LES JEUX VIDEO ET LES MEDIAS
Dans l’espèce humaine, on peut répertorier deux types de spécimens : il y a ceux qui disent « C’est la faute de la société » et ceux qui disent « C’est la faute des médias ». Chaque homo sapiens sapiens cherche à détourner toute la responsabilité de ses actes ou ceux de sa communauté proche vers un tiers non clairement identifié, une entité parmi ces deux-là, et se retrouve condamné à être classifié dans un de ces deux grands sacs. Chacune de nos attitudes peuvent dénoter notre penchant pour l’un des deux modes de pensée cités ci-dessus. Je ne vous ressortirai pas l’exemple pompeux et bateau des récentes émeutes dans les banlieues françaises ; en effet, on a tendance aussi à oublier que l’humain s’ennuie plus vite que l’animal et que geler le même débat pendant un mois sur la discrimination peut s’avérer usant pour le public.
Le duel société/média s’applique aussi au monde ludonumérique. Quoique… Depuis les années 80 et les balbutiements du jeu vidéo, la presse, la télévision, le cinéma a toujours cherché à coller au plus près des pensées du peuple sur cette nouvelle manière de se divertir. Malheureusement, c’est bien connu, le peuple n’a pas toujours raison, et la vision des médias sur les jeux vidéo a toujours été extrêmement négative. Il faut dire qu’à l’époque, un ado intéressé par les jeux vidéo se révélait être un cas social potentiel, replié dans une bulle autistique et cantonné dans un monde virtuel. « T’aimes les jeux vidéo ? » « Oui… » « Et t’as des amis dans la vie ? » C’est bien triste, mais les dialogues sur le sujet se sont souvent résumés à cela. Le jeu vidéo en lui-même est en partie responsable, c’est vrai qu’il a fallu plusieurs années de tâtonnements pour dépasser le shoot’em up et le beat’em all, mais l’idée a trop longtemps persisté.
La première évolution est apparue vers le début des années 90, avec les débuts des magazines spécialisés, dans la veine de Joypad, dont nous aurons l’occasion de reparler plus tard. Une seconde évolution, bien plus visible, celle-ci, s’est remarquée avec la sortie de la Playstation première du nom, en 1995. C’est en effet l’arrivée de la console qui va propulser le jeu vidéo au niveau d’intérêt qu’il aurait dû mobiliser depuis longtemps. La campagne de pub phénoménale et les ventes astronomiques ont marqué à jamais un tournant dans l’histoire du jeu, c’est indéniable. Et cela s’est ressenti au niveau des médias, surtout au moment de la pleine maturité du pavé gris, de 1998 à 2001, avec l’apparition d’une quantité phénoménale de nouveaux magazines, parfois éphémères : Consoles Mania, Playbox, Jeux Vidéo Magazine… Aujourd’hui, le jeu vidéo est plus que jamais un divertissement mondial, concurrent sporadique du cinéma et de la télévision, dont l’universalité ne cesse de se développer, surtout dans le dessein d’attirer le sexe féminin, encore trop peu représenté. C’est sans doute la faiblesse du divertissement, malheureusement. Libération consacre des articles à l’E3, salon mondial du jeu vidéo, les chaînes d’information comme LCI consacrent des bulletins (quoique trop rares) assez conséquents sur le sujet… Voilà pour les bons côtés.
Mais il s’avère qu’il y a encore beaucoup à changer et à dépoussiérer dans les médias sur ce sujet. Récemment encore, un Sept A Huit de TF1 a affiché le reportage d’un préado soi-disant drogué par les jeux vidéo… Mais si on se bouche le nez et qu’on ose jeter un œil au reportage, on s’aperçoit que le problème ne vient évidemment pas du jeu vidéo en lui-même, mais de l’éducation que les parents ont donnée à leur charmant bambin. Il s’avérait que le sale gosse frappait sa sœur violemment pour « imiter le jeu » et se plaignait de n’avoir rien d’autre à faire, faute de petite copine ( !) . Des refrains typiques que les enfants serinent depuis des siècles et des siècles, un problème typiquement humain, qui a juste été remanié à la sauce actuelle pour mettre la faute sur un énième tiers peu identifiable (d’où l’apparition de la race « C’est la faute des jeux vidéo »). Mais le problème, c’est que l’idée de « dépendance au jeu » et d’ « accoutumance aux images violentes » sont deux doctrines qui fonctionnent toujours aussi bien. Certes, il y a du vrai là-dedans, mais les réels drogués ne constituent qu’un pourcentage infime de la population, déjà fragile psychiquement à la base, et l’accoutumance aux images violentes est un phénomène qui date du cinéma au bas mot. La crise qu’a traversé le jeu vidéo sur l’épilepsie a été aussi un réel poison pour son image. Une psychose telle qu’il a déjà été certifié que l’abus de quelques heures pouvait rendre épileptique le dernier des rastas. Il a fallu tout de même plusieurs années pour que l’on mette les points sur les i et dire que ce genre de crises ne survenaient que chez les sujets déjà atteints. Ben tiens !
