Chapitre 1.
La ruelle etait sombre dans la nuit sans lune. Elle avait tourné dans cette ruelle, vyant des ombres furtives roder devant elles.
Elle avait desormais conscience des formes sombres et effilées derriere elle, agrippées aux murs, rampant, sifflant, salivant, grognant... Elle imaginait presque leur face grimacante, a la machoire demesurée garnie de crocs, et surtout leurs yeux, vides d'émotions, fixes, fixes, horriblement fixes...
La pluie commenca a tomber. Une pluie lourde et drue, battante, s'ecrasant sur sa tete comme des fleches sur les ecailles d'un dragon. Elle accéléra. Un cliquétement se fit entendre, long, répétitif: la traque commencait. Quelque chose attrappa sa jambe, la faisant tomber a plat ventre. Elle se retourna. Un éclair illumina la scène, découvrant son agresseur...
"comme je les imaginais..." pensa-t-elle en regardant le visage, dont la chair s'en allait en lambeaux conséquents; les os apparaissaient sous cet amas de chairs mortes et autres détritus en décomposition. Et ses yeux d'un rouge sombre, animés d'une lointaine, mais puissante folie: celle du sang. Ils étaient fixés, rivés sur sa proie. Ils étaient rivés sur ELLE.
"La premiere Goule que je vois, pensa t'elle. Sans aucun doute la derniere..."
Une demi douzaine d'autres Goules s'avancèrent. Le festin allait commencer. Obnubilés par leur désir de chair fraiche, elles ne remarquerent pas une ombre silencieuse, mais large et haute, se dressant sur un toit.
Elle ferma les yeux dans l'attente du coup fatal.
Tout ce qui vint furent un bruissement de tissu, un chuintement feutré, un claquement sec et métallique, et un bruit sourd suivi d'un grognement d'agonie.
"Les Goules n'ont pas d'armes, ni de vetements... Qui est-ce?"
Le bruissement de tissu était celui de la cape de l'ombre, quand elle avait sauté du toit et atteri en souplesse, malgré ses lourdes bottes de cuir. Le chuintement feutré, une lame tirée lentement du fourreau. Le claquement sec, l'acier froid frappant et tranchant chair et os; le bruit sourd, la tete de la Goule rebondissant sur le pavé. Le grognement un râle.
L'homme massacra les Goules, froidement, sauvagement, méthodiquement. Pas de prisonnier. Pas de pitié. Pas de fuite.
Rien que la mort.
Il regarda la fillette d'une douzaine d'années, allongée sur le dos, tétanisée. L'éclat d'acier de ses yeux bleus ne lui échappa pas. Rien ne lui échappait. Un sourire paternel se dessina sous son grand feutre noir orné d'une longue plume de faisan. Sa barbiche grisâtre taillée en pointe lui donnait l'air d'un grand pere rassurant et protecteur. Il mit son doigt sur sa bouche, une maniere de dire: "notre petit secret, hm??" et, avancant d'un pas, il s'évanouit dans l'ombre.
Elle entendit des cris dans la rue voisine. Il était l'heure ou elle rentrait habituellement, et ou ses parents l'attendaient devant la porte. Un claquement, des raclements, un grondement sourd; et un grand bruit de verre brisé. Elle sut qu'elle ne les reverrait pas. Elle savait que des ombres partaient de la maison, la bouche dégoulinante de leur dernier repas, a la recherche d'une autre proie. Il était l'heure. Ce n'était pas la sienne. C'était la leur. Le Fléau de Minuit ne frappait qu'une seule fois chaque famille. Elle avanca en titubant, et s'effondra lourdement devant la porte de sa maison.
La porte était enfoncée; les fenetres, brisées; et on pouvait distinctement voir, derriere la porte, une main. Une main, et rien d'autre.
Il était l'heure.