-EVACUATION URGENTE ! Les nouvelles sont mauvaises. On dit partout dans l’underground que les Covenants auraient réussi à passer le réseau de défense.
Ma femme venait d’entrer dans la chambre paniquée, sa chevelure brune tombant devant ses yeux verts.
-C’est sûr ? C’est une flotte importante ?
-A mon avis.
-Pas d’affolement, Ambrelia, on avait prévu ça, non ?
-J’ai déjà envoyé Den à l’aérodrome pour s’assurer qu’on ait un moyen de quitter New York au plus vite et sans être pris dans la foule.
-Tu as fait convoquer les autres ?
-Oui, la plupart sont déjà en bas, dans l’arrière-salle.
En cas d’attaque covenante, la mégapole New York serait probablement visée. Toutes les infrastructures qu’elle abritait en faisait un point névralgique des réseaux humains. Le reste des USA serait probablement rasé dans la foulée. La vieille Europe était la seule chance de salut.
Mes hommes de main les plus loyaux, pour la plupart des gens qui me devaient une dette de vie ou des amis, attendaient dans la petite pièce située à l’arrière du bar. Mon humble taverne était bâtie en plein dans le quartier chaud de cet arrondissement. Une statue de femme nue dans l’entrée renseignait directement sur la nature du service fourni ici. De nombreux rideaux de perles séparaient la salle des danseuses des différents petits salons privés. Un escalier dans le hall menaient à l’étage où se déroulaient les rencontres avec des gens du Milieu, à l’abris des regards. Les trois caves du bâtiment étaient ainsi remplies respectivement d’alcools, d’armes et d’animaux exotiques.
Fones, Marco, Rita, Reese et Abbe me saluèrent prestement lorsque je pénétrai dans ce qu’on appelait « La Tanière ».
-Marco, Reese, commencez à charger le warthog et le camion avec des vivres et des armes, uniquement ce qu’on pourra porter. Rita, dis aux filles de se préparer et vérifie qu’elles ne se surchargent pas trop. Fones, surveille l’entrée et ne laisse passer que des personnes importantes.
Ils acquiescèrent et partirent chacun de leur côté. Fones revint à peine un instant plus tard, je lui lançai un regard intrigué en me demandant quelle « personne importante » avait bien pu venir en un moment aussi critique. Il était suivi de Stanislas Douchka, un vendeur d’animaux et de fourrures avec qui j’avais traité quelques fois auparavant pour parer mes employées.
-Les affaires ne s’arrêtent jamais pour vous, mon cher Stan ? lui déclarai-je en guise de bienvenue.
-Il faut bien gagner sa croûte, quoiqu´il me reste en ce moment quelques réserves de côté… mais nul doute que cela partira en alcool.
-Vous êtes au courant pour les covenants tout de même ? Les temps risquent d’être durs, il vaudrait mieux assurer vos arrières …
-À ce propos, j´ai intercepté par inadvertance un message audio venant de Suisse, où j´ai quelques contacts... Et j’ai entendu qu’il y aurait un refuge souterrain dans les Alpes, me dit-il en me tendant un papier avec des coordonnées griffonnées. D’ailleurs, je m´en vais, il est grand temps pour moi de faire une pause.
-Oui bien sûr, j´étais aussi au courant, répondis-je soulagé d´avoir enfin résolu un des problèmes de la journée. Fones s’occupera des modalités de payement. Au revoir et bonne journée !
-Pareillement, msieur Rifs.
Je le regardais s’éloigner avec mon bras droit dans une des caves où avaient lieues les transactions en tous genres. Mon attention se porta immédiatement sur ma femme qui descendait l’escalier du hall.
-Ambrelia, aurais-tu une explication convaincante au fait que Stan soit ici en train de nous vendre ses marchandises… alors que nous sommes fermés pour cause de, rappelle-moi le terme que tu as employé… EVACUATION URGENTE !
-Ce n‘est pas moi qui m‘occupe de décommander les invités. D‘autre part, ce n‘est pas un mal, ces fournitures, nous les vendrons aux braves familles qui auront quitté leur foyer sans rien.
-A ce propos, je nous ai justement trouvé un camp de réfugiés caché au cœur des Alpes Suisses.
-Parfait chéri.
Je rejoignis aux véhicules tous ceux que nous avions jugés nécessaires d’emmener avec nous. L’arrière d’un des warthogs civils était chargé de bidons d’eau et d’autres victuailles. Fones et Reese prirent place à bord.
Huit de mes « filles », ainsi que les familles de Marco et Abbe étaient assises dans le camion, serrant de maigres valises. Rita et ma barmaid le conduisant.
