bonne lecture
PAUL : Michelle est un air que j´avais écrit dans le style du jeu au picking de Chet Atkins ( le Picking est le fait de jouer de la guitare en pinçant une ou plusieurs cordes à la fois, de manière indépendante et ouvragée). Il avait fait une chanson qui s´appelait " Trambone " avec une ligne répétitive dans les aigus, et il jouait une ligne de basse en même temps qu´une mélodie. C´était une innovation pour nous; bien que les guitaristes classiques le faisaient, les guitaristes de Rock ne l´avaient jamais fait. Les premières personnes que l´on ait connues et qui utilisaient la technique du picking sont Chet Atkins et Colin Manley, l´un des gars du Remo Four de Liverpool, qui le faisait très bien, on s´arrêtait pour l´admirer. Plus tard, John a appris de Donovan ou de Gipsy Dave comment faire un picking très Folk qu´il a utilisé sur " Julia". Moi je n´ai jamais appris celui-là. Mais en me basant sur le " Trambone " de Atkins, je voulais écrire quelque chose qui ait une mélodie et une ligne de basse en même temps, alors je l´ai fait. C´était juste un instrumental en Do.
Il y avait un mec du nom de Austin Mitchell qui était l´un des profs de John aux Beaux Arts et qui organisait toujours de grosses soirées chez lui qui duraient toute la nuit. On pouvait draguer des nanas là-dedans, ce qui restait la principale préoccupation de chaque instant; on pouvait aussi boire à l´œil, ce qui était la deuxième préoccupation; et d´une façon générale, on pouvait s´y laisser vivre. Je me revois assis là-bas, dans un pull à col roulé noir, l´air énigmatique, en train de jouer cet air un peu français. J´avais pour habitude de faire croire que je parlais français, parce que tout le monde voulait être comme Sacha Distel, ou alors comme Juliette Greco, qui était en fait celle à qui on voulait ressembler, même si elle était une femme, parce qu´elle avait tout compris: ce truc existentialiste français, quand ils s´habillaient tous en noir avec des cols roulés et qu´ils descendaient dans ces clubs bohémiens. C´était la bohème ! Alors moi je traînais sur les canapés en chantonnant ça. C´était moi et mon instant Maurice Chevalier/Juliette Greco, histoire d´avoir l´air mystérieux pour que les filles se disent " mais qui c´est ce français super intéressant là-bas dans le coin ? " J´utilisais cette chanson pour ça littéralement, et John savait que c´était l´un de mes numéros.
Des années plus tard il m´a dit " tu te souviens de ce truc français que tu faisais dans les soirées chez Mitchell ? " Je lui ai dit oui. Il m´a dit " et bien c´était une joli mélodie, tu devrais faire quelque chose avec " . On était toujours en train de chercher de nouvelles mélodies parce qu´on faisait beaucoup d´albums à cette époque, il fallait quatorze chansons par album, et en plus il y avait les singles à sortir entre les albums, alors il fallait beaucoup de matière première. J´ai fait comme il m´a dit.
Paul avait maintenu les liens amicaux qui le liaient à Ivan Vaughan, l´homme qui lui avait présenté John Lennon. Ivan et Paul avaient beaucoup en commun; jusqu´à leur jour de naissance à Liverpool. Jan, la femme d´Yvan, enseignait le Français, et un jour que le couple rendait visite à Paul à Winpole Street, Paul lui demanda de l´aider pour les paroles.
PAUL : J´ai dit " j´aime le prénom Michelle, peux-tu trouver quelque chose en français qui rime avec Michelle ? " Et elle a dit " ma belle". J´ai dit " qu´est-ce que ça veut dire ? ", " My beauty", j´ai dit " c´est bon, une chanson d´amour, super". On a discuté et j´ai dit " comment on dit words that go together well", " sont les mots qui vont très bien ensemble". J´ai dit " d´accord, ça colle". Et elle m´a un peu dit comment le prononcer et voilà. J´ai pris ça de Jan et, des années plus tard, je lui ai envoyé un chèque. Je pensais que je lui devais bien ça parce qu´elle est quand même le co-auteur de ce truc. A partir de là j´ai assemblé les couplets.
L´autre point intéressant est qu´il y avait un accord très jazzy dedans: " Michelle, toooiing, ma belle". Ce deuxième accord. C´est un accord qu´on a utilisé deux fois avec les Beatles: une fois à la fin du solo de George sur " Till There Was You" et une fois là. C´est un accord que nous avait montré un guitariste de jazz qui s´appelait Jim Gretty et qui travaillait derrière le comptoir chez Frank Hessey´s où on achetait nos instruments à Liverpool. Alors Jim Gretty nous avait montré ce super accord jazzy, et la vache! C´était assez compliqué! George et moi, on l´a appris de lui.
John écoutait pas mal le " I Put A Spell On You" de Nina Simone dans lequel elle répète " I love you, I love you..." et lorsque Paul chantonna l´air de " Michelle" à John, celui-ci lui suggéra d´utiliser ces mots en accentuant le " love" pour en faire un pont.
PAUL : Le " I love you, I love you, I love you" n´était pas dans l´original. L´original, c´était juste le refrain. Ca sonne comme du Nina Simone, je le vois bien. Dix sur dix.
Je me souviens particulièrement bien de " Michelle". Ce fut très facile à mixer parce qu´on l´a juste fait sur quatre petites pistes. Il n´y avait pas de grosses décisions à faire, on les avait toutes faites au moment de l´écriture et de l´enregistrement. On mixait le tout, et ça prenait quelque chose comme une demi-heure peut-être. Et puis ça atterrissait sur une étagère dans la boîte d´une bande quart de pouce. Et voilà. C´est tout ce qu´on a fait pour " Michelle". On l´a jamais remixée en Dance ou en mix Funky. Ca n´a pas été plus long que ça, et c´est toujours là, c´est toujours une chanson très populaire, toujours en train de comptabiliser des passages en radio: quatre millions de passages. Tout ça à partir de cette petite chose. Effort minimum, coût minimum, tout minimum. C´est parfait, on l´a faite de la meilleure façon qui soit. Quand je donne des conseils aux jeunes groupes d´aujourd´hui, je leur dis toujours: écrivez des trucs très bons, répétez-les pour bien les connaître, ayez une bonne relation humaine ente vous, entrez en studio, enregistrez-les de la plus simple façon possible, mixez-les le jour même et basta. J´aimerais pouvoir suivre mon propre conseil.
J´ai croisé David Bailey ( le photographe, à l´époque marié à Catherine Deneuve) à l´Ad Lib peu de temps après que ce soit sorti et il m´a dit " ce Michelle, euh, c´est bien du second degré, non? C´est pour rire, hein?" Il pensait que c´était une parodie d´une chanson française, ce qui par bien des aspects était exacte. Il trouvait ça rigolo. Je lui ai dit " va te faire foutre!", assez vexé qu´il ait pensé que c´était une blague. Je me sentais plutôt insulté. Mais je savais ce qu´il voulait dire.