Rafael Benitez, le stratège perfectionniste de Liverpool
LE MONDE | 24.05.05 | 15h36 ? Mis à jour le 24.05.05 | 15h36
Pour Rafael Benitez, le terrain de football ressemble à l´échiquier du
Stratego. Peu disert, modeste, volontiers secret, l´entraîneur espagnol de
Liverpool ne compte pas ses mots pour évoquer sa passion pour ce classique
des jeux de plateau, créé en 1961 aux Etats-Unis, où la stratégie est
reine : " Je suis absolument imbattable à ce jeu, croyez-moi ! "
A l´heure d´affronter le MilanAC, mercredi 25 mai, en finale de la Ligue
des champions, à Istanbul, " Rafa" disposera ses onze joueurs sur la pelouse comme il place ses pions sur
les cases du Stratego. Avec précision et méticulosité. A défaut de
s´emparer du drapeau ennemi, l´entraîneur de Liverpool poussera son équipe
vers deux objectifs : marquer un but et ne pas en encaisser, pour
remporter la plus prestigieuse des compétitions européennes, dix ans après
celle disputée, et perdue ( 0-1), face à la Juventus Turin au stade du
Heysel.
Avec ses airs de petit homme bedonnant tiré à quatre épingles, Rafael
Benitez, 45 ans, est un maître tacticien du jeu de football. A l´aide de
son ordinateur, il contrôle le moindre geste de ses joueurs, du travail
physique jusqu´au régime alimentaire. Chez lui, il passe son temps à
visionner des cassettes de matches. Un perfectionnisme qui tourne parfois
à l´obsession. " Un jour, à la mi-temps d´un match, je me dirigeais vers les vestiaires,
et il y avait mon père, ma mère et ma soeur qui se trouvaient là, au bord
de la pelouse, raconte ce natif de Madrid. Je suis passé juste à côté d´eux, ils m´ont salué, mais je ne leur ai pas
répondu. Après coup, mon père m´a dit : " Eh, Rafa ! Qu´est-ce qui t´arrive ? Je suis ton père, quand même ! " Je lui ai répondu qu´à ce moment-là, je pensais au match. Nous perdions un
à zéro..."
C´était au début des années 1990. A l´époque, Rafael Benitez n´entraînait " que" l´équipe des moins de 19 ans du Real Madrid, club dans lequel il connut
une modeste carrière de joueur, entre 1973 et 1981.
La consécration de l´Espagnol au poste d´entraîneur se fit longtemps
attendre. Accueilli avec circonspection à Valence, en 2001, il allait
pourtant entrer en l´espace de trois ans dans le cercle des coaches les
plus convoités de la planète. " Il y a beaucoup de bons entraîneurs dans les petits clubs, tempère-t-il. S´ils avaient un jour la chance, comme moi, d´entraîner un grand club, je
suis sûr qu´ils pourraient aussi gagner des trophées."
Le FC Valence attendait un titre de champion d´Espagne depuis trente et un
ans. Rafael Benitez lui en a offert deux, en 2002 et 2004, ainsi qu´une
Coupe de l´UEFA, remportée ( 2-0) face à Marseille, en 2004. Le Real Madrid
et le FC Barcelone, les deux " grands" d´Espagne, en ont été pour leurs frais. " Au basket-ball, quand on a beaucoup d´argent et de très bons joueurs, on
sait qu´en marquant plus de 100 points, on gagne. En football, cela n´a
rien à voir. Un but d´un remplaçant sur un corner ou un coup franc à deux
minutes de la fin, cela peut suffire."
Très déçu du comportement de ses dirigeants, qui ne daignaient pas lui
proposer une prolongation de contrat à la mesure des résultats sportifs
obtenus, Rafael Benitez s´est résolu avec douleur à quitter Valence, à
l´été 2004. Liverpool l´a engagé pour cinq années, lui offrant 2,6
millions d´euros par saison, selon le bihebdomadaire France Football. Dans
le plus mythique des clubs anglais, quatre fois vainqueur de la Coupe
d´Europe des clubs champions en 1977, 1978, 1981 et 1984, les résultats en
championnat, où le club a terminé à la cinquième place, n´ont pas été à la
hauteur des espérances du public.
Mais son expertise du football européen fait merveille en Ligue des
champions. Même Fabio Capello, le célèbre entraîneur de la Juventus Turin,
s´est montré incapable de déjouer ses pièges tactiques, le 13 avril, lors
du quart de finale retour entre la " Juve" et Liverpool ( 0-0).
Culture défensive, discipline, solidarité, rigueur, voire rugosité : la
ligne directrice suivie par Rafael Benitez ressemble au chemin tracé par
le Portugais José Mourinho, adversaire vaincu avec son équipe de Chelsea
en demi-finales de la Ligue des champions. Les deux hommes ont une
approche identique du football. L´Espagnol ne possède ni la verve ni le
charisme du Portugais. Mais en cas de victoire de ses " Reds" sur le Milan AC, Rafael Benitez égalerait la performance de José
Mourinho, auteur du doublé Coupe de l´UEFA 2003-Ligue des champions 2004
avec son ancien club du FC Porto.
Guillaume Lainé
Article paru dans l´édition du 25.05.05