Chapitre 1
L’eau la submergea d’un coup. Elle avait beau s’y attendre, elle eut un instant de panique. La gifle était énorme, glacée, salée, pleine d’une force qu’elle n’avait jamais connue, pas même lors de ses baignades dans l’Arside, les jours de grande marée. Elle tenta de s’agripper à quelque chose… il n’y avait rien.
Elle se sentit sombrer. L’élément liquide, enfiévré par la houle, l’engloutit. Elle commença à battre des pieds et à agiter les bras. La surface, ou était la surface ? Bientôt, elle ne pourrait plus retenir son souffle ! Il lui faudrait ouvrir la bouche dans l’espoir d’un bol d’air salutaire, et à cet instant, il n’y aurait que l’eau qui envahirait sa gorge.
Tenir, tenir encore ; une seconde, deux, trois… sentir la pression monter dans ses veines ; tenir jusqu’à l’extrême limite de ses poumons, oublier le mugissement de l’océan, ne pas crier… surtout ne pas crier…
Soudain, elle se redressa et ouvrit grand la bouche. Un instant, elle crut que ce geste signerait son arrêt de mort.
Pas du tout.
L’air emplit ses poumons, la libérant. Un air tiède, amical, normal. Mais elle avait du mal à retrouver son souffle et son cœur battait à toute allure .Vivante ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle était vivante. Pourtant, elle souffrait encore de la tension infligée à ses poumons et sa gorge brûlait. Hagarde, elle regarda autour d’elle et reconnut, sans y croire, le décor de sa chambre.
Un rêve ; ce n’était qu’un rêve !
Elle frissonna. Un rêve, mais si réel. Elle passa sa langue sur ses lèvres, elle avait l’impression d’y retrouver le goût du sel. Quant au martèlement des vagues sur ses tympans, ce lent et sourd grondement qui l’avait accompagnée dans sa descente cauchemardesque, non, il ne faisait pas parti du rêve. Elle l’entendait encore.
Elle laissa les battements de son cœur se calmer. Petit à petit, le cauchemar s’estompait, ainsi que la terreur qui l’avait gagnée.
Restait une impression de malaise.
Et le grondement.
Dans la cuisine, son petit-déjeuner l’attendait. Elle caressa le Chaglam de sa mère au passage. Celle-ci était déjà sortie. Elle le devina à l’atmosphère particulière qui régnait dans la maison et l’absence du grand ciré noir au portemanteau le lui confirma. Elle se prépara pensivement une tartine, fit chauffer du lait d’Ecremeuh. Ce qu’elle entendait, c’était le bruit de l’océan.
Normal quand on habite près de la côte.
Normal, normal…
Pas tout à fait. Sa maison était située à l’écart du village, un peu à l’intérieur des terres, à l’abri derrière la pinède. Le vent venait chanter dans les branches des arbres, les Etourvols criaient au dessus des marais, mais aussi loin que remontaient ses souvenirs, jamais le murmure de l’océan n’était parvenu jusqu’ici.
Alors ?
Alors, il fallait voir.
Elle jeta un coup d’œil au ciel bas et gris, enfila bottes et ciré, prit des gants.
Dehors, la rumeur était plus forte, plus dense. Elle couvrait le souffle du vent et emplissait le ciel. Un délicieux frisson lui parcouru le dos. Il se passait quelque chose! Quelque chose de nouveau, d’effrayant et de très excitant…
Elle se dirigea à pas rapides vers le village. Elle savait où trouver sa mère.
Elle passa sans ralentir devant la boutique d’accessoires pour les concours (ses propriétaires étaient partis depuis plus de six mois), devant les locaux désertés de la société de transport. Un seul bus assurait désormais la liaison avec la ville, deux fois par semaine. Les maisons suivantes étaient également vides, abandonnées.
Un peu plus loin, une silhouette venait à sa rencontre. C’était Alexis, ou Alex, pour les intimes, son meilleur ami accompagné de son Noctali. Lui et sa famille, pas question de les faire déguerpir ! Il courut presque à sa rencontre pour la saluer :
- Salut Elodie ! Vous n’avez pas eu trop d’dégâts hier, avec le fichu orage ?
- Non pas trop, juste la télé un peu déglingué. Et chez toi ?
- On s’est fait avoir par la foudre, y a plus rien qui marche, mais bon, on fait avec ! Tu vas où ?
- Sur la dune, voir ma mère, tu m’accompagnes ?
- Avec plaisir, ma vieille.
La dune commençait au bout du village. Ils la suivirent un moment, écoutant la rumeur qui s’amplifiait, puis, reconnaissant la trace laissée par le 4x4 de sa mère, ils se mirent à gravir l’énorme colline. Le sable roulait sous leurs pieds tandis qu’Elodie haletait, le regard tendu vers la crête plantée d’oyats qui barrait l’horizon. Son cœur tambourinait dans sa poitrine et un parfum amer envahit sa bouche.
Elle avait peur.
Qu’allait-elle découvrir de l’autre côté ?