Il est déjà tard. Je m'éveille,
Ou du moins le tente : effort vain.
Rien ne bouge, tout est sommeil.
Un panthéisme nietzschéen
Soudain s'empare de mon être;
Sans vie moi-même, je m'écrie :
" Le monde est mort ! ". Ma foi, peut-être
Que je lui donnerais ma vie
Si seulement j'en avais une.
Le silence remplit la terre,
Les maisons sont devenues dunes,
Et la nature est un désert.
Mon esprit lui-même se tait,
comme mon coeur qui est absent :
La vie est morte, c'est un fait.
Soudain voilà qu'un bruissement
Survient. Il me fait sursauter,
Et je fixe avec attention
L'endroit qui semble être habité,
Rempli par la fascination.
Et voilà que, sous les ténèbres,
En sort, dans l'air noir solitaire,
Un chat, tel un éclair qui zèbre
Les fourrés de jade éphémère.
Mais il s'en va, me laissant seul,
Cadavre enchaîné dans la tombe
Décédée qu'est la grande gueule
Ouverte et sèche de la combe
Où le monde déliquescent
Se putréfie, se décompose
Sans esquisser un mouvement,
Sans que rien ni personne n'ose.
Mais, ô joie, ô gloire éternelle,
Voilà qu'au travers des nuages,
La grande opale se révèle,
Aidée de sa lueur sans âge,
Belle; fluctuante et brumeuse,
Dont les flots d'ivoire ravivent
Et leur source d'argent gibbeuse
Et, loin de là, l'Ici, la rive
Opposée de l'océan Ciel.
Il semble que ce clair-obscur
Redonne une âme au triste fiel
Asséché qu'est la morne bure,
Nommée bien souvent le monde,
Et qui, hélas, nous enveloppe.
Mais, las, soudain la presque-ronde
Disparaît dans la triste échoppe
Que l'on appelle ciel couvert
Et qui ne vend que de l'ennui.
La mort reprend tout l'univers,
Car plus rien ne trouble la nuit.
Plus rien ne vit, plus rien ne bouge,
Plus rien n'est blanc, plus rien n'est noir,
Plus rien n'est bleu, ni vert, ni rouge,
Tout, tout est gris, en ce gris soir.
Alors pardieu, que Diable, soyons !
Je sens le Chat bouger en moi,
Rôder, sauter, sans même un son
Autre que celui de ma soie,
Du craquement des branches mortes.
Je suis le Chat, sans loi, sans peur,
Sans limites d'aucune sorte
Et sans crainte qu'il ne se meure
En s'endormant comme le monde,
Qui l'entoure, mais qu'il domine,
Qu'il explore, parcourt et sonde.
Je sens mon coeur qui s'illumine
Comme une lune solitaire,
Pâle et ronde, un phare brillant,
Magnifique, enchanteur, et fière
Superbe, mais surtout, vivant.
Alors soyons ! Soyons poètes.
Soyons félins et soyons astres,
Et que plus rien ne nous arrête
En ce monde mort qui nous castre.
Il nous voudrait asexués,
Eh bien soyons hermaphrodites,
Félins et astres, fécondés !
Goûtons aux saveurs interdites,
Emplis de vie et de désir,
Et de Vie, oui, surtout de Vie,
De rage, d'espoir, de plaisir,
Mais avant tout, de poésie.
SoK, 84 vers 