Le sens de la souffrance
S’il n’était question que de mettre fin à la douleur, le problème serait vite résolu. Nous disposons d’une impressionnante pharmacopée. De l’aspirine à la morphine en passant par les analgésiques les plus variés, les moyens ne manquent pas pour agir contre la douleur. Mais la souffrance est plus radicale que la douleur. On peut souffrir dans son cœur sans avoir mal dans son corps. Il est même tout à fait possible au milieu d’une douleur cuisante de goûter une joie indicible. Un sportif le sait et une femme qui libère l’enfant de sa chair le sait aussi. C’est étrange, mais le moment le plus heureux de la vie peut être aussi celui cela fait le plus mal !
Mais la souffrance ? Ce déchirement intérieur de l’humiliation, des blessures affectives, les orages de dénégation de soi, l’humeur sombre qui vous ronge et vous tue à petit feu, le passé infernal qui vous poursuit et vous accuse, les regrets inextinguibles, l’amertume qui vous ronge, le malaise qui ne vous quitte pas, cette vallée de larme d’une existence malheureuse, c’est tout de même autre chose ! On peut tenter de noyer cela dans l’alcool, la drogue, le cinéma, l’orgie de télévision, on peut tenter de se dérider avec une forte dose de spectacle comique… Cela ne sert à rien, car la souffrance revient encore plus forte. Elle colle même tellement à l’ego qu’il finit par en faire son chapitre principal d’identité : se prendre pour une personne incurablement malheureuse est un scénario que l’ego affectionne et dans lequel il se complaît. Cela permet au moins d’attirer l’attention d’autrui.
C’est une banalité de dire que l’homme désire le bonheur et non la souffrance. Mais il faut se méfier des banalités. Chez la plupart d’entre nous cette affirmation est purement une parole en l’air. Nous entretenons avec la souffrance un rapport complexe. Avons-nous seulement assez de cohérence, assez de suite dans les idées, pour faire en sorte que notre vie ne soit pas en permanence labourée par la souffrance ? Et si la souffrance était auto-engendrée ? Et si nous nous faisions souffrir consciemment ou inconsciemment ? Alors ? Faut-il donner un sens à la souffrance ?
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A. Phénoménologie de la souffrance
Une philosophie qui ferait l’impasse sur la souffrance ne serait guère sérieuse. Autant lire des babillages de salon ou feuilleter des magazines de mode. Le rappel à un peu plus de sérieux commence peut être là. La souffrance fait intimement partie d’une vie humaine. Le plus souvent, ce que nous n’apprenons pas d’une observation pleinement lucide, nous devons un jour l’apprendre dans l’expérience amère de nos erreurs. Une compréhension juste de la vie peut nous permette de faire l’économie de bien des souffrances inutiles et nous permettre d’accepter une souffrance qui soit être traversée.
1) Revenons sur la distinction entre la souffrance et la douleur. La douleur est ce qui nous fait dire : j’ai mal , ce qui invariablement désigne une localisation dans le corps-physique : « je suis tombé de vélo, j’ai mal à la jambe », « j’ai une migraine terrible, j’ai mal à la tête », « une de mes molaires est cariée, j’ai mal très mal aux dents ». La souffrance est différente, parce que nous la formulerons plutôt en disant je suis mal . « Je suis dans un état de malaise constant depuis que mon amie m’a quitté », « je me sens vide et déprimé la plupart du temps », « je me sens en permanence tendu, anxieux », « je me sens harassé,je vis dans une peur constante », « ma vie est un enfer», « je ne me supporte plus » etc. (texte)
Que la douleur se dise avec le verbe avoir et la souffrance avec le verbe être n’est bien sûr pas un hasard. Quand la qualité d’auto-référence de la conscience est éveillée en moi, je situe la douleur au-dehors, ce qui veut dire que je suis pas identifié à elle et que je ne me reconnais pas dans la douleur. La douleur n’appartient pas à mon être même, elle est ce que j’ai. Elle est dans l’ordre de l’avoir. (texte) Toutefois, - cela fait partie de l’arsenal de l’ego - dans un état névrotique, elle peut être utilisée comme composante de l’identité. Le sujet s’identifie alors à l’ob-jet douleur et, comme le dit souvent Eckhart Tolle, c’est un processus d’ob-session et de compulsion du mental. Dans un état plus proche de l’équilibre, la douleur est perçue dans l’ordre de l’avoir, comme une épine dans ma chair et je suis différent d’elle. Ma réaction naturelle, c’est de m’insurger, de lutter contre la douleur, de chercher à m’en débarrasser pour ensuite tenter de l’éviter dans le futur. Comme le couple douleur/plaisir est un duel, je suis porté inversement à vouloir m’installer dans le plaisir, à vouloir le conserver, à le rechercher dans l’avenir. Nous voudrions le plaisir sans la douleur, comme s’il était possible d’avoir l’un sans l’autre et de les séparer ! Ce qui est bien sûr une illusion, car on ne sépare pas ce qui va ensemble dans la dualité.
