En prévision de dimanche :
85-89 : LE TFC DE JACQUES SANTINI
Par Cédric ROUQUETTE
L´homme qui va s´asseoir sur le banc "visiteurs" du Stadium, dimanche, a débuté sa carrière d´entraîneur à Toulouse il y a vingt ans. Les quatre années passées par Jacques Santini à la tête du TFC ont coïncidé avec les meilleures saisons du club, même si la fin fut brutale. Par la suite, l´entraîneur s´en est mieux sorti que le club.
Sous l´influence de Saint-Etienne et de Robert Herbin
En 1989, la rumeur voulait que le départ de Jacques Santini eût été scellé par un vote de tout l´effectif, moins un joueur. Elle est «catégoriquement» démentie par tous les acteurs seize ans après, mais le portrait d´un entraîneur dur à cuire était né, lui, pour durer. Il n´a pas empêché l´intéressé de poursuivre une carrière marquée par un titre de champion de France (Lyon en 2002) et la sélection nationale. Quand il s´assoira dimanche sur le banc visiteurs de ce Stadium sans pylône, cet «homme fidèle avec beaucoup de profondeur dans la relation et beaucoup plus de sensibilité que ce qu´il dégage » (Pascal Despeyroux) se souviendra forcément qu´il a passé auprès des Violets la plus grande partie de ses 498 matches parmi l´élite. C´est là, entre 1985 et 1989, pour 152 matches, qu´il a mis pour la première fois sa méthode à l´épreuve du haut niveau. Le Toulouse FC devait y connaître sa meilleure période depuis le milieu des années 1960 : 4e en 1986, 3e en 1987, deux participations en Coupe de l´UEFA, et l´élimination du Naples de Diego Maradona.
Quand le TFC le recrute en 1985, Jacques Santini a 33 ans. Son passé stéphanois impose le respect, mais sa réputation d´entraîneur ne repose que sur une courte expérience à Lisieux, en D3. « C´est surtout mon directeur administratif, Francis Andreu, qui le connaissait de Montpellier, témoigne l´ancien président Marcel Delsol. Il nous avait vanté son sérieux en nous prévenant qu´il était rigide. Il était effectivement assez caractériel. Il a eu des contacts plutôt raides avec certains joueurs, mais je n´ai pas eu à m´en plaindre. Il a été efficace. » L´effectif, où figurent quelques internationaux (Stopyra, Bergeroo, Tarantini, Marcico), est confronté à un personnage qui s´était préparé à cette vie. «Santini avait été un patron de vestiaire puissant, le capitaine de l´équipe de Platini, toujours concerné par la cause collective » décrit Despeyroux. « Il savait ce qu´il voulait sur le plan du jeu, comme sur celui des méthodes, résume Jean-Philippe Delpech. Ce n´était pas le Club Med ». Santini revendique ce professionnalisme en plaçant son travail sous le parrainage de Robert Herbin. « Il demeure la représentation de ce qu´il y a de meilleur et de plus fort dans l´esprit stéphanois » déclare Santini en 1988. « Comme Sarramagna ou Bathenay, qui cultivent un peu la même attitude, il y avait cette distance calquée sur le Sphynx » se souvient Didier Pitorre, archiviste des clubs toulousains et co-auteur en 2003 de "TFC l´histoire de 1937 à nos jours" (Editions Universelles).
Le milieu le plus jeune de France
Dans le détail, Despeyroux décrit : « Sur une préparation de six semaines, il n´y avait pas de ballon pendant quinze jours. Le TFC de ces années-là vivait et s´entraînait comme le Saint-Etienne des grandes années. Surtout, Santini était un fana de formation. L´itinéraire du Saint-Etienne vainqueur de la Gambardella en 1968 et finaliste de la Coupe d´Europe en 1976 l´a marqué. Moi, il est venu me chercher en promotion de Ligue, où j´étais défenseur central, pour me faire jouer milieu devant 100 000 personnes en Coupe d´Europe. (Gérald) Passi, à son arrivée, était un bon milieu de D2. Santini a fait de nous des internationaux. Il n´avait pas peur de prendre des risques. On avait le milieu le plus jeune de France.» Delpech se souvient avoir rejoint «un onze très équilibrée, presque toujours en 4-4-2, très fort pour faire déjouer l´adversaire.» «Une équipe avec des gens au caractère trempé, à qui on le fait pas, comme Tarantini, Tihy, Lestage ou Marcico, et des jeunes avec qui l´amalgame a fonctionné, confirme Didier Pitorre, quelque chose qui ressemblait à l´OGC Nice jusqu´au départ de Cobos. Trois jours après la déroute à Moscou en UEFA (1-5), ils allaient gagner à Paris (3-2). C´était costaud».
L´état de grâce dure jusqu´à l´automne 1987 et l´élimination en Coupe de l´UEFA contre le Bayer Leverkusen, futur vainqueur, dans une équipe ou débutent Debève (17 ans) et Pavon (18 ans). La suite est un engrenage dans la fadeur et l´échec. «C´est difficile pour un entraîneur de faire l´unanimité, encore plus à ce niveau d´exigence, résume Delpech. Ce n´est pas évident d´avoir toujours le même niveau d´implication, et Santini était très pointilleux...» Pour un recrutement heureux (Rocheteau) puis un passable (Khidiatouline), Toulouse se plante avec Demol et ne capitalise pas sur sa période faste. «Avec 38 millions de francs de déficit à mon arrivée, c´était vite vu pour faire venir de grands joueurs» tranche le président Delsol. «Une partie du groupe ne supportait plus le rythme d´entraînement qui lui avait permis de réussir, décrypte Despeyroux. Santini avait un cadre de travail, mais à Toulouse, ville du Sud, on s´enflamme vite. Des têtes ont enflé. La relation arrivait à sa fin.» «Un ou deux contrats non renouvelés, des incompréhensions, des tensions : ça va vite dans un club, explique Delpech. Santini a tiré le maximum de ce groupe. On peut éventuellement regretter qu´il ne l´ait pas pris plus tôt. Pour le reste, c´est le club en entier qui n´a pas réussi à prendre le bon virage. La suite l´a prouvé.»
Santini, lui, en a fait assez pour être très sollicité quand le conseil d´administration se sépare de lui. Même si la trajectoire descendante de son passage à Toulouse l´a profondément agacé, la personnage s´était déjà construit. «Santini, c´est respect total ou rupture totale, dit Despeyroux. Tout ce qu´il a fait depuis le montre. A Auxerre, si un jour Guy Roux dit un mot de travers, ce sera le feu.» Son quasi mutisme (prix Citron FF en 1987), sa susceptibilité personnelle (il règlera des comptes avec Stopyra en 1989 par presse interposée), sa faculté à trancher dans le vif (Tarantini en fit les frais), son obsession pour la dimension «athlétique» des joueurs : Jacques Santini avait déjà dressé les grands traits de sa personnalité et de sa méthode dans une ville où le foot ne s´est jamais senti durablement chez lui. «Santini peut être efficace dans un club qui lui ressemble, juge Despeyroux. Il aime la formation, il a de l´ambition, mais il ne lui faut pas être trop médiatisé. Santini est fidèle, sensible et têtu. C´est le profil de... l´AJ Auxerre.»