Mission « Sauvons-les », carnet de voyage de Jek Letranglor.
Cette nuit-là, après que notre officier nous eut informés de notre mission, je passais le temps du trajet à réfléchir sur les desseins de Dieu. Avait-il pu réellement créer des êtres capables d’une telle infamie ? Mais, simple soldat dans les rangs du légendaire Ordre des Chevaliers Divins, il ne m’appartenait de juger le Suprême Créateur, seulement d’accomplir sa volonté transmise par le chef de l’ordre.
Durant la marche silencieuse vers le campement ennemi, et bien que plongé dans mes sombres réflexions, je sentis bien toute la tension contenue dans l’air. Chacun savait que sa survie pourrait dépendre de l’homme qui marchait à coté de lui, et cette perspective, lorsque cet homme était un étranger ou un ancien musulman, ne semblait guère enchanter Lord Emmerick.
Toute trace de méfiance disparut néanmoins lorsque nous arrivâmes au campement rebelle, remplacé par la concentration et une intense détermination. Je vis du coin de l’œil le sarrasin s’esquiver, sans doute accomplissant une mission que nous ne connaîtrions probablement jamais.
Nous entrâmes en silence dans le camp, l’archer Kimmuriel liquidant les rares sentinelles et moi ainsi qu’Emmerick éliminant ces chiens d’hérétiques dans leur sommeil. Bien qu’une partie de ma conscience s’insurgeait à l’idée de tuer ces hommes de cette manière, je savais qu’ils méritaient de mourir, qu’il s’agissait ici de la volonté du Seigneur.
Nous libérâmes donc les pèlerins, et tandis que je m’assurais qu’il repartait bien vers notre campement, j’entendis des hurlements provenant de l’autre extrémité du campement. Que se passait-il donc ? Lorsque j’arrivais en vue de la source des hurlements, je fus stupéfié par ce que je découvris : mon camarade Emmerick s’était lancé dans une courageuse, noble et insensée action, qui mettait en péril la mission que l’on nous avait confié !
Si Emmerick faisait ainsi mentir la sombre réputation de la perfide Albion, ce beau geste était totalement hors de propos dans la situation présente. Transi d’effroi, je vis l’anglois lutter courageusement, estourbir quelques rebelles, et se faire finalement dépasser par le nombre. Alors que je me lamentai intérieurement de devoir regarder ainsi mon compagnon mourir sans rien pouvoir tenter, le commandant adverse épargna la vie d’Emmerick.
Je me doutais bien que le « geste » du chef ennemi était plus motivé par la volonté d’inventer des formes raffinées de torture que par la mansuétude, mais ce répit nous permettait, à moi et à mes camarades disséminés dans le camp, d’envisager un sauvetage.
Alors que l’aube aux doigts roses s’approchait lentement, je sentis un goût amer dans ma bouche. « Que Dieu nous vienne en aide… »…