Colère et pirouettes de Domenech
Il est arrivé l´oeil noir, très noir, mais il dit bonjour quand même. Peut-être la pression de l´événement : il avait déjà ce regard en descendant du bus, à 13h20 au pied de l´hôtel. Raymond Domenech entame la conférence de presse par une pirouette. Il sait y faire. Question : «Est-ce que la chaleur peut avoir une mauvaise influence sur le rendement de l´équipe mardi ?» Réponse : «Oh non, je trouve que la chaleur du public qui nous encourage nous soutient, c´est un plus pour l´équipe». Deuxième question : «Faut-il titulariser Franck Ribéry ?» Deuxième coup de pied en touche. «Je sais que vous, la presse, vous avez souvent de bonnes idées. Je m´en souviendrai de celle-là, la prochaine fois.» Presse. Le mot est lâché. Aujourd´hui, les journalistes sont méchants. Ou plutôt, ils l´ont été la veille, en essayant de passer outre le huis-clos d´Aerzen, un modèle du genre, pourtant percé par les reporters de L´Equipe, qui ont révélé lundi matin le projet de retour au 4-2-3-1 avec Wiltord et Ribéry.
Après quelques banalités, du genre «on va jouer pour gagner», le sélectionneur fait passer le seul message qui l´intéresse. «Je dis, à ceux qui ont trouvé amusant de dire ce qu´on faisait à l´entraînement, que je trouve ça attristant. J´avais prévenu que je ne ferais pas de cachotterie (sur l´équipe de départ). Aller espionner dans des huis-clos qui servent de préparation, je trouve ça désolant par rapport aux Français. Ça n´a pas de sens. Que les Suisses cherchent à le faire, d´accord. Que vous le fassiez avec les Suisses, aussi. Mais faire de l´espionnage sur notre dos...». Les journalistes ne sont pas assez patriotes. Ils informent trop leur lectorat des sujets qui l´intéressent. «Si vous appelez ça de l´information, je ne peux pas être d´accord. Toutes les équipes ont le droit de se préparer pour un match. L´information, c´est ce qui va se passer dans le match.»
Trois questions, zéro réponse sur Trezeguet
Autre sujet de malaise : l´intervention de David Trezeguet qui, la veille, a plaidé pour sa titularisation en recommandant l´utilisation conjointe de tous les atouts offensifs. Question d´un journaliste : «Ça vous tenterait de jouer comme le Brésil ? ». Réponse du sélectionneur : «Jouer en jaune ? Peut-être, on va essayer.» Plus direct : «Que pensez-vous des propositions de David Trezeguet ?» Sans craindre la contradiction : «L´avantage que j´ai, c´est que je ne lis pas ce que vous écrivez». Remarques dans la salle. «Sauf certaines.» Dernière tentative : «Peut-on organiser une équipe à partir de ses attaquants ?» «C´est une question générale. Venez à la formation des entraîneurs ! Là, on joue une Coupe du monde, chacun joue et s´organise en fonction de ses points forts.» «La tension monte», observe un journaliste au détour d´une question sur l´approche du match. «Ah, vous avez remarqué ? Quand je serai sur le terrain, ce sera un vrai bonheur.»
A ce moment-là, il y a déjà eu deux sourires. Vient la première vraie réponse. Sur la façon de tuer le temps avant le match. «J´ai un bouquin à finir. Je vais dormir. Il y a un match à regarder ce soir. J´ai des joueurs à voir. On va les préparer, mais dans la tranquillité. On ne va pas y mettre plus de stress que nécessaire.» Puis une deuxième vraie réponse, très intéressante au demeurant, sur les liens entre les amitiés dans un groupe et la qualité d´une équipe. «Les relations amicales ne se fabriquent pas, elles ne s´imposent pas. Ils ont envie d´être ensemble, ils le font, et je leur fous la paix. C´est sur le terrain que je peux faire quelque chose. En dehors, on met place un contexte pour que ça vive le mieux possible. Mais être copain, ce n´est pas ça qui fait que ça marche le terrain. Je le sais, j´ai connu ça. Entre ce qu´on voit, ce qu´on sent, et la réalité d´une opposition qui appuie là où ça fait mal, il y a souvent un décalage. Il ne faut pas d´écart entre les paroles et les actes. C´est ce que je leur répète.»
L´heure n´est plus aux tacles. Raymond Domenech prend les questions en anglais. En italien. Les cherche en espagnol. Mais répond en français. «Je n´ai pas entendu votre question, ce n´était même pas un trait d´humour habituel», s´excuse-t-il presque en fin de parcours. «Je ne suis pas un protecteur de joueurs, il faut affronter la situation», pèse-t-il sur la foudroyante notoriété de Franck Ribéry. Puis Domenech redevient le communicant qu´il n´aurait pas dû cesser d´être face à une question sur la jeunesse de l´équipe suisse. «Parce qu´ils sont jeunes, ils vont courir plus que nous ? (Moue) Ils ont 24-25 ans de moyenne d´âge. Nous 27-28. Bon... C´est 30 ? M...., j´avais intégré des paramètres que vous n´aviez pas». Tout le monde comprend que Ribéry jouera. Un dernier bon mot pour finir, sur sa lecture en cours. «C´est sur la guerre de 14-18, en Allemagne. (Sourires dans la salle). Il y a des morts, je vous le dis (re-sourires). Il y en aura aussi pendant la Coupe du monde. Au moins trente-et-un.» Le goût n´est pas très sûr. Mais après un bon petit conflit, Domenech redevient Domenech.
Source L´equipe