« La haine est comme un ivrogne au fond d’une taverne qui rassasie continuellement sa soif en buvant » dit un jour Baudelaire.
Bien sur le poète n’eut jamais l’occasion de voir un match Lazio-Roma, cette phrase pourrait etre inspirée de la Stracittadina car, dans la cité éternelle, il n’y a rien de plus doux que de siroter l’humiliation de l’éternel rival.
Pour un touriste plutôt sympathique, il n’est pas rare d’entendre une blague qui circule beaucoup dans la capital de la bouche d’un chauffeur de taxi romain.Celle-ci raconte l’histoire d’un type qui va voir un match Lazio-Roma et découvre que sa place se trouve juste derrière une colonne. Il cherche un meilleur siège au milieu de la tribune et demande au supportère qui est assis à coté d’une place libre si celle-ci est disponible.Ce dernier répond que oui. Il lui raconte que c’est la place de son épouse récemment décédée, mais qu’il peut si asseoir. L premier l’en remercie mais désire savoir pourquoi personne n’utilise cette place. « Peut être que quelqu’un viendra dimanche prochain, aujourd’hui ils sont tous à l’enterrement » lui répond le veuf.
Cette histoire simple illustre parfaitement la transcendance de la Stracittadina, nom donnée à la rencontre Lazio-Roma dans la capitale italienne. Plus qu’un évènement sportif impliquant la confrontation entre deux camps de supporteurs, il s’agit la fête de toute une ville, de toute une province, de toute une région. L’idiosyncrasie de Rome et du Romain, déterminée par le caractère jovial, ironiques, surtout, exagérateur de ce dernier, se manifeste dans toute son expression lors de la rencontre, qui peut se prolonger durant plusieurs mois, jusqu’au prochain derby. Bien qu’il puisse s’avérer difficile de comprendre cet engouement de l’extérieur, l’histoire du football italien permet néanmoins de situer le décor de cette rencontre dans son contexte.
La Lazio et la Roma n’ont pas toujours été des équipes du haut niveau et la victoire lors du derby équivaut à une victoire en championnat. En effet, la Stracittadina doit être gagner coûte que coûte, sans quoi le tifoso vaincu devra supporter un an de pénitences accompagnées des blagues et des moqueries du camp adverse. « C’est le match de l’année. On en parle dans les cafés, on en rie dans la rue, il permet de vous moquer de vos collègues de bureau… », confirme Gianluca La Penna, journaliste. Pour ce dernier, la grande particularité d’un Lazio-Roma est l’expectation des tifosi des deux camps ; qui attendent impatiemment le derby « Comme si c’est la finale de la Champions League ». Et d’ajouter : « Pour les tifoseries, c’est une question de vie ou de mort, mais entre amis, le plus drôle sont les paris que nous faisons : le perdant doit payer une tournée au vainqueur ».
Sur le plan statistique, le duel romain compte 144 rencontres : 52 victoires Giallorosse, 54 matchs nuls et 38 victoires Biancocelesti. Les chiffres sont légèrement en faveur de la Roma, en proportion avec le nombre de supporteurs de chaque club. A l’exception du quartier de Penestrina, la tendance générale de la ville est de voir des drapeaux de la Roma sur chaque balcon. Mais a peine sortis de la capitale, la tendance s’inverse, le Giallorosso fait place au Biancoceleste. Il n’y a pas de secret : pour les uns « C’è sole la Roma » (il n’existe que la Roma). Pour les autres, ce sont « L padroni della citta » (Les patrons de la ville) qui ont amené le sport roi dans la capital.
« Totti est envoutant, car il vit les derbys en tant que joueur et en tant que tifoso »
La Lazio fur crée le 9 janvier 1900 sur le banc de la Piazza della Liberta, neuf jeunes militaires fortunés décidèrent de fonder la Società Podistica Lazio. Comme il existait déjà un gymnase appelé Roma, ils choisirent un nom englobant la capitale. Pour les couleurs, ils s’inspirent du bleu azuré de la Grèce, patrie de l’olympique, et comme symbole, ils choisirent l’Aigle Impérial.
L’As Roma vit le jour 27 ans plus tard, en réponse à l’antipathie populaire du centre ville. Le fondateur romaniste, Italo Foschi, justifia l’alliance de trois clubs de la ville-Alba, le Romain et le Fortitudo - par volonté contrer « Le vent du nord qui ne laisserait jamais le Scudetto arriver jusqu´à la ville ». La Roma fut en fait la conséquence logique de l’union des plus modeste contre le pouvoir établi, et le derby du 8 décembre 1929 fut la première grande manifestation du populisme des Giallorossi. Neuf supporteurs sur Dix présents ce jour-là dans le vieux stade Lazial de la Rondinella étaient romanistes. A tel point que le lendemain, le journal Il Littoriale citait, contre toute attente : « Objectivement, on peut dire que la Lazio a joué le match à l’extérieur ». Sur le plan sportif, la Roma remporte la victoire sur un but légendaire Rodolfo Volk, considéré comme le premier héros de l’histoire de la Stracittadina pour avoir marquer lors des six premières éditions du duel.
