Bob
I.S. : Autre reflet d’une époque : la censure. Peux-tu nous raconter l’histoire de ce procès que vous intente le ministère de l’intérieur ?
H. : Tout commence avec un magazine qu’on a édité. La fonction de ce magazine était d’être en quelque sorte un prolongement culturel et promotionnel de notre album. Puisque que 80% de la presse rap nous fait vomir, on a refusé d’y mettre un centime de promotion. Puisque les médias ne font pas leur travail, devenons nous-mêmes le média. C’était l’idée de départ. On a entièrement rédigé le magazine : des articles, des chroniques de disques de rap français et américains qui ont compté pour nous, des interviews de petits personnages populaires de notre entourage et puis 3 articles centraux, dont 2 ont été attaqués. Le premier est d’Ekoué : c’est un violent pamphlet contre l’état de pourrissement du rap, contre les acteurs de ce qu’on appelle "la prostitution du rap" : maisons de disques, artistes eux-mêmes et certaines radios. Une notamment, Skyrock, est devenue en l’espace de quelques années le principal maquereau du rap, et a fini par le transformer en un produit extrêmement formaté, dénué de toute subversion ou interrogation critique. Le passage qui les concernait n’a pas plu aux gens de Skyrock, qui ont d’abord appelé la maison de disque pour faire pression. Ils ont menacé de porter plainte si le magazine n’était pas retiré de la distribution. C’était un gratuit tiré à 50 000 exemplaires dont 2000 exemplaires avaient déjà été distribués. Les autres ont été retirés et détruits. Un magazine qu’on avait mis un mois et demi à faire ! Skyrock, qui aurait pu s’estimer heureux, porte tout de même plainte pour incitation à la haine et au meurtre. Juste après, le ministère de l’Intérieur porte plainte à son tour. Pour nous, c’est clair, la radio nous a "balancé". Quelqu’un a montré l‘autre article - le mien - à Sarkozy, au pouvoir depuis tout juste 2 mois et qui du coup veut en faire un exemple. Tout ça parce que j’ai osé accoler au mot "policier" le mot "assassin" ou encore le mot "humiliation".
On se retrouve donc avec 2 plaintes. Celle de Skyrock tombe sous la loi d’amnistie, celle du ministère de l’intérieur court toujours. Le procès est prévu pour début 2004. Charge à nous maintenant de nous défendre, de médiatiser cette affaire, de ne pas se laisser fragiliser par ces attaques. On va démontrer à quel point la censure peut être bête et contre-productive pour ceux qui en sont à l’origine. Maintenant, on va faire 2 fois plus de bruit. D’ailleurs, l’article qui a été censuré a eu 10 fois plus d’écho que si rien ne s’était passé. Il faut revenir aussi au fond de l’affaire : à quoi faisaient référence les passages attaqués ? Aux brutalités, aux crimes policiers, aux dénis de justice, à ce rétablissement officieux de la peine de mort pour certaines catégories de la population en France. Ce qui doit nous amener à un débat sur l’héritage des représentations coloniales. C’est tout sauf un hasard si plus de 80% des victimes des brutalités policières sont noires ou arabes ; C’est parce que pendant 100 ou 200 ans, nos parents, grands parents et arrières grands-parents étaient considérés comme des sous-hommes, génétiquement violents. C’est pour ça que la justice se soucie si peu de l’assassinat d’un jeune des quartiers par la police, c’est-à-dire d’un descendant de ces colonisés. Ces institutions ont été marquées au fer par les représentations coloniales et il n’y a jamais eu depuis de travail sur ces questions. Ce débat est l’un des principaux tabous, l’un des plus redoutables et des plus cadenassés non-dits de notre société. On ne peut pas simplement passer l’éponge. C’est mettre le couvercle sur la marmite sans éteindre le feu. Ça continue de bouillir, ça monte en pression même. Ce genre de tabou finit toujours par avoir des conséquences désastreuses, N’importe quel psychanalyste vous le dira. C’est d’intérêt public d’en parler, ce n’est pas pour réveiller des rancoeurs. On ne réclame pas la vengeance mais la justice, l’égalité de traitement. On ne demande pas à ce que notre Histoire, nos drames, nos malheurs bénéficient d’un traitement privilégié. On veut juste une égalité de traitement avec le citoyen lambda et que justice s’applique. Que quand un flic tue, il soit condamné en tant que tueur. Ce procès nous conduit à tous ces débats. On va s’efforcer de formuler ça médiatiquement, publiquement, le jour même. C’est vraiment ces questions-là que nous souhaitons aborder et pas seulement la censure et la liberté d’expression.