"Restons sur nos gardes"
Erwan de Kervadec
Au sieur Sopraluk, par la grâce de Dieu grand maître de l´Ordre des chevaliers divins.
J´espère que cette missive vous trouvera en bonne santé sous la protection du Tout-Puissant.
Je dicte actuellement à un clerc bulgare, n´étant plus en mesure de tenir la plume.
Suivant les ordres de Peter Von Soukhen, je m´enfonçai en reconnaissance dans les taillis touffus, qui s´il me protégeaient, me coupaient également de mes compagnons. Je cheminai ainsi le quart d´une heure, avant qu´une ombre ne se profile devant moi. Sans nul doute un guetteur adverse. Je lui plaquai ma main gantée de fer sur la bouche, et lui plantai ma dague dans la gorge; il s´effondra sans un cri.
Progressant de nouveau, j´eu la surprise de découvrir que ce qui devait être des tentes éparpillées dans une clairière était au contraire une espèce de fortin, dérisoire mais suffisant pour nous tenir aisément en échec, et nous faire subir le sort de saint Sébastien avant même que nous ne soyions sorti de la lisière du bois.
Je retournai alors auprès du groupe des autres chevaliers, et rendis compte. Un passage était libre, le guetteur ayant été éliminé, mais les rebelles étaient solidement barricadés, tout assaut frontal était voué à l´échec, et il n´était pas question de tenter une approche discrète, ne bénéficiant alors plus du couvert de la forêt. Nous étions consternés, ce fortin pouvant à lui seul bloquer la progression vers le Saint-Sépulcre.
je proposai alors un plan d´action, calqué sur celui employé par mon Ordre et moi-même en Terre Sainte, pour s´emparer d´un chastel fort haut perché. Je reçu l´approbation des trois sergents, lesquels ne la donnèrent pas sans quelques doutes; il est vrai que ce plan est d´une témérité folle.
Pour l´accomplissement de celui-ci, je me dévêtis, ne gardant que mon haubert, mon épée, le tout caché par une robe de bure de moine.
Je m´avançai alors vers le fortin, et ce en levant les mains au ciel, pour monter mes intentions pacifiques ainsi que pour implorer le soutien qu´Il voudrait bien m´accorder.
Je fus saisi, ligoté, frappé, et finalement trainé devant leur chef, un géant rustre, qui me demanda d´un air narquois quelle était ma dernière volonté. je lui expliquai alors qu´un convoi de riches chevaliers escortant des marchands convoyant de la soie de Constantinople se préparaient à passer le pont, et qu´il y avait moult florins à saisir. Afin d´être crédible, je teintai mes propos d´un accent sarrasin, et lorsqu´il me demanda pourquoi il devait me croire, je lui répondis que je voulait me venger des infidèles partant en croisade, mettant dans mes dires toutes la rage que j´éprouve pour les rebelles hérétiques. Vous connaissez bien celle-ci, sire Sopraluk, et vous comprendrez donc aisément qu´il me crut !
Il me fit alors détacher, et me demanda quelles étaient mes exigences. je réclamai l´anéantissement des croisés, et le cinquième du butin. Il fit semblant d´accepter.
Toutefois, dans le plan adopté avec mes camarades, il était prévu qu´ils se rueraient vers le fortin au moment où les rebelles postés sur le chemin de ronde s´en iraient. Or, ils étaient toujours à leurs postes ! Ma négociation étant terminée, je me trouvais dans une situation critique, tout comme mes compagnons, ne pouvant toujours pas lancer l´assaut.
Je jouai alors le tout pour le tout, et hurlai:
"soldats, votre chef veut vous priver de butin", ce qui eu pour effet d´ameuter les gardes et tous les rebelles, et donc, je le savais, de provoquer l´approche silencieuse de mes compagnons, la voie étant libre.
Mais le chef ne savait que trop bien comment manier ses hommes, et leur promettant vingt livres chacun, il les renvoya à leurs postes et ocuupations. La situation était catastrophique.
Mes compagnons, en progression à découvert formaient des cibles idéales.
Remettant mon âme à Dieu, je fis voler ma robe de bure sur le rebelle le plus proche de moi, dégainai, et pourfendis ledit rebelle, avant de faire tournoyer mon épée, taillant, tranchant, tailladant, et surtout, attirant toute l´attention des rebelles. U
ne dizaine d´entre eux étaient à terre lorque je commençai à plier sous le nombre. Un premier coup de vouge fit voler des mailles de ma cotte, et un chaud liquide s´écoula de l´entaille. Ce rebelle eut le crâne fendu tel une pomme, mais un autre le remplaça aussitôt.
Je me tournais et fis semblant de m´enfuire, puis, dos tourné aux rebelles, poussai mon épée en arrière, sur laquelle un rebelle trop téméraire vint s´empaler.
C´est alors que, rendu furieux par la vingtaine de ses hommes que j´avais tué, le chef rebelle ordonna à ses fameux archers bulgares de me viser de leurs traits. Immédiatement, je saisis le cadavre du dernier rebelle que je venais de tuer, et m´en fit un rempart. Las, ceci ne m´empêcha pas de recevoir une flèche dans la main, et une autre frôla mon épaule. Ne pouvant plus manier mon épée, la fin, qui de toute façon était inéluctable, arrivait.
Au moment où ma perte de sang me fit m´évanouir, j´entendis comme dans un rêve une voix, teintée d´un fort accent germanique, celle de mon cher Peter von Soukhen, brailler d´un ton de stentor:
"Fortes in Fide".
Je ne réveillai que le lendemain, et apparemment, l´action de mes camardes avait été éclatante, puisqu´il devait rester approximativement une centaine de rebelles, et que le fortin était tombé.
Mais je vais laisser ces derniers vous narrer ladite action, à laquelle ils ont pris part.
Toujours est-il que ma blessure cicatrise vite, et que mon autre blessure, à la main, est pratiquement guérie, aucun nerf n´ayant été touché, grâce à un onguent du clerc à qui je dicte cette lettre.
J´ai d´ailleurs fait don de 10 marcs d´argent à son monastère, pour l´accueil des pèlerins et de mes compagnons, ainsi que pour leur dévouement envers leur prochain.
Je tiens bien sûr à insister sur l´action des autres chevaliers de L´Ordre, sans qui je m´en serais allé rejoindre le Christ.
Puisse-t-Il les garder en Sa protection !