Aucun son, ni les clameurs habituelles des badauds dans la rue, ni le pas furtif d’un animal errant, ni même le petit « ploc ploc » distinctif de l’eau qui coule. Aucune lumière, ni la lueur vacillante d’une flamme, ni la douce caresse des étoiles et de la lune. Ou du soleil peut-être, est-ce le jour où la nuit ? Plus de temps. Les minutes, heures ou jours passent, se succédant dans une similitude parfaite. Soudain, deux globes lumineux apparaissent dans ce vide, pauvres lampions s’efforçant de gagner un combat perdu d’avance. Une seconde, ils gardent leur éclat brillant mais se ternissent vite, abdiquant devant un adversaire trop puissant. Personne ne se soucis de lui. Peut-être l’a-t-on oublié ? Ou peut-être est-ce que son sort n’a pas d’importance. Il est assis à même le sol de terre battue, les jambes allongés devant lui, les mains reposant mollement aux côtés de ses hanches, la tête appuyée contre le mur de pierre froide. Ses yeux fixent le vide obscur. Il a crié, pleuré, supplié. Il a même osé espérer, le fou ! Mais c’était avant, maintenant il sait que ça ne sert à rien. Il sait que l’espoir est mort. Et désormais, il attend que son destin le rattrape enfin et que s’achève son supplice.
« Ils arrivent ! Ils arrivent par milliers ! Ils vont nous massacrer, tous! Ils n’auront de pitié ni pour les femmes, ni pour les enfants ! Ils viennent pour tuer, pour goûter notre sang et s’en délecter ! Mais il est trop tard pour fuir, vous m’entendez ? Ne fuyez pas ! Cela ne sert plus à rien, ils vous rattraperont et vous feront subir mille tourments avant de vous dévorer ! Pauvres fous ! Pauvres fous ! Je vous avais dit de fuir voilà bien des lunes mais vous avez préféré ne pas m’entendre et attendre ici votre mort ! »
Ethan observait l’homme, fasciné et horrifié à la fois. C’était vrai, il les avait prévenu que ce jour arriverait. Mais il inventait de nouvelles histoires chaque année et le peuple s’était lassé de l’écouter, sachant pertinemment que ce n’était que délires d’un pauvre fou. Seulement, cette fois, il ne s’était pas trompé. Une troupe de plusieurs milliers d’hommes s’avançait vers la cité, parcourant des distances phénoménales la nuit et avançant plus prudemment le jour, sous la sombre protection des ténèbres. Ethan savait tout ça car il était présent sur la place, venu pour faire des achats avec sa mère, quand le messager était arrivé quelques jours plus tôt. Il avait surgis au grand galop parmi la foule surprise, le torse couvert de son propre sang, un reste de flèche planté assez bas dans l’épaule droite, le visage ruisselant de sueur et sans doute aussi de larmes. Il avait crié son message destiné à un officier ou au dirigeant de la ville lui-même sur la place publique avant de s’effondrer et d’être emmené dans une maison de guérison. Ethan ne se souvenait pas du contenu précis du message, mais comme tous les adultes il avait compris l’idée générale : des hommes arrivaient par milliers dans le seul but de détruire la cité.
Ethan écoutait toujours la déclaration du soi-disant médium lorsqu’une main se saisit de la sienne et le tira violemment loin de ce fou.
« Ecoutez cet imbécile ! Il va alarmer la population entière s’il continue à dire toutes ces inepties.
-J’ai bien peur qu’elle le soit déjà, même sans l’aide de ce fou. »
Un silence suivi la déclaration. L’homme qui avait parler le premier le rompis :
« Tu as sans doute raison Galdrig. Le peuple s´effraye bien trop facilement, il n’est plus habitué à la guerre. Si seulement ce jeune homme avait attendue avant de délivrer son message…
-Le peuple n’aurait pas été mis au courant mais nous non plus. Il est toujours inconscient. Peut-être ne se réveillera-t-il pas avant l’arrivée des troupes ennemis, et même demeurera-t-il ainsi jusqu’à sa mort. Laquelle ne saurait tarder à priori. Enfin, sans ça nous n’aurions jamais eu le temps d’organiser les défenses et de mettre la population en sûreté.