Si tous ces arguments ont été colportés avec grande joie par les médias, le pire des fléaux reste l’association Familles de France, qui se veut protectrice de l’esprit des progénitures françaises, qui a réussi à ressortir une vieille loi qui supprimerait toute œuvre mettant en œuvre la violence à but divertissant. D’où la suppression pure et simple de 90 % des jeux vidéo ! Un scandale qui avait fait grand bruit, médiatiquement bien entendu. Depuis, au Mémorial de Caen, dans le rayon des étalages de violence, juste à côté d’une robe du Ku-Klux-Klan et d’un album de Tintin Au Congo, un Duke Nukem trône, considéré comme dangereux. En dessous, il est marqué ceci : « Sans la vigilance constante des associations de familles, les jeux vidéo dépasseraient les limites de la violence ». Véridique. Merci FDF, et merci les médias pour les avoir parfaitement soutenus dans leur croisade puritaine et rétrograde !
Les magazines spécialisés, quant à eux, ont fait preuve d’une autre évolution. Joypad a connu un âge d’or, bourré de testeurs cultes : Greg, Rahan, Trazom, Angel, Gollum, Karine… Qui bossaient également à Playstation Magazine. Les meilleurs numéros de presse ludonumérique ont probablement été publiés dans cette période, de 1999 à 2003, les testeurs faisaient preuve d’une impartialité exemplaire et d’un humour sans limites. Autant dire que ces deux magazines écrasaient la concurrence à eux seuls… Malheureusement, la roue tourne. D’autres testeurs sont arrivés, et avec eux, d’autres critères d’évaluation. Les magazines ont été revus pour laisser plus de la moitié de leurs pages à des photos, sans doute pour satisfaire les gamins feuilletant les revues à la récré devant un parterre de potes… C’est bien simple, autrefois, on ramenait les mags pour lire les tests, maintenant, on doit se contenter de regarder les zolies images, tant la rédaction fait de la peine à voir… Les critiques ont perdu toute objectivité, le moindre Nintendogs se retrouve gratifié de notes astronomiques… Pourquoi ? Les critiques appartiennent à la génération dont Nintendo a bercé l’enfance. En jeux vidéo, il est impossible de ne pas être subjectif. Mais là où Gollum et cie cachaient leurs élans préférentiels, ils y gagnaient en impartialité et savaient voir à côté. Un effort que ne font plus les nouveaux testeurs. Plaçant GTA ou Half-Life comme jeu ultime très souvent, et accueillant à bras ouverts la réadaptation d’un quelconque Mario… Les testeurs ont perdu toute leur âme. Un cri qu’avaient poussé les lecteurs lors de la refonte de Joypad, notamment. Rien n’y fit. Le monde de la presse des jeux vidéo ne sera jamais plus ce qu’il était…
Game One, la chaîne des jeux vidéo, naquit en 1999 dans un partenariat franco-britannique qui se sera vite estompé. Les programmes se résumaient surtout à une succession de clips insupportables, avant l’apparition des mythiques Level One, un jeu testé dans les conditions du direct, principe génial, et Gameplay, une émission qui ratissait le programme de dix : tests, soluces, codes... Game One naissait… Jusqu’à aujourd’hui, la chaîne a toujours tenu ses promesses, on n’a jamais eu réellement à se plaindre d’elle, malgré le départ d’animateurs illustres (Marcus et Yannick, notamment…). Mais la chaîne a également perdu de son âme. Il arrive des choses aussi aberrantes que la diffusion de trois mangas de suite, ou de voir un critique totalement incapable à la coloration capillaire douteuse s’extasier devant une simulation d’aimant…
Les objectifs des médias, pour l’avenir ? Montrer une plus grande tolérance envers le jeu vidéo, très sûrement, et considérer cela comme un plaisir durable plutôt que comme un dangereux phénomène de société. Un défi qui s’applique, de toutes façons, à chaque nouveau progrès technologique notable… Une chose est sûre, c’est que les jeux vidéo n’ont eu, n’ont et n’auront de cesse de défrayer la chronique… N’est-ce pas le plus important en soi ?
Daxtex
Article VI