Non mais ho!
Je ne supporte pas qu´on insulte les cuillères métalliques!
Voilà pour faire augmenter mon taux de mots par post:
J´étais en train de discuter dans un café avec un ami, qui s´est mis à me confier une de ses mythologies personnelles. Depuis son enfance, il a pris l´habitude d´attribuer à tous les objets de son environnement un sexe. Il s´est ainsi créé un système complexe de renvois et de complémentarités, une grille de lecture du monde qui réjouirait psychanalystes et sémio logues : « Pour moi, cette petite cuillère est féminine, car elle est creuse et arrondie. La tasse de café est féminine pour la même raison, le café et le carré de sucre qu´on met dedans sont masculins, la soucoupe est féminine, le plateau de la table est féminin mais son pied est masculin, la chaise est féminine… » Il a poursuivi son énumération, sexualisant bientôt jusqu´aux plus insignifiants détails de la salle, plafonniers (masculins) et miroirs (féminins) compris, sans même paraître s´apercevoir de la surprise qu´il provoquait en moi.
Dans L´Interprétation des rêves, Sigmund Freud consacre un développement à la « figuration par symboles » dans les songes. Cette théorie n´est pas de lui. Il la doit à l´un de ses disciples, Wilhelm Steckel. Ce dernier proposait de décoder les rêves des patients en cherchant à associer aux objets qu´ils mettent en scène des valeurs sexuelles. Freud en reprend certaines conclusions : « Tous les objets allongés : bâtons, troncs d´arbre, parapluies (à cause du déploiement comparable à celui de l´érection), toutes les armes longues et aiguës : couteau, poignard, pique, représentent le membre viril. » À l´opposé, « les boîtes, les coffres, les caisses, les armoires, les poêles représentent le corps de la femme, ainsi que les cavernes, les navires et toutes les espèces de vases ». Pour autant, Freud n´est pas à l´aise avec cette méthode d´interprétation : il met en garde contre la théorie de Steckel qui, si elle produit parfois des résultats dans la pratique thérapeutique, n´en est pas moins aléatoire et subjective, non scientifique. Mais il n´est pas besoin de rêver, ni même de s´interroger sur le sexe des petites cuillères, pour se servir quotidiennement d´une classification du monde fondée sur l´opposition de l´homme et de la femme. Le langage que nous utilisons tous les jours est lui-même construit autour de cette polarité : chaque substantif a un genre, masculin ou féminin. On dit une vérité, un pouvoir, une philosophie, un sens… Comment parler d´égalité des sexes, si nous ne cessons, dans notre rapport au monde et à notre langue, de les opposer, de produire entre les sexes de la différence ? Loin d´être seulement un problème biologique ou anatomique, l´opposition des sexes est aussi une forme de notre entendement, qui s´applique à l´ensemble de nos représentations. Finalement, le système de mon ami ne manquait pas de pertinence : plutôt que de laisser à l´arbitraire de la langue le soin de régler les rapports entre les genres, il avait décidé de les repenser de fond en comble et de les redistribuer à partir d´une table rase. Or, s´il est un domaine dans lequel il est besoin d´imagination et de liberté, c´est bien celui-ci .