme elle regardait à chaque instant du côté de la porte, se levant à demi lorsqu´elle entendait un bruit de pas, le cabas au bras, toute prête à partir, Linoa insista:
Linoa : Si je vois bien que vous vous ennuyez!
Edea : C´est toujours comme ça quand je suis chez les autres.
Linoa : C´est bien naturel!
D´ailleurs, elle baîllait aussi et, malgré elle, tournait ses paupières lourdes vers l´énorme lit qui faisait dans un coin une masse d´un vert sombre, si haut qu´il fallait en y montant se plier en deux pour ne pas se cogner la tête aux solives enfumées.
Linoa : Ma foi, tant pis pour eux! Je vais me coucher.
Edea : Ca ne me fait rien.
En un instant, Linoa fut en chemise, grimpa sur la chaise, puis sur le lit, montrant ses jambes maigres et ballantes. Edea plaisanta, mais au fond, elle commençait à se désespérer : Cid n´arrivait pas. Elle répétait impatiente :
- Edea : Seigneur Dieu, que font-ils donc?
- Linoa : Si j´étais vous, je ferais comme moi.Ils doivent dormir sur les tables de l´auberge. Je connais Squall, il aura entraîné le vôtre à boire!
- Edea : C´est plutôt le mien qui aura entraîné le vôtre!
- Linoa : A telle enseigne qu´ils sont tous les mêmes; allez, venez donc! Si vous avez peur qu´ils reviennent, ne quittez pas votre jupe, vous serez tout de suite rhabillée!
- Edea : C´est vrai qu´ils sont longs. Je ne peux pourtant passer la nuit comme ça, sur une chaise!
Et brusquement, elle posa son cabas, ses savates, son caraco, noua son bonnet plus serré, escalada le lit et se glissa du côté de la ruelle.
Edea : J´aime mieux le coin!
Linoa : Ah qu´à cela ne tienne! Je vous le cède!
Elles riaient de bon coeur, toutes les deux, ragaillardies, et le bavardage reprit, sur la Dame Blanche, sur les revenants. Linoa n´y croyait pas, elle avait bien plus peur des puces! Ce qui tombait mal, puisque son mari Squall en portait en permanence plusieurs colonies sur lui. Heureusement, elle connaissait le moyen de s´en débarrasser, comme les renards.
Edea : Les renards?
Linoa : Comment vous ne savez pas? Ah! Des malins! Ils attendent qu´il y en ait tout plein; alors ils roulent en boule un paquet d´herbes sèches, qu´ils se fourrent dans la gueule, puis ils vont à la rivière et y trempent avec précaution le bout de leur queue. Les puces ont peur de l´eau comme les poules. Elles remontent la queue, prenant les autres sur leur chemin. Le renard enfonce de plus en plus, lentement. Les puces remontent, remontent, arrivent à la tête, à la gueule, puis ne trouvant plus de sec que la boule d´herbe, s´y mettent toutes. Le renard les lâche dans l´eau et se sauve.
Edea s´amusait, incrédule, cherchant un moyen de l´attraper à son tour. Elle vit subitement Linoa s´endormir, de ce sommeil lourd où se dissolvent toutes les fatigues du jour, qui ferme les yeux comme une plaque de métal. Edea avait trouvé, elle tira tout le lourd édredon à elle, le roula, le tassa sous ses draps, à sa place, puis se coula sous la ruelle.
Linoa dormait, sur le dos, la bouche entr´ouverte par un souffle léger, les bras tendus à ses côtés comme une statue ridée couchée sur un tombeau. Au dessus de sa tête se penchait un Squall noir, une vieille gravure, un ange démesuré à genoux, en prière, dont la tête disparaissait presque entière, entre les deux ailes immenses, comme dans un béguin de religieuse.
En un coin du mur, un grillon poussait obstinément son cri-cri mélancolique. Du fond de son sommeil, Linoa sentait sur sa poitrine, de petites pressions brusques, comme si le drap du lit eût été tiré à coups secs par une main invisible. Elle s´éveilla, dressa la tête, écouta, crut qu´elle s´était trompée et reposa sa tête sur l´oreiller.
De nouveau, elle eut la même impression. Cette fois, elle eut peur et donna des coups de poing dans la ruelle, sur l´édredon.
Linoa : Y´a quelqu´un, réveillez-vous! Mais réveillez-vous donc, je vous dis qu´il y a quelqu´un!
Cependant, on tiraillait encore le drap. Linoa fit un effort pour secouer la paralysie de la peur qui commençait à la gagner et se laissa gagner au bas du lit. Elle sentit quelque chose qui se levait le long de ses jambes. Dans le mouvement qu´elle fit pour se soutenir, sa main rencontra le chandelier de fer. Elle le prit, le leva, énergique, sur sa tête, et l´abattit de toutes ses forces, à plusieurs reprises, tellement hors d´elle-même, qu´elle n´entendit pas une voix sourde, la voix d´Edea crier.
Edea : Mais c´est moi! Vous êtes folle, c´est moi!
Et, lourdement, un corps s´affaissa.
A tâtons, Linoa trouva un bout de bougie cassée, l´alluma, et vit Edea étendue, le crâne ouvert; un mince filet rouge serpentait dans les interstices des carreaux.
Comme dans les vrais crimes, l´horloge sonna minuit.