CHAPITRE 14 : Mon nom est Siegfried
Taki semblait sure d’elle. Sa prise était ferme, sa main ne tremblait pas.
Parfaitement concentrée, elle guettait le moindre mouvement de Mitsurugi, l’énergie avec laquelle il serrait le poing sur son katana, jusqu’au frémissement des muscles de son bras.
« Ne m’oblige pas à le faire… »
Elle avait une dette envers lui. Quelles que soient les raisons qui l’avaient poussé à agir ainsi, il lui avait sauvé la vie, ou du moins ne l’avait il pas achevée… Il avait été jusqu‘à refuser un combat qu’il aurait assurément gagné. Elle en était consciente, mais elle avait voulu mourir en se battant. Mitsurugi en avait décidé autrement.
A présent, elle lui laissait le choix. S’il lâchait son arme et coopérait, elle pourrait bien se servir de lui pour se sortir d’ici vivante. Ils régleraient leur différend une fois dehors.
S’il refusait cette option et décidait de la tuer, ce dont elle le savait capable même dans cette posture, elle l’emasculerait, elle mourrait alors sereine et vengée.
Elle le sentait hésitant, acculé, furieux. Elle devinait ses muscles tendus et frémissants, sa mâchoire serrée, la sueur perlant à son front…
Elle perçut alors une tension dans tout son corps : il allait tenter quelque chose. Elle resserra aussitôt sa prise.
Dans un mouvement de rage et de douleur, Mitsurugi planta violemment son katana dans le sol de la prison. Sa gorge était terriblement serrée, la pression que Taki exerçait sur ses testicules terrassait tout son être, jusqu’à lui donner la nausée.
-Voilà, succube !! cria-t’il.
Plus que la souffrance, plus que n’importe quelle douleur physique qu’il eut pu éprouver, c’est la honte qui le faisait hurler. Il avait capitulé, il avait cédé. Il s’était rendu.
Et plus que la honte, la raison de cette pitoyable capitulation le plongeait dans une rage et un désarroi des plus profonds.
Il n’avait pas voulu lui faire de mal. Il s’était refusé à la tuer froidement.
Il venait de faire une chose dont il ne se serait jamais cru capable.
Il venait de perdre son honneur de samouraï par amour pour une femme.
Non loin de là, une autre femme marchait dans les couloirs, d’un pas lent et mesuré.
Grande, brune, elle portait un magnifique kimono et un large obi, très colorés. Cela dit, sa coiffure et la façon dont elle arborait cette tenue, ouverte sur le devant, ne laissaient planer aucun doute sur sa condition de geisha.
Plutôt insolite dans un tel contexte.
Mais Setsuka savait ce qu’elle faisait. Sa tenue n’était qu’un leurre, tout comme l’ombrelle qu’elle portait de la main gauche et qui dissimulait son arme…
L’homme qu’elle traquait était ici, quelque part dans cette prison. Elle n’accordait pas le moindre intérêt à l’épée, seul son désir de vengeance l’avait poussée à pénétrer en ces lieux, et elle ne regrettait pas cette situation, loin de là. Il ne pourrait pas lui échapper, entre ses quatre murs. Il suffisait de trouver où il se terrait, ce chien…
Tira chargea.
Elle affichait toujours un sourire dément, et semblait prête à tout pour terrasser le nouvel arrivant. Celui-ci brandit son épée immense et para sans mal le premier coup, la repoussant violemment à plusieurs mètres de lui. Tira, cependant, ne perdit pas une seconde et chargea à nouveau, de la même façon. Ses coups étaient rapides, mais dénués de force, portés sans précision, trop malhabiles pour ne pas être feints : le chevalier ne s’y trompa pas, elle était en train de le tester.
Et elle savait s’y prendre. L’épée que son adversaire maniait était lourde, peu malléable, cela le rendait lent et l’épuiserait rapidement, tandis qu’elle n’était que légèreté, agilité et endurance. Nul doute, elle devait vaincre, c’était une proie facile malgré sa force. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était le fatiguer en se gardant bien de rester hors de portée de la lourde lame, capable en un coup de lui briser tous les os du corps.
Le chevalier devait bien suivre le rythme effréné de ces fausses attaques, mais lui aussi la testait, à sa façon. Il la prendrait à son propre piège.
Alors qu’elle chargeait une fois encore, il frappa dans le cercle même de l’anneau, le plaquant au sol, mais Tira réagit au quart de tour ; posant le pied gauche en appui sur l’épée, elle le frappa du droit en plein visage. Etourdi, il tituba sur trois pas, et elle en profita pour lui planter sa lame dans l’épaule. Elle le regarda droit dans les yeux, plus souriante que jamais, mais lui, la mâchoire serrée, sans pousser le moindre gémissement, il se mit à courir, la lame lui sciant toujours l’épaule. Cette fois Tira, désappointée, ne comprit ce qui lui arrivait que lorsqu’elle fut violemment plaquée contre le mur. A son tour, il la regarda en face, un mince sourire sur les lèvres.
-Mon nom est Siegfried, murmura t’il.
Tira roula alors de grands yeux stupéfaits.
-Toi… Le porteur de…
Elle n’eut pas même le temps de finir sa phrase, le dénommé Siegfried recula et, avec une rapidité qu’elle n’aurait jamais soupçonné, pivota sur lui-même avant de planter sa formidable épée à hauteur du ventre de la jeune fille.
Quelques secondes passèrent avant que la partie supérieure du corps sectionné de Tira ne tombe à terre. Les jambes et le bassin suivirent peu après.
Siegfried prit l’anneau et le retira d’un geste sec de son épaule déjà dégoulinante de sang.
Puis il se tourna vers Talim.
Cette dernière tremblait toujours, agenouillée près du cadavre de Rock. C’était un carnage, un véritable carnage… tous ces morts…
Siegfried la fixait intensément. Un léger sourire flottait de nouveau sur son visage. Il n’augurait rien de bon.
-A nous deux, maintenant, dit il à mi voix.
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