I- Blanc Naissance.
« Look at me
Look at me
Driving and I won't stop
And it feels so good to be alive and on top
My reach is global my tower secure
My cause is noble, my power is pure »
-Flobots, No Handlebars.
[Kanye West- say you will]
-C'est une dure journée qui nous attend, n'est-ce pas?
-Oui, sans doute.
Dorian Trickster me regarde. Enfin, je ne le vois pas, mais je l'imagine, il est dans mon dos. Il a des yeux effroyables et beaux, des yeux faits de fumées et d'air noir, comme deux cyclones sombres. Autour d'eux -je m'en souviens parfaitement- il y a un long visage triangulaire d'un gris pollution, qui s'échappe en volutes ordonnées, maîtrisés, qui surgissent d'un col noir. Suivent « des bras qui s'envolent à tout les vents de la Création, et des pattes longues et aériennes, comme celles des insectes ». Et puis d'autres métaphores, des milliards de comparaisons et d'hyperbole qui courent sur sa peau comme des insectes. Car dans son sang même coule des mots et des poèmes, des épopées magistrales, des apothéoses de symphonies, qui naissent et se meurent en percutant ses veines. Dorian est une œuvre doué de vie, doué de parole, une fontaine blanche d'inspiration et de richesse, une réussite totale, unilatérale, absolue. Mais je n'ai pas le temps de le saisir, de le quantifier, de le qualifier, d'enfermer l'ange dans mes mots. Je reste un Artiste, après tout.
-Qu'est-ce que tu dois faire aujourd'hui?
Je me concentre sur l'eau qui coule du distributeur. L'eau est transparente, mais la bouteille est bleue, par métaphore. Tout ce qui est autour de nous est transparent, de toute façon, sauf la bouteille, moi et Dorian, par métaphore aussi, j'imagine. Un grand nuage de blanc et de rien qui nous enveloppe, avec une texture dure, froide et salée. Je le sais parce que tout ça, je l'ai crée.
-Et bien... Ce matin, je vais déjà bâtir un monde. Je vais le faire interactif, cette fois-ci, mais limité, bâti seulement autour d'une ville... Peut-être Babylone, ou Jerusalem. Avec un personnage dépressif et asocial qui se révolte contre la société. Ce sera assez violent, enfin, un peu. Ou alors de la fantasy, j'ai une autre idée la-dessus.
-Ah... Mais... ce n'est pas déjà dépassé? Les mondes violents et nihilistes, c'était il y a un bout de temps, non? Il n'y a plus que les true qui s'y essayent.
Un grondement sourd retentit au loin, et sur l'horizon infini -ou est-ce tout proche? Tout semble si immense- des volutes noires explosent au son des canons. Il va bientôt être l'heure.
-Ouais, je sais, mais... Enfin, tu sais bien, Trickster, je peux pas blairer les nouvelles pseudo-philosophiques, les faux poètes, et tout ces imbéciles qui prétendent connaître le monde mieux que moi. Je suis un constructeur d'histoire, pas de sens.
-C'est un mensonge, et ça aussi, tu le sais. Pour toi, le sens n'est qu'un élément de l'œuvre. L'art d'exprimer, d'imaginer des mondes plus vastes et plus absurdes encore, ça devrait te fasciner, même.
Je soupire. Oui, Dorian, tu peux deviner ce que je pense. Normal, tu es une partie de moi. Des sentiments conglomérés, exagérés, caricaturés, puis pressurisés dans ton crâne de fumée. Tu es mon petit ami imaginaire, mon petit monstre de poche, toujours prêt à sortir, avec tes yeux en entonnoir et tes formes osseuses. Mais tu n'es pas que ça, oh non, tu es aussi un petit personnage, avec une histoire et des complexes, une personnalité et des doutes, un sens même, qui sait? Pensez que je ne l'ai pas bâclé.
Je prends le gobelet qui est apparu devant ma main.
-Qu'est-ce que tu essaie de me dire, en fait? Que je ne fais plus mon boulot, et que je suis en train de foutre ma vie en l'air?
-Penses-tu, si tu prend conscience de ça, c'est moi qui est foutu. Non, j'essaye juste de savoir pourquoi tu ne tiens plus autant à créer des mondes « in ».
-C'est simple à deviner, pourtant, fis-je en buvant une grande gorgée d'eau tiède. Je vieillis. J'acquiers un style. Normalement, tu devrais être content.
-C'est pas à ça que je veux en venir, tu sais bien. Pourquoi tu te fuis toi-même?
Je bois. Sens l'eau glisser dans ma bouche, puis descendre par saccades, dans le long chemin de mon oesophage. Puis, d'un geste ferme, auto-discipliné, je me retourne vers Dorian, ferme mon imagination, mon sens d'analyse, mes talents d'artistes.
Et je ricane: On dirait un singe.
-Après la création du monde, j'irai avec Sarah dans l'univers-mère. Elle doit me confier des recherches à faire dans les Inconscients Humains, quelque chose pour son réacteur.
-Tu continue à...
-Fuir? Pourtant, tu voulais arriver à ce sujet, n'est-ce pas? Tu n'es qu'un signal électrique, qui court de synapse en synapse dans la constellation de mon crâne, Trickster. Tu ne pense pas aller plus vite que moi?
Dorian soupire.
-Très bien, autant y aller franchement. Sarah te déconcentre de ton œuvre, de tes rêves. Les génies comme toi devrait se concentrer sur l'Art, sur la création, pas à... de la recherche. Tu oublie que la seule vérité, c'est toi. Tu oublie que tu es Dieu.
-Pas faux. Mais tu sais bien ce que je vais te répondre aussi, n'est-ce pas?
Deux ailes noires surgissent de mon dos, et s'étendent de l'ersatz de terre au fin fond du ciel.
-Bien sur. « C'est rentable à long terme ». Sarah fait la pluie et le beau temps sur les mondes, aujourd'hui, et travailler avec elle te permettra d'acquérir de l'expérience sur les Temps Anciens. Les univers historiques, ça plaît de plus en plus. C'est cohérent.
Mes ailes battent lentement, comme celles d'un papillon. Tout semble se troubler.
-Mais, ce n'est pas que ça. Tu es attiré par Sarah, pas vrai?
Je souris.
-C'est plus compliqué que ça -mais ça, tu ne peux pas vraiment le savoir, tu ne la connais pas-. Elle et moi, ça ferait tellement... prévisible. Tellement romantique, aussi, comme les univers des minables. J'ai l'impression de jouer un rôle, avec elle. D'être un simple personnage, qui suit une simple histoire, sans surprise, sans coup bas. C'est amusant.
-Hin hin, ricane un Dorian sans humour. N'empêche, n'oublie pas. Tu es un réalisateur, pas un acteur, un écrivain, pas un personnage, ou même... Bref, tu n'est pas un homme. Tu es un Dieu.
Mes ailes s'étendent. Avant de laisser mon alter ego seul dans ce blanc infini, je lui sourit à pleine dents.
-T'inquiète. Je confondrais pas. On ne peut pas être à la fois être une cause et une conséquence.