Je pilotais le warthog de tête, ma femme et Abbe à l’arrière, Marco sur le siège passager, un lance-roquette entre les jambes. En fait, nous étions tous armés, mon M6C sur le côté de mon siège.
Je savais pertinemment que nous n’aurions aucune chance contre des Covenants, mais ces armes n’étaient pas destinées à nous protéger d’eux.
Je mis le contact et ouvris la voie, jetant un dernier regard à mon établissement et mon quartier.
Nous remontions les longues artères de la ville, guettant sur la radio l’annonce officielle qui sonnerait la débâcle de toute une population. Mais c’était évident que nous n’étions pas les seuls au courant, de nombreuses voitures chargées de bagages commençaient à remplir les routes.
Tous les services de transport permettant de quitter la ville étaient bouclés. De nombreux piétons erraient sur les trottoirs. Nous les surveillions, le doigt sur la gâchette, au cas où l’un d’eux tenterait quelque chose pour s’emparer du véhicule. La tension montait, personne dans la ville n’osait dire ce que tout le monde pensait fort et clair.
Soudain, un message passa en boucle sur la radio, répétant à la population de garder son calme, de se diriger vers les abris et que pour l’instant, il n’y avait aucun danger immédiat. Des centaines de gens se ruèrent hors des immeubles, car tous savaient que les abris ne pourraient contenir qu’un tiers des habitants et que même ainsi, si les Covenants feraient une élimination systématique il n’y aurait plus aucun espoir. Une boule se forma dans mon ventre, l’aérodrome était en vue, mais la circulation se ralentissait de plus en plus à cause d’accidents et de gens pris de panique. Le doute s’insinuait en moi, je doutais de mes propres capacités, si je nous mènerais à destination. Un véritable bouchon se formait et nous jetions des regards inquiets vers le ciel.
Un warthog lourdement armé et trois marines avaient mis en place une déviation interdisant l’accès à l’aéroport. Les autres conducteurs dissuadés par l’imposante mitrailleuse changeaient de voie et nous libéraient alors la route.
-Il va falloir jouer la carte de l’intimidation, dis-je à Marco qui se tenait prêt à sortir son lance-roquettes.
-Désolé messieurs. Vous ne pouvez pas aller plus loin ! nous annonça un des marines.
Je me dressai sur mon siège et pointai mon pistolet vers le soldat, tandis que Marco et les deux à l’arrière visaient ses compagnons. Je n’avais jamais tué qui que ce soit, ma connaissance des armes se limitant à la vente. Des spasmes contractaient ma mâchoire lorsque je menaçai l’homme en face de moi.
-Écoute mon gars, tu es sûr de vouloir mourir de la sorte, tu ne préfèrerais pas mourir héroïquement en affrontant les covenants.
-Ça sert à rien, tous les avions sont cloués au sol, calmez-vous.
-T’occupe pas de ça, contente-toi de nous laisser passer !
Le marine était en plein dilemme moral, mais finalement, il baissa son arme et fit signe à ses camarades de reculer. J’enfonçai l’accélérateur et filai droit vers les hangars et les pistes, suivi par les deux autres véhicules. Je me rendis compte que j’étais en sueur et Ambrelia me fit un baiser dans le cou.
Den nous fit de grands signes de la main. Nous nous garâmes et j’inspectai le transporteur Illuria qui devait nous permettre de nous échapper. C’était un petit appareil que j’utilisais occasionnellement, ses quatre réacteurs le faisaient décoller verticalement, il avait une grande autonomie de vol et il pouvait facilement embarquer vingt personnes. Lorsque tout le monde eut pris place, je m’assis sur une des premières rangées de sièges, afin d’avoir une vue dégagée sur le cockpit et l’extérieur. C’est alors que je les vis…
Le ciel se déchira pour révéler un majestueux croiseur de cinq kilomètres aux lignes épurées. Rita poussa un juron et mis en marche l’appareil. Les moteurs vrombirent et tout se mit à trembler. Je pris la main de ma femme et nous dûmes contempler impuissants la lente descente du croiseur vers la ville. Les batteries de défense sol-air rugirent et des centaines de missiles Anvil-II s’élevèrent dans le ciel. Rita mit le cap vers l’est et poussa les moteurs à fond. Elle avait l’œil rivé sur le radar, guettant tout contact suspect en train de nous suivre.
Nous laissions New York loin derrière nous, et par la même occasion, les covenants. Certains profitèrent de la traversée de quatre heures pour manger et boire, mais je ne pu rien avaler.
L’assaut alien occupait toute l’attention mondiale et la Suisse nous offrait le spectacle de ses montagnes enneigées.