
jeuxvideo.com > Salut Patrick. Peux-tu avant toute chose nous décrire ton parcours professionnel ?
Patrick Jean > Je suis sorti de Supinfocom en