J’ai rien a faire. Je m’ennuie. C’est terrible, l’ennui, quand ça vous prends la gorge comme ça. D’habitude, j’ai toujours quelque chose a faire. Un texte a écrire, un exercice a finir, une leçon a apprendre, un repas a manger, un jeu a jouer. ET ce soir, rien, nada, néant, je me retrouve comme un con devant mon écran. D’habitude je me serai trimballer lourdement dans les rares forums que je fréquente pour poster un message sms, dont, comme d’habitude, je n’aurais aucune réponse. Mais la, nan. Pas envie. Ce soir, je ne ferais rien, une fois n’est pas coutume.
Je regarde l’heure : 23h49. Puteint encore une demi-heure a tenir avant d’aller faire dodo. J’ai comme principe de ne jamais me coucher avant Dix-heure et demie, ça tient plus de ma stupide fierté que d’autre chose. Et vu que ma montre a deux heure de décalage horaire sur le sénégal, j’ai encore trente-sept minutes précisément a rester comme un sentinelle sur mon écran. Comment je vais meubler tout ça ?
Lire ? J’ai plus rien a lire, et c’est pas l’heure pour m’en acheter un autre. Ecrire ? Pas d’inspiration, et j’ai pas le courage. Jouer a un jeu ? La flemme total de chercher un Cd, et mon pére a pris l’écran de la télévision. Et oui, je dis télévision, comme les vieux, j’ai pas envie de dire « télé » juste pour paraître jeune, ça permet de perdre du temps.
De toute façon faut bien jouer les contre-courants de cette civilisation du « Temps réel » ; Toujours plus vite ! Tant de chose a voir et une si courte vie ! Seulement a force de rallonger la vie, on n’a supprimer les choses a voir.
Dix heures. J’entends derrière la porte le bruit d’une musique qui passe. C’est du rap. Ils crient au massacre, a la violence. Les fous. Ils croient qu’ils sont les révolutionnaires de demain, et qu’ils vont a contre-courant de la génération baby-boomer. En fait ils foncent en plein dedans les machines a consommer. Ils utilisent la méthode ericksonnienne. On tire sur la queue de la vache a lait pour qu’elle avance vers l’abattoir. Vive la psychologie ! Il faut tout mettre dans des cubes bien serrés et bien carrés. Ils se laissent tous avoir, et ils répriment leur différence. Celui-ci il voulait devenir violoniste, celui-la devenir sculpteur. Et alors il y a les autres, qui ricanent derrière et qui dise : « Qu’est-ce t’a fumé, man ? Sculpteur ça rapporte que dalle ! Deviens trafiquant de drogue, ça te fait gagner des millions, tu te tapent des meuf’ bien roulé, et tu roule dans des voitures de sport, comme 50 cent dans son dernier clip. »
Il y en a un qui est pas d’accord, mais il croit qu’il est le seul a le penser, et qu’il va « se taper la honte » si jamais il ose donner un avis contraire. Et pourtant ils sont deux, trois, cinq, dix, cent, a dire la même chose. Mais personne n’ose commencer, et ils sont tous tout seul.
Dix heures quinze. Ca arrive. Allez, courage, tu peux tenir. Tiens, Le temps passe beaucoup plus vite en écrivant. Taper sur le clavier va moins vite que réfléchir. « Tourne ta langue sept fois dans sa bouche avant de causer « . Et pour écrire alors ? Je tourne quoi ? J’ai pas le courage aujourd’hui, d’habitude j’aurais vérifié les points sur les I, les accents, l’orthographe et les répétitions. Mais qu’est-ce que j’en ait a foutre ? De toute façon, ça aussi, c’est s’enfermer dans ce stupide carcan sous le nom pompeux de « Littérature française ». Du style, encore du style, toujours du style, et les idées alors, qu’est-ce qu’on en fait !
J’aurais jamais mon nom plaqué sur des dalles de marbre de toute manière. Je vais tout foirer. Quatorze ans et un niveau pareil, c’est même pas triste, c’est tellement pathétique que ça en devient sinistre. Dans cinquante ans j’aurais a peine dépassé le niveau de la bonne rédaction. Dans un siècle je serait mort. Dix heure vingt.
J’aurait foiré ma vie, j’aurait été désespéré de ne jamais avoir trouvé un éditeur, je sombrerai dans le piége mouton. J’aurais un emploi « normal » une femme « normal », je regarderais mes pieds en marchant, je regarderait d’un air indigné les gamins rêvant et jouant, je n’aurait plus d’avenir. Je marcherais a reculons, voyant tristement ma belle jeunesse s’envoler. Je passerai a la retraite, et je mourrai paisiblement, en me disant que je n’aurais rien fait pour accomplir mes rêves, mais –pour me rassurer avant de mourir- je me dirais que je serait quand même mort heureux. Dix heure Vingt cinq.
Bon, fat que je me calme, j’atteins la phase de déprime a force de dire des trucs pareils. Il suffit de se dire que tout ira bien, que demain est un autre jour, que le train du temps s’arréte dans une gare pour un temps indéterminé. Dix heure Vingt-neuf.
Voilà. Dans trente secondes, j’irai me coucher. Je dormirai certainement pas avant minuit, mais bon.
Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip. Dix heure et demie. Bonne nuit tout le monde !
