XXVII : Quelques temps plus tard (Partie II)
Le temps manquait. James avait déjà prévu une petite surprise pour Beldingford, et comptait sur l’aide de 47. Celui-ci n’avait ni accepté, ni refusé, et s’était plongé dans son mutisme habituel. Une affirmation, somme toute.
Le tueur pouvait déjà marcher, même s’il claudiquait encore légèrement de temps à autres. Un Baller dans son holster, sous son aisselle. Une corde à piano dénichée par son nouvel équipier, ainsi qu’un crochet à serrures. Cela suffirait, avait répondu 47.
La voiture roulait doucement dans les collines de San Francisco. Vitres teintées, plaques d’immatriculation bidon. Le silence, total. James, sa casquette de base-ball vissée jusqu’au front, se retenait de regarder l’assassin, qui lui l’épiait en coin dans le rétroviseur tout en observant les allées de maisons tranquilles qui défilaient au-dehors.
James s’arrêta à un coffee shop : noisette, sans sucre, sans lait. 47 s’en passa, se contenta de boire son silence hypocrite et irrespectueux. Il avait le temps pour savoir, mais des explications s’imposaient. À un feu rouge, James se décida à parler.
-Beldingford a très mal apprécié le fait que tu te sois fait piéger aussi facilement. T’as chuté dans son estime… et sa confiance s’est effritée.
Le feu passa au vert, et la voiture s’engagea dans le trafic. Un tramway les longeait, 47 pouvait observer le visage de ses passagers.
-Pas sa confiance en toi. Du moins il ne l’a jamais dit… même s’il ne l’a jamais démenti non plus. En fait personne n’a osé parler de toi, il était dans une fureur noire et avait un flingue entre les doigts. Il a senti très vite que l’étau se resserrait autour de lui. Il l’a fait ressentir, et pas qu’un peu. Après qu’il t’a envoyé à l’équipe médicale, il a tout mis sur la table. Histoire de voir si les rouages de sa petite entreprise coulissaient encore. La marchandise. L’argent, la sécurité. Notre vie privée… celle relative au job. Il avait perdu, ou du moins pensait avoir perdu de son influence sur nous. Un de ses petits moutons, le tondu, s’était mis dans la merde et c’était au troupeau entier de se faire secouer. C’est que le loup montrait des crocs.
Il tourna à un carrefour, s’arrêta dans les embouteillages. Sa main glissa jusqu’à la boîte à gants, et il enfila une paire de Ray Ban tandis qu’il jetait sa casquette sur le siège passager. 47 observait un gosse jouant sous un jet d’eau. Avec son chien.
-Et il a resserré l’étau sur tout le monde, continua James. Son garde du corps, Gerald, Peter, moi aussi. Il exigeait de savoir où on irait, avec qui on traiterait, et cela même en congé. Il voulait de nous qu’on devienne ses marionnettes à tous les niveaux.
Au détour d’une cosette petite maison, la vue se dégagea sur le Golden Gate, et le ciel limpide qui s’étalait derrière en papier peint. James but une longue gorgée de son café, remonta ses Ray Ban sur le nez.
-C’était juste après qu’on t’a retrouvé, en piteux état soit dit en passant. Avec les relations que le boss entretenait avec quelques médics soucieux d’arrondir leurs fins de mois déjà pourtant bien remplis, tu t’es fait admettre à l’hôpital de Bethesda, sous couvert médical. Brûlé au deuxième degré avec bandelettes sur le visage, des gardes qui te surveillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Beldingford t’a mis en sécurité en attendant de pouvoir aussi te foutre une raclée quand tu serais sur pieds.
47 fronça légèrement les sourcils, et James eut un petit sourire.
-Évidemment, c’était ce qu’il disait, il n’aurait jamais pris un risque pareil. Il tenait encore à sa petite vie merdique et nous le faisait savoir. Bref… on t’as opéré, et remis sur pieds.
-Et les bleus sur mon visage ? demanda 47.
-Ca va venir sans la suite de l’histoire…
Les embouteillages se libérèrent et James, qui semblait vouloir rouler coûte que coûte, prit la première sortie, s’engouffra dans les petites rues en pente.
-Il y a trois semaines…
Tenant le volant d’une main, il avala goulument le reste de son café et posa calmement le gobelet à l’emplacement prévu pour.
-Il y a trois semaines, Beldingford a dépassé les limites. Il nous a fait implanter à tous un émetteur, dans le lobe de l’oreille. Il pouvait savoir où on était, à tout moment. Et en plus, ce truc faisait office de micro… il commençait à se prendre pour Dieu, limite il nous demandait pas encore à lui faire des offrandes. Grâce à l’ordinateur et le système implanté par Dougall…
-Le système implanté par Dougall ? répéta 47 en continuant de regarder le paysager défiler.
-Je t’expliquerai après.
-Ca commence à faire beaucoup de choses qu’on ne me dit pas.