-Les défenses, railla l’autre, mais quelles défenses? Que peut notre cité face à cette marée écrasante ?
-Rien, j’en ai bien peur. Mais nous ne devons pas abandonner. Nous ne pouvons pas abandonner. Quitte à mourir, autant le faire dignement, en emportant le plus possible de ces monstres avec nous. Il est possible que ça ne serve à rien mais nous pouvons aussi bien sauver de nombreuses vies de cette manière.
-Mourir dignement… Oui, tu as sans doute raison. Oui, nous devons protéger la cité !
-Protéger la cité … »
Enola lavait ses mains couvertes de sang en chantonnant un air joyeux.
« On va tous mourir d’ici quelques jours et toi t’es contente ? »
Elle sursauta et se tourna vers une femme d’une trentaine d’année assez forte, au regard dur. Elle soupira, soulagée et retourna à son nettoyage.
« Ce n’est que toi Amine. Pendant un instant j’ai cru que c’était…
-Oui je sais. Mais ça ne t’empêche pas de répondre. »
Enola garda les yeux baissés. Elle essuya ses mains désormais blanches sur un bout de tissu et demeura sans répondre un moment.
« Je sais très bien ce qui risque d’arriver. Mais rien n’est sur et j’ai encore de l’espoir, fit-elle dans un murmure. Et puis, s’il me reste si peu de temps à vivre, autant qu’il soit heureux, non ? ajouta-t-elle en esquissant un sourire. »
Amine la regarda longuement. Dans un sens elle avait raison et cette constatation était bien plus effrayante que la panique qui régnait dans la rue. Un murmure les tira toutes deux de leurs réflexions. C’était une simple suite de mots sans aucun sens, des mots que l’on distinguait à peine.
« Il délire encore…
-Oui. C’est vraiment étrange, sa blessure à l’épaule n’aurait pas du avoir cet effet. Je n’ai jamais vu ça. Il arrive qu’ils demeurent inconscient quelques jours et qu’ils aient de la fièvre mais ça n’a jamais atteint ce niveau.
-Il a de la fièvre non ? C’est sans doute ce qui le met dans cet état. Ne t’inquiète pas Enola, il vaut mieux pour lui qu’il ne se réveille pas de toute façon.
-Tu as peut-être raison, répondit le jeune fille sans grande conviction. Bon, je dois aller m’en occuper.
-Bien. Moi, je rentre chez moi, je n’ai pas ta capacité à faire fit des évènements. »
Enola hocha la tête et s’approcha du lit du messager, agrippant au passage de quoi faire un nouveau bandage. Elle défit l’ancien pansement, reprenant mécaniquement son fredonnement et en fit un nouveau. La blessure cicatrisait vite mais la fièvre ne diminuait pas. Elle trempa une étoffe dans un bassin remplie d’eau posé au chevet du lit et essuya le visage couvert de sueur du blessé avant de le plier et de le poser sur son front. Elle ramassa l’étoffe utilisée et s’apprêta à partir quand une main agrippa son poignet. Elle cria, surprise et se tourna vers le blessé.
« Ils arrivent ! Pour tuer… tuer… détruire…
-Oui, je sais, répondit Enola en essayant de masquer sa frayeur. Il faut vous reposer, ne vous inquiétez pas, il n’arrivera rien.
-Non, non ! Ils sont déjà là. Déjà là. La mort…»
Sa main se détacha tandis qu’il sombrait à nouveau dans l’inconscience sous le regard apeuré de sa soignante.
J´avais envie de le poster quelque part, ce vieux texte qui n´aura sans doute jamais de suite...