Il en va autrement de la souffrance, car elle est sentie de manière globale, comme étendue à tout mon être et non pas localisée dans une région spécifique. On dit : « je suis mal en ce moment ». De manière très caractéristique, nous ne dirons pas « j’ai bien », mais je suis bien. Le bonheur est un état de bien-être, ce qui veut dire être bien dans l’Etre. La souffrance est une sorte de contagion interne du mal dans l’Etre, un mal-être, un mal-aise global, radical, profond, que nous ne posons pas hors de nous mais en nous.
La question délicate est de savoir s’il ne s’agit pas encore d’une forme subtile d’identification. Quand je souffre, je suis si profondément identifié à la souffrance, je me sens si complètement submergé, noyé dans la souffrance que ne trouve que mon moi souffrant. Je n’ai pas d’emblée l’idée que la souffrance puisse se distinguer de moi, car précisément le moi est le moi souffrant. Le pathos de la souffrance est le moi souffrant, le moi s’éprouvant affectivement comme souffrance et si je ne suis que ce moi, bien évidemment l’énormité de sa souffrance est toute ma réalité.
Il y a cependant quelques indications qui peuvent me faire penser que la souffrance n’est pas mon être le plus intime. C’est déjà dans les mots. Le terme souffrir est liée au latin sub-ferre qui signifie « porter en dessous ». La souffrance est littéralement un fardeau qui m’écrase, mais qu’il est pourtant possible de déposer. Dans la souffrance gît le labeur qui consiste à porter un poids avec soi pour aller de ci de là dans le temps. Celui qui porte une charge sur son dos n’est pas la charge qu’il porte. Cela veut dire aussi que la souffrance, quelque soit sa durée, ne dure qu’un temps et qu’elle est en définitive seulement traversée. La souffrance a besoin du temps, la souffrance est portée par l’identification au temps. Supposons que nous nous tenions pleinement dans le moment présent, sans donner un aliment au temps psychologique, la souffrance pourrait-elle se maintenir ? (texte) La douleur oui, mais la souffrance, ce n’est pas sûr. La souffrance se maintient bien évidemment quand le mental génère le poids écrasant de ses problèmes et qu’il anticipe avec angoisse ce que sera le futur. Mais sans la projection du temps, y a-t-il dans le présent, ici et maintenant, réellement un problème ?
2) Ce qui peut nous permettre de le penser, c’est le message que mon corps me délivre ici et maintenant sous la forme d’une douleur. J’ai très mal au dos. Comme une aiguille dans ma colonne vertébrale. La douleur est lancinante et là-dessus, pas question de discuter, il me faut agir. Appeler un médecin. Prendre de l’aspirine. La douleur surgit brutalement, avec violence. Je me demande combien de temps elle va durer. Si cela va empirer. Si la douleur augmente encore, combien de tems est-ce que je vais pouvoir tenir ? Je suis très tendu, je me raidis sur ma chaise, je cherche un endroit où m’allonger. C’est un état très pénible. Il est tout à fait possible qu’existe des moyens permettant de suspendre la conscience de la douleur. C’est ce que la littérature du Yoga montre par exemple. C’est ce que font les fakirs. La démonstration de l’acupuncture est très éloquente. Il est possible, explique l’Ayur-Veda, de travailler sur les nâdis et d’arrêter la douleur. Cependant, ces moyens ne sont pas communément accessibles. Où ils le sont dans des circonstances exceptionnelles. Témoin le cas de ces accidents de la route où une mère est tellement inquiète pour son enfant, qu’elle va tout faire pour le sortir de la voiture, pour se rendre compte dix minutes plus tard qu’elle a une côte cassée. Et la douleur arrive, terrible cuisante, parce que sa conscience est revenue vers son corps, alors qu’auparavant un sursaut de vigilance lui avait fait complètement oublier la douleur. Le déplacement de l’attention est capable de prouesse remarquables.