James freina sèchement au milieu d’une petite rue, baissa ses Ray Ban sur le bout de son nez et croisa le regard de l’assassin dans le rétroviseur.
-Je me contente de dénouer le sac de nœuds que tu dois avoir dans la tête. Chaque chose en son temps.
Code 47 fronça les sourcils, la mâchoire serrée.
-Continuez à rouler. Ne vous arrêtez pas. Sous aucun prétexte.
James eut un petit soupir entre résignation et mépris, et repris la route, remontant ses Ray Ban au passage. Mieux valait ne pas tenter le diable. Du moins son messager.
-Le système de Dougall est un réseau informatique créé aux débuts d’Internet. Ce vieux requin s’était bien vite rendu compte qu’un truc pareil allait révolutionner le monde entier, et n’a pas attendu que ce soit public. À l’époque où il s’agissait encore d’Arpanet, l’ancêtre de l’Internet actuel qui faisait office de réseau interne pour le Département de la Défense, Dougall a payé un espion pour faire dévier une ligne à un de ses ordinateurs. C’était fin des années 80, et à cette époque on ne s’imaginait même pas à quel point Internet serait utilisé. Il avait déjà superbement profité des informations de la Défense pour jouer en bourse, même si ça restait léger. Vers la moitié des années 90, Internet s’est très vite développé, et Dougall voulait faire quelques retouches. Il a rappelé le même type, qui a amélioré les connexions préexistantes au sein du Darpa pour les étendre au FBI, la CIA, DEA, IRS, NSA, NASA, et j’en passe les meilleures. Ca n’a pas épargné non plus quelques services de contre-espionnage étrangers, la Russie, Israël et l’Europe en tête. Bref… cet espion, expert en informatique, a mystérieusement disparu quelques temps après, et je ne veux même pas savoir ce que ça vient faire là-dedans… Le fait est que après que Dougall a fini de griller dans son bain, Beldingford a fait envoyé une équipe sur place qui a déplacé le réseau via satellite – car auparavant il restait enterré via câbles – et peut maintenant en jouir comme bon lui semble. Ce qui est dangereux, car la technologie ayant évolué, si la moindre agence arrive à déjouer les sécurités d’un des satellites du boss, on aura suffisamment de preuves contre lui, cette fois, pour l’envoyer en taule à perpétuité. Mais ce n’est plus notre problème, maintenant, n’est-ce pas ?
-Non.
Un autre silence, durant lequel James sembla chercher ses mots. Peut-être une rue.
-Grâce à son système, et donc via les réseaux des autres agences, il pouvait nous repérer à tout moment, par retrait bancaire ou même par empreinte vocale dans une conversation téléphonique… même si c’est un truc facilement déjouable. Même sans bidule ou appareil pour modifier la voix, il suffit d’être enroué pour que le système peine à reconnaître l’intonation. Enfin bref, le système facilitait grandement le fait de garder un œil sur nous, et l’émetteur micro achevait le travail. Sa paranoïa allait trop loin, il commençait à nous marcher dessus.
-Vous m’avez dit que Beldingford s’était allié à Interpol ?
-Non, il s’est fait coincer. J’ai envoyé des infos à Lenny James lui-même concernant les dernières transactions du boss. Si le convoi qui amenait de la colombienne à Lisbonne s’est pas fait avoir hier, ce sera le prochain. Je lui en ai envoyé une liste astronomique. Mais avant, revenons-en au pourquoi du comment… à propos de toi.
Il manœuvra pour sortir d’une ruelle pentue et s’incrusta dans le trafic fluide d’une avenue, ouvrit légèrement la fenêtre. L’air frais et salé de la baie. Sur sa peau. Il remonta les Ray Ban sur son nez.
-Il y a de cela six jours, on a décidé que c’était trop.
Un silence que 47 savait maîtrisé. Il tourna son regard vers la nuque de l’homme et du pansement qu’il avait sous l’oreille droite.
-T’as vu juste, tout juste, dit James.
Il le regardait d’un œil depuis ses larges verres fumés.
-Il fallait quelque chose pour le calmer. Avec mon meilleur pote de l’organisation, Graham, on a préparé un plan… via messages sur papier.
Il éclata d’un franc rire.
-Ouais. Pour pas qu’on entende nos conversations, on s’envoyait des mots… Comme deux ados. Version pédés.
47 ne sourcilla pas, n’eut même pas le fragile éclat d’idée de sourire. Sans parler de rire. James n’en attendait pas moins.