Les duels des années 90 furent synonymes de lutte entre les deux clubs pour accéder aux premières places, disputant l’hégémonie du Calcio aux ennemis de Milan et de Turin. Des noms comme Montella, Emerson, Batistuta, Nesta, Stankovic ou Vieri ont offert des images qui resteront à jamais gravées dans l’imaginaire collectif de Stracittadina. Cependant, s’il faut élire un protagoniste principal, cela ne peut être que Francesco Totti, le plus vénéré de la Curva Sud et le plus détesté de la Curva Nord. « Totti est capable de tout dans les derbys. Il est envoûtant car il vit les derbys en tant que joueur et en tant que tifoso » raconte Stefano Petrucci, auteur du livre le plus célèbre sur le symbole romaniste. Et Diego Pablo Simeone, l’un des joueurs étrangers des dernières années s’étant le plus identifié à la cause Biancoceleste, de confirmer : « Lors de mon premier derby, il y eut un choc assez dur avec Totti qui, après l’action, est venu me dire : « Ne tracasse pas, c’est ça, la Stracittadina ».
Les duels de la saison 98-99 définissent parfaitement le métamorphose qui s’empare de Totti lors des derbys. Le « N°10 » Giallorosso signa la remontée du match aller à la dernière minute (3-3) et au retour, il assena le coup de grâce dans le temps supplémentaires. Suite à ce dernier but, Il Capitano retira son élastique et lança un message à tous les Laziali : « Vi ho purgato ancora » (Je vous ai de nouveau punis). Les joueurs de Cagnotti en prirent tellement gros sur le moral, qu’ils finirent par perdre le championnat qui leur tendait les bras.
L’année suivante, Nedved, Veron et compagnie surent renverser la tendance et s’emparèrent du second titre de champion de l’histoire du club malgré la douloureuse défaite de 4-1 encaissée face à leur voisin « Le mardi suivant, des supporteras envahirent le centre d’entraînement. Je leur ai dit de se calmer, que nous étions encore premiers avec beaucoup d’avance, mais ils me répondirent que même en finissant champions, il était inconcevable de supporter l’affront de perdre 4-1 contre la Roma. Je n’ai rien pu y faire » explique Simoene.
La saison suivante, la Roma de Capello parvint à prendre sa revanche. La Scudetto changea de mains, et la Vendetto fut complète pour les giallorossi, grâce au fameux but contre son camp du Biancoceleste Negro (Nom antonyme de l’immaculée blancheur Laziale) qui décida de l’issue du derby.
Il est évident que, dans le bonheur ou dans la souffrance, tous les chemins mènent à la Lazio et à la Roma. Si les titres sont arrivés ensemble, il en est de même pour les désillusions. En été 2002, la ligue italienne menaça de rétrograder administrativement les deux clubs de la capital s’ils ne mettaient pas leurs budgets à jour. Les clubs romains évitèrent la sanction en réduisant leur niveau d’endettement à terme.
La crise budgétaire traversée par le Lazio et la Roma fait vivoter les deux équipes sans peine ni gloire dans les eaux de la Serie A, réduisant le plaisir des tifosi à empoisonner l’existence du rival. Comme ce fut le cas lors du 5-1 romaniste du derby 2003, dont quatre buts furent inscrits par Montella. Ce succès fut célébré par 15 000 supporteurs Giallorossi aux alentours du Colysée. Par ailleurs, face à cet affront, 400 Irreducibilli se rendirent dans les installations de Formello pour demander des explications aux joueurs. Ces derniers durent se réfugier dans le gymnase pour se protéger d’un éventuel lynchage.
Tel est le derby de Rome. Deux clubs qui luttent pour la romanité. Une bonne excuse pour enquiquiner son voisin. Un duel qui ne cesse d’alimenter les passions.
Prochain rendez-vous : 23 octobre !!
Un spectacle digne des dieux !
Point de vue
Marco Delcecchio ( meilleur buteur de l’histoire des Lazio-Roma ( 9 buts avec la Roma ) )
Avant chaque derby, je rêvais de marquer.
Le duel de Roma est sans aucun doute le plus populaire de toutes l’Italie. La raison est simple : c’est le derby du peuple. Chacun se l’approprie et c’est ce qui fait la différence avec les autres rencontres, aussi importantes soient-elles sur le plan sportif. Au cours des semaines préalables à la Stracittadina, l’atmosphère qui s’empare de la ville est indescriptible, c’est comme si la terre cessait de tourner. Parmi les romanisti et les laziali, on e parle de rien d’autres, le monde extérieur n’a plus aucune importance.
Sur le plan personnel, j’ai toujours ressenti une motivation spéciale pour les matchs contre la Lazio. Même si aujourd’hui je suis à Parme, mes neufs années à Rome m’ont converti en un tifoso Giallorosso et chaque veille de Stracittadina, je rêvais que j’allais marquer un but. Et bizarrement, le jour du match, j’ai presque toujours eu la chance de transformer mon rêve en réalité. Je suis très fier d’avoir marqué tous ces buts contre l’éternel rival, mais si je ne devais en garder qu’un seul, ce serait celui de l’année du Scudetto. De plus, même si cela peut paraître exagéré, pour les Romains, gagner le derby est presque aussi important que de gagner le championnat. La victoire contre la Lazio a une saveur particulière ? Sans le derby, la saison n’aurait plus de sans, surtout ces dernières années ou le niveau des deux équipes n’a pas répondu aux attentes.
El Capitano Article de Ballon Mag