Et nous parlons bien ici de douleur et non de souffrance, comme celle résultant du sentiment d’être accablé de problèmes insurmontables qui pèsent sur mes épaules du poids d’un passé ou qui gangrènent mon futur en ne m’offrant qu’une issue pénible et déchirante. Dans le recentrement exact dans le présent, les problèmes s’évanouissent, ce qui surgit dans le champ de conscience, c’est l’urgence d’une réponse adéquate. La lucidité commande une réponse rapide. Son pouvoir est tel que dans l’urgence, elle dissout le discours mental qui génère la souffrance et qu’elle peut même parfois mettre entre parenthèses la conscience de la douleur. Mais quand nous revenons à la conscience habituelle, le premier contact vrai avec le réel peut être la douleur. Si j’ai mal, j’ai mal. Inutile de chercher à le nier ; et dans ce sens juste et vrai, effectivement je souffre. Cette souffrance est étroitement liée à l’incarnation, c’est une souffrance physique et non une souffrance d’ordre psychologique auto-engendrée. Il serait insultant de la nier. (texte) Nous n’allons pas dire à celui qui se tord de douleur sur sa couche : « mais non, mais non tu n’as pas mal… c’est psychologique ! ». C’est cruel et stupide. De même, quand la souffrance auto-engendrée se somatise sous la forme du malaise, le malaise de l’estomac noué d’angoisse, des sueurs froides, des larmes qui n’arrêtent pas de couler, du hoquet interminable, quand la peur est si forte qu’elle nous coupe le souffle, que nous avons de la peine à respirer ; il serait tout malvenu de ressortir : « mais non, mais non tu n’as pas mal… c’est psychologique ! ». Quand la douleur est là, elle est là. Ce n’est pas le concept de la douleur, c’est la douleur en chair et en os. Ce que nous savons de notre propre souffrance devrait nous intimer à plus de compassion devant la douleur d’un autre.
Aussi ne pouvons-nous pas séparer entièrement souffrance et douleur. Nous pouvons les distinguer, mais pas les séparer. Par exemple, si la douleur au dos devient chronique, je finis par la faire passer de l’avoir dans l’être. Je dirais « non merci » à l’invitation à une promenade en vélo en disant que « je souffre du dos », ce qui ne veut pas dire que j’ai mal actuellement, ce qui est la douleur, mais que cette propension à éprouver des douleurs dans le dos est un point faible dans mon corps. De la même raison, les affres du deuil nous montrent que nous pouvons aussi bien dire « la souffrance du deuil » et « la douleur du deuil ». Le visage déchiré d’un rictus de douleur de la veuve, c’est une manifestation physique patente. En même temps, il est incontestable que le chagrin est une des situations de la vie dans lesquelles le moi s’isole, se replie sur lui-même. La souffrance suppose un état réflexif qui est le mental lui-même. Tant que le deuil n’a pas été fait, l’ego peut rejouer indéfiniment le disque de la souffrance et il serait franchement malhonnête de ne voir dans le deuil que la douleur, alors qu’il s’agit bel et bien d’un processus psychique où l’implication du sujet est complète. « Faire son deuil » ne veut pas dire avaler trois aspirines et un euphorisant, mais faire un travail sur soi pour accepter la séparation. Un travail sur la souffrance. Accepter la séparation c’est dénouer le lien de l’attachement et là, nous sommes en plein dans la problématique de l’ego. La médication peut calmer, mais ne mettra certainement pas fin au processus mental qui nourrit la souffrance.
Nous ne sommes donc pas ici dans une configuration dualiste de la relation entre la conscience et le corps. Cette représentation existe dans la médecine allopathique. Le généraliste peut se contenter de donner des pilules et tirer un trait sur la dimension psycho-somatique de la maladie. Ce qui est une erreur grave. Comme nous l’avons vu, tout ce que l’esprit pense est auto-transformé dans le corps sous la forme de molécules, de sorte qu’il n’y a qu’une seule manière juste de raisonner ici, celle qui nous dit que l’incarnation implique la totalité corps-esprit. Il n’y a pas vraiment de maladie 100% organique, car une maladie s’installe sur un terrain psychique. Il n’existe pas vraiment de « pensées gratuites », car toute pensée a une force, y compris dans le corps. Bien naïf serait celui qui s’imaginerait pouvoir entretenir des pensées suicidaires et morbides, sans que cela se reporte sur son état physique, sous la forme de dépression. Inversement, nous savons que rien n’est plus tonique pour le vital qu’une âme joyeuse. (texte) L’amour est nourrissant jusque dans les cellules du corps. Toute pensée s’auto-transforme dans le corps et celui qui macère des pensées continuelles de souffrance va implacablement dessiner l’ornière dans laquelle la douleur va apparaître. La souffrance crée le terrain favorable sur lequel la douleur ne manquera pas de surgir. Il faut sortir du dualisme légué par Descartes pour comprendre la Vie dans sa totalité. Mieux : il faut envisager l’homme comme une triade âme-esprit-corps 