-Bref. On s’est servis dans la boîte de premiers secours. Désinfectant, anesthésiant, scalpel. Et on s’est coupé le lobe. Puis on s’est servi dans la caisse d’armes de Peter… ça c’était moi. Graham a pris du gaz lacrymo, en a aspergé dans ta chambre, et on a étalé le garde qui te surveillait. On a pioché dans la morphine, on t’a installé dans un van et on est partis tous les trois Avec les flingues et suffisamment de drogues pour te faire tenir le coup. Et on a traversé le pays. C’était y’a six jours… et les bleus que t’as au visage, c’est parce qu’on a eu affaire à une autre équipe de Beldingford, qui a crevé les pneus du van au MP5 sur la route 40. On est partis dans le décor, et tu t’es cogné un peu partout. Mais on a finalement réussi à les semer, et à s’acheter un autre véhicule… Et nous y voilà. Maintenant.
-Pourquoi San Francisco ? demanda 47.
-Parce qu’on voulait prendre un maximum de distance avec Beldingford et sa côte est. Et aussi parce qu’on est plus proches du Japon !
Au loin, l’aéroport commençait à pointer, tout comme d’autre embouteillages.
-Le Japon… lieu de mon prochain contrat ?
-Bingo. Beldingford doit être en fuite à l’heure qu’il est, s’il n’est pas à Interpol. Par mesure de précautions, on va t’envoyer nettoyer ses plus gros amis, pour qu’il soit vraiment au dépourvu. Dans un gang de Kyoto… ce sont eux qui ont fourni ses armes, par exemple.
-Donc vous avez de l’argent.
Hitman regarda dans le rétroviseur juste à temps pour voir James faire la grimace.
-Presque. Pour l’instant contente-toi de te venger auprès de Beldingford. On verra pour l’argent après.
-Je n’aime pas ce type de marchandage.
-Rassure-toi, moi non plus. Moi non plus.
Le regard de l’assassin pointa à nouveau à l’extérieur. Lui qui avait quasiment toujours agi pour l’argent, voilà qu’on lui proposait la vengeance comme dû. Il avait déjà exercé la vengeance après sa petite retraite en Sicile et il devait bien avouer que cela n’avait servi qu’à lui ajouter une masse d’ennuis supplémentaires. Il sentait bien que la même chose allait se reproduire, que James ne lui disait pas tout. Pourtant, avec l’Agence qui l’avait rejeté depuis maintenant plusieurs mois et la perspective unique de pouvoir peut-être fermer ses comptes avec Beldingford, le chemin qu’on lui offrait était le seul disponible.
-Bref, si tu veux déjà des infos, elles sont sous la banquette.
47 les récupéra, et tâta avec étonnement la très large enveloppe.
-Combien de cibles ?
-T’es un malin… Trois. Avec suffisamment de documentation, et de yens.
Hitman ouvrit l’enveloppe et commença à lire des rapports de fichiers venant probablement sites internet divers, et de photos prises en réceptions et autres meetings.
-Ce n’est pas le genre d’information que j’ai l’habitude d’utiliser, dit 47.
La voiture tourna à un angle et partir en direction du Golden Gate.
-Je sais. Mais on n’était que deux, pas facile donc d’aller directement sur place pour prendre des photos cachés dans un buisson. Graham y est déjà, depuis deux jours maintenant. Il a fait du repérage, sait déjà plus ou moins où ils traînent. Et devait t’avoir trouvé du matériel adéquat. C’est lui qui t’attendra à l’aéroport de Kyoto. Les billets sont dans l’enveloppe. Si tu veux ta mallette pour passer tes flingues aux douanes, elle est aussi sous le siège.
Ils ne se parlèrent plus du reste du voyage. James se contentant de son rôle de chauffeur, Code 47 épluchant soigneusement les documents, mémorisant les données. Ils passèrent sur le Golden Gate, l’assassin en profita pour observer la baie au travers des câbles défilant par-ci par-là au travers de la circulation. Puis il replongea dans ses documents, et resta muet jusqu’à l’aéroport.
James se gara devant celui-ci, au-dessous des nuages se développant dans l’atmosphère. Alors que 47 sortait, il baissa la vitre côté passager, et l’interpella.
-Hey… pas de conneries, hein.
-Je ne fais pas de conneries.
-Je sais, je sais… c’était juste pour être certain. (Un petit silence) T’es un tueur de renommée mondiale… une légende urbaine. Il paraît qu’on parle de toi dans les cours d’écoles, comme le nouvel archétype de la grande Faucheuse. Crâne rasé, costume impeccable, des mains comme des pinces qui ne laissent aucune chance.
47 resta un instant pensif à tout cela. Il fallait bien l’avouer, l’idée que sa propre renommée puisse lui nuire n’avait cessé de le travailler depuis qu’il avait quitté l’Agence.
-Tu traînes tes états de service partout où tu passes, dit James. Au départ y’avait aucune trace, parce que y’en avait pas. Maintenant, si y’a pas de trace, c’est devenu une marque de fabrique. C’est dangereux. Et tu traînes ça derrière toi… comme ton ombre. Dans ton ombre. Fais gaffe.
-J’y penserai.
Le tueur l’avait dit, étrangement, dans un souffle qu’il ne se connaissait pas.
Il hocha la tête, et entra dans l’aéroport.