Il Fenomeno
À cette époque, le monde avait les yeux rivés sur un pays où le foot ne s’implantera jamais. On regardait certains matches tard dans la nuit; les Sud-Coréens remontaient deux buts aux Espagnols en dix minutes, Ray Houghton trompait Pagliuca un poil trop avancé, la Colombie se vautrait... Parmi les vingt-deux futurs Champions du Monde, Carlos Parreira avait appelé un garçon d’un mètre quatre-vingts trois. Il aurait 18 ans au prochain mois de septembre et venait d’abandonner son appareil dentaire. Il portait le numéro 20. Depuis sa signature en professionnel, il avait inscrit 12 buts en 13 matches et venait d’être acheté par le PSV Eindhoven pour six millions de dollars - 40 millions de francs de l’époque, ce qui constituait une très belle somme pour un joueur de cet âge.
On venait de découvrir Luiz Nazario de Lima Ronaldo.
Durant cette World Cup, il ne joue pas une seule minute ce qui l’agace d’ailleurs prodigieusement. D’une certaine manière, cela est légitime puisque les Légendes ne peuvent pas comprendre pourquoi la scène ne leur est pas entièrement dévolue. Même à 17 ans. Et même quand les acteurs en place s’appellent Romario et Bebeto. Lui sait déjà qu’il dépassera ses deux somptueux aînés. Le foot, il le possède d’instinct, comme seul Pelé avant lui. Comme seul Pelé avant lui, il quitte le Mondial avec la médaille d’Or autour du cou alors qu’il n’a pas 18 ans. La comparaison est décente. Aujourd’hui, ceux qui se risquent à rapprocher Messi de Maradona savent bien qu’ils se trompent et que leur raisonnement tient du sacrilège. Mais à partir de 94, on allait bel et bien revoir Pelé. Et cela durerait quatre ans.
Le câble investissait les foyers français et nous étions de plus en plus nombreux à attendre religieusement l’émission hebdomadaire du lundi soir sur une chaîne consacrée au sport européen afin de voir les résumés du championnat néerlandais. Entre 1994 et 1996, nous l’y avons vu inscrire 51 buts en 52 matches. Après ses trois premières années en pro, il tournait à un but de moyenne par rencontre.
Il marquait du droit, du gauche, de la tête - merveilleux joueur de tête ce que l’on ne soulignera jamais assez - et ridiculisait les défenseurs adverses avec l’aisance d’un Dieu. C’est alors qu’il fut acheté 100 millions de francs par le FC Barcelone.
La saison 1996-1997 restera à jamais comme celle du Brésilien. Il y a toisé ses contemporains, comme très peu avant lui. De mémoire, aucun joueur n’a d’ailleurs effectué une saison aussi complète au sein d’un grand club européen. Pourtant, il n’avait que 20 ans. Le même âge que Benzema. Un an de moins que Messi et trois ans de moins que Cristiano. Mais il était déjà Ballon d’Or FIFA. Il était déjà LE meilleur joueur du monde sans que cela puisse souffrir le moindre début de discussion. À cet âge, seul Pelé, avant lui, y était parvenu.
Bien sûr, il y a ce but à Saint-Jacques de Compostelle - au terme d’une conduite de balle gigantesque - vu et revu des milliers de fois après lequel José Mourinho, halluciné, s’est levé du banc barcelonais bien plus vite que Bobby Robson. Bien sûr, il y a cette remontée d’anthologie contre l’Atlético Madrid en Coupe du Roi durant laquelle le Barça, mené 0-3 à la mi-temps au Camp Nou l’emporte finalement 5-4 grâce à trois buts du Génie.
Mais s’il est un match qui dépasse peut-être bien tous les autres, c’est le Barça-Valence du 26 octobre 1996. Ce soir-là, il les a faits danser. Comme des fillettes. C’était monumental et Luis Aragonés était furieux. Un but inscrit après à une récupération de balle au milieu de terrain suivi d’une accélération féerique qui laisse sur place quatre défenseurs avant de conclure sur un plat du pied du droit. Un autre après un crochet génial suivi d’une géniale frappe du gauche. Enfin, un troisième et dernier, en face-à-face avec Zubizarreta, à la conclusion d’un sprint en solitaire. En une saison, il inscrit 48 buts en 51 matches toutes compétitions confondues. Il quitte pourtant le club catalan au terme d’un de ces imbroglios médiatico-financiers dont le Président barcelonais Josep Lluis Nunez était coutumier.
