par Benjamin DUTHOIT
«Il m’a dit: “Retourne dans ton pays sale Arabe”»
Y.I., agent de surveillance au Furet du Nord, à Lens, affirme avoir été victime d’insultes raciales, mardi dernier. Des propos haineux ressentis comme une blessure psychologique.
Il a du mal à s’en remettre. Jamais, il n’a vécu une telle situation. Humiliante, et surtout blessante. À 40 ans, Y.I., Français d’origine algérienne, cherche à comprendre les raisons d’une haine dont il affirme avoir été victime mardi dernier, à Lens. Ce vigile de la librairie du Furet du Nord, boulevard Basly, a essuyé un déluge d’insultes racistes de la part d’une personne qu’il soupçonnait de vol. Une semaine après, ces invectives résonnent encore dans sa tête.
Couteau
D’une voix posée et consternée, il explique la scène: «J’ai vu une personne dérober un stylo. Comme je ne peux l’arrêter dans le magasin, je l’ai attendu après les caisses et je lui ai dit: “Bonjour, c’est l’agent de sécurité, vous pouvez me rendre le produit que vous avez?” ». La réponse fuse. Devant ses collègues et une nombreuse clientèle, Y. I. aurait donc encaissé un vomissement d’injures aux relents nauséabonds: «Il m’a hurlé dessus en criant: “Sale Arabe, bou.gnoule, bicot, dégage dans ton pays! Tu vas voir, Le Pen va arriver ! ”. Ce n’est pas dans ma nature de m’énerver, je ne suis pas violent. J’ai gardé mon sang-froid et j’ai appelé la police», continue-t-il.
L’arrivée des forces de l’ordre ne calme pas l’agresseur. «Devant les policiers, il m’a dit: “Sale arabe, je vais te tuer”». Le suspect est ensuite expulsé du magasin par les gardiens de la paix. Pour, selon Y.I., revenir dix minutes plus tard «avec un couteau de 20 cm. Il s’est stationné en double file devant le magasin et m’a menacé avec son arme à travers la vitre. J’ai rappelé la police et il a pris la fuite.
Maintenant, j’ai peur. Quand je marche dans la rue, je crains qu’il m’attaque par-derrière avec un couteau…», souligne Y. I.. Violences, insultes, altercations.
Tout cela, il connaît. Ce sont les risques de son métier d’agent de surveillance. Il exerce cette profession depuis six ans mais c’est la première fois qu’il doit affronter la teneur de telles paroles.
Elles touchent là où ça fait mal: la couleur de peau et les origines. «Je ne pourrais jamais oublier, phrase par phrase, ce qui a été dit.
J’ai pris un rendez-vous avec une psychologue pour évacuer… Je suis en France depuis 1996 et je n’avais jamais été insulté de cette manière».
Abasourdi, Y. I. a déposé une plainte, écrit un courrier au procureur et s’est rapproché de SOS Racisme. Sa version est corroborée par les témoins et une enquête de police est en cours. Il a l’air sincère, plutôt tranquille et pacifique. Pas du genre non plus à en rajouter sur son agression et à se poser en martyre d’un racisme quotidien, dont d’autres souffrent.
«Tous des frères»
Tout simplement, des questions d’apparence un peu naïves lui taraudent l’esprit. «Pourquoi ces phrases racistes?
Je ne sais pas pourquoi des gens disent ça… Est-ce une éducation personnelle ou une éducation de la société? On est dans un pays libre où il faut vivre ensemble, cela ne sert à rien la haine…». Citant Sartre ou Camus, cet ancien professeur de littérature à Oran ( Algérie) se revendique d’une certaine philosophie de l’homme. Loin d’une intolérance toujours prompte à ressurgir, il exprime son aspiration à des relations humaines et sociales apaisées. Il n’éprouve pas de colère, encore moins de haine. La vengeance ne semble pas l’animer.
Il ne souhaite même pas une éventuelle condamnation de son agresseur. «J’aimerais bien discuter avec lui pour connaître les raisons de ses propos. La prison, ça ne m’intéresse pas. Je veux qu’il prenne conscience de ce qu’il m’a dit. Il ne faut pas regarder la nationalité. Marocains, Algériens ou Polonais, ce qui compte c’est l’amour, l’aide et la solidarité. On est tous des frères».