Nombre “d’observateurs avertis“ s’interrogent alors sur sa capacité à gérer la délicate conjugaison d’un des plus gros transferts de l’histoire du jeu associé au fait de passer d’Espagne en Italie où aucune défense il est vrai ne lui permettra de réveiller les fantômes de Saint-Jacques de Compostelle. Mais il s’en fout complètement. La pression glisse sur lui. Les Grands réussissent partout où ils vont, que cela soit en Italie, en Espagne, en Angleterre ou ailleurs. Ceux qui n’y arrivent pas ne sont pas des Grands. Désormais, il devrait simplement plus miser sur sa technique que sur son coup de rein. Et comme sa technique vaut bien celle d’un Zidane, il sait qu’il n’a aucun souci à se faire. À ce propos, on se permet un petit aparté pour inviter les lecteurs à se rendre sur un site de partage de vidéo en ligne afin d’admirer quelques dribbles plus proches de X-Files que de ce que l’on est habitué à voir sur un terrain de foot.
À l’Inter, il va connaître une première saison de rêve, couronnée par son deuxième Ballon d’Or FIFA, son premier Ballon d’Or France Football, une victoire en Coupe UEFA et 34 buts inscrits en 47 matches. Maldini, Desailly, Nesta... Tous s’en souviennent comme d’un Démon à gueule d’Ange qui leur a fait souffrir le martyre. Maldini évoquera plus tard un sentiment d’incertitude terrible à supporter pour un défenseur de sa trempe au moment où le Brésilien se plantait devant lui balle au pied. Il ajoutera qu’avec Maradona, il est le joueur qui l’a le plus impressionné. Desailly a, pour sa part, été jusqu’à évoquer la magie. Nesta quant à lui ne devrait jamais oublier cette soirée durant laquelle il s’est proprement fait balader aux quatre coins de la pelouse du Parc lors de la première finale de Coupe UEFA à se jouer sur match unique. Au terme de sa première saison italienne, le Prodige n’a que 21 ans mais a déjà inscrit 133 buts en 150 matches depuis qu’il est arrivé en Europe quatre ans plus tôt.
La Coupe du Monde 98 du Brésilien est gâchée par la finale mais reste suffisamment bonne pour qu’on lui attribue le titre de meilleur joueur du tournoi. Le mystère qui entoure l’avant-match du 12 juillet sera le prélude à une longue série de galères qui ne s’achèvera que quatre ans plus tard, à quelques semaines de la Coupe du Monde 2002.
Entre les saisons 1998-1999 et 2001-2002, il ne joue que 35 matches de Championnat italien - pour 24 buts inscrits tout de même - et essuie deux très graves blessures au genou. Revenir après deux blessures consécutives de ce type est proprement surhumain d’autant qu’il s’agit de blessures articulaires bien plus problématiques que les autres. D’ailleurs alors qu’approche la Coupe du Monde asiatique, personne ne mise grand-chose sur les Brésiliens en général et Ronaldo en particulier. Pourtant, il inscrit 7 buts en 10 matches lors de son retour avec l’Inter pour lequel il ignore encore qu’il ne jouera jamais plus.
Ce qui allait suivre démontrerait une fois de plus qu’en foot, les choses se produisent bien souvent alors qu’on s’y attend le moins.
Depuis la Coupe du Monde 1970 et les 10 buts du Bomber Muller, aucun attaquant n’a fait mieux que 7 buts inscrits en phase finale de Coupe du Monde - ce qui représente une moyenne d’un but par match. Donné pour mort, le Phénix renaît de ses cendres et en plante 8. 2002, c’est SA Coupe du Monde, du début à la fin. Il inscrit la totalité des buts de son équipe en ½ Finale ainsi qu’en Finale et le Brésil peut dès lors broder une 5ème étoile sur sa tunique magnifique. Il est désormais double Champion du Monde, et ne tardera pas à devenir double Ballon d’Or France Football et triple Ballon d’Or FIFA - ceux qui auraient souhaité voir Roberto Carlos couronné sont des hérétiques. Si l’on suit leur raisonnement, il aurait fallu attribuer le Ballon d’Or 82 à Gentile plutôt qu’à Rossi. Lorsqu’un homme réalise en Coupe du Monde une performance que personne n’a effectuée depuis 32 ans, il prend bien sûr le Ballon d’Or et tout le monde n’a qu’à se taire.
Les yeux de Florentino Pérez ne voient que lui, le Président du Real Madrid le veut. Il l’aura, pour près de 60 millions d’Euros ce qui n’est pas si cher pour un joueur comme lui. Avec les présences de Zidane et Figo, le Real Madrid devient le club le plus attractif du monde et la Liga le centre de la planète foot.
En dépit d’un doublé lors de son premier match, ses débuts ne sont pas simples car il accuse un retard dans sa préparation et une petite partie du public madrilène lui reproche de prendre la place d’un Espagnol dont nous tairons le nom tant il serait insultant de le comparer au Brésilien. Alors il est parfois sifflé. Jusqu’à ce jour de mars 2003 où le Real Madrid se rend à Old Trafford pour y affronter Manchester United en ¼ de Finale retour de la Champions League. Ce match, le Real aurait dû le perdre lourdement. Très lourdement. Mais il était là. Il a tiré trois fois au but. Barthez n’y a rien vu et ne tardera pas à perdre sa place. Lorsque le Brésilien quitte la pelouse à quelques minutes de la fin, Old Trafford se lève pour ovationner celui qui vient pourtant de le réduire au silence. Jamais personne n’a marché sur la pelouse Mancunienne avec une telle aisance. Il ne jouera qu’une mi-temps de la double confrontation face à la Juventus en ½ Finale, le temps d’envoyer Iuliano brouter du gazon et de tromper Buffon avant d’être blessé - mais après tout c’est de bonne guerre - par ce même Iuliano. Sans lui, le Real, qui est une équipe complètement déséquilibrée n’a plus la moindre chance, d’autant que Raul et Makélélé ne jouent pas non plus le match retour.
Le Real conquiert la Liga et lui inscrit 30 buts en 44 matches sans avoir joué l’intégralité de la saison. L’année suivante sera majestueuse jusqu’au 11 mars. On ne sait si les attentats de Madrid ont joué un rôle, mais le fait est que cela coïncide avec l’écroulement d’une équipe qui a pourtant tout écrasé sur son passage pendant 7 mois. Le Real, en tête avec 8 points d’avance en Liga, qualifié en finale de Coupe du Roi et en ¼ de Finale de Champions League, perd tout. Lui termine tout de même Pichichi. La suite de sa carrière espagnole est assez pénible à raconter. Le public manifeste à juste titre son mécontentement de ne pas fêter de trophée mais le prend injustement pour cible. Dans des proportions parfois indécentes. Il continue de marquer pourtant, même s’il se blesse fréquemment. Au final, il aura inscrit 104 buts en quatre saisons à Madrid et il aurait fait bien mieux s’il n’avait eu un corps en cristal. Parler “d’échec“ au Real relève de la stupidité. Certes, l’équipe n’a pas gagné tout ce qu’elle aurait dû, mais lui a tourné à 25 buts de moyenne par an. Il est dommage que l’assistance Merengue ait pu siffler un joueur comme lui, surtout qu’il est vrai qu’il s’agit d’un vrai public de connaisseurs.
L’ennui, c’est qu’à ses côtés, Raul, n’a marqué que 65 buts en quatre saisons. Sur la même période, le Brésilien a dépassé son homologue espagnol de près de 40 buts, ce qui a eu pour effet de faire lourdement chuter la moyenne de ce dernier. Pourtant, le double Champion du Monde n’a rien d’un joueur “perso“, il a toujours aimé faire des passes décisives, exercice dans lequel il excellait. Simplement, la connexion entre les deux ne fonctionnait pas. Cela arrive parfois. Avec Zidane, le Brésilien se trouvait les yeux fermés. Question de consanguinité sans doute. Avec Figo, cela marchait plutôt bien également. Avec Raul, les choses se sont moins bien passées. Et puisque ces deux-là n’étaient pas compatibles, il était sûrement inévitable que l’un prenne le pas sur l’autre. Le public du Real ne l’a pas toléré. D’une certaine manière, c’est compréhensible. Les joueurs de sa dimension bouffent tout ce qui passe autour d’eux, accaparent totalement la lumière. Or, il chapardait la splendeur d’un joueur que Bernabeu adulait depuis des années. Dans son domaine de compétence Zidane a eu la chance de ne pas voler la vedette à une idole de l’exigeant public madrilène. Le divorce fut houleux, triste. Pourtant les chiffres sont là. Sur le plan strictement personnel ses quatre saisons à Madrid furent une réussite. Une incontestable réussite. Et encore les blessures l’ont-elles freiné.
Et puis, il y eut la Coupe du Monde en Allemagne, théâtre de son dernier grand coup d’éclat. Le Brésil s’y est lamentablement planté - Kaka et Ronaldinho en tête - mais lui, avec 3 buts en 5 matches - autant qu’Henry en 7 rencontres-, a fait tomber le légendaire record du légendaire Gerd Muller - encore lui. Ce record tenait depuis 32 ans. Jusqu’à ce qu’il se présente face au Ghanéen Richard Kingson, effectue son fameux passement de jambes suivi de son non moins fameux crochet extérieur gauche envoyant valdinguer le pauvre gardien et finisse le travail sur un petit extérieur droit.
L’homme que l’on surnommait Der Bomber est très avare en compliment ce qui est concevable étant donné son statut. Comme Platini, il aime beaucoup le registre “à mon époque, c’était plus difficile, aujourd’hui tout le monde est nul“. Pourtant, au lendemain de ce 1/8ème de Finale Brésil-Ghana, il lâchera “Je l’adore“, comme un aveu, en évoquant l’homme qui venait de lui prendre le titre de Meilleur Buteur de l’Histoire en Coupe du Monde. Thuram, explique alors qu’il est le meilleur joueur de sa génération devant Zidane ce qui, en qualité pure, est sans doute exact. Ce même Zidane qui voue une admiration sans borne au Brésilien ne conteste pas le jugement de son défenseur de coéquipier. Lorsqu’il avait reçu son Ballon d’Or France Football en 98, il avait d’ailleurs exposé qu’il était moins bon que le héros malheureux de la finale du 12 juillet. Et lorsque la question lui sera posée de savoir qui fut le plus grand joueur au côté duquel il a évolué, c’est “Ronaldo“ que le Français désignera immédiatement. Tant pis pour Raul, Figo, Del Piero, Henry... La semaine dernière, Marcel Desailly plaçait le Brésilien sur la troisième marche du podium. Juste derrière Pelé et Maradona.
Quelques mois après la Coupe du Monde allemande, le tout frais recordman rejoint un club de seigneurs, le Milan AC, qui l’accueille à bras ouverts. Pour sa première titularisation, il plante un doublé. Sous les couleurs Rouge et Noir, il jouera en tout et pour tout 16 matches en intégralité, inscrira 9 buts et délivrera 3 passes décisives. Les chiffres, toujours les chiffres.
Mais cette fois, la fréquence de ses blessures et les durées de ses indisponibilités deviennent franchement problématiques. Alors, il disparaît peu à peu du paysage.
Les médias vont même jusqu’à le déposséder de son surnom pour l’attribuer honteusement à un joueur Portugais qui n’a pas la moitié de son talent.
Le 13 janvier dernier, après une énième longue période d’indisponibilité, il effectue un énième retour fracassant en signant un énième doublé.
Double Champion du Monde - plus une finale perdue-, Double Champion d’Amérique du Sud, recordman du nombre de buts en phase finale de Coupe du Monde, deux Ballons d’Or France Football, trois Ballons d’Or FIFA, 62 buts en sélection... On en parlera encore dans 30 ans au moins.
En club, son palmarès est moins important même si, à l’exception du Milan AC où il ne devrait malheureusement plus avoir le temps de le faire, il a marqué de son empreinte indélébile toutes les équipes qu’il a fréquentées. Certes ce que les esprits chagrins appellent “l’amour du maillot“ n’aura jamais été sa priorité. Mais les joueurs ne seront jamais des supporters et il avait l’amour du jeu. Il n’y a que ça qui compte après tout.
Hier soir, il est parti. Il devrait revenir je met mo corps e jeu si ca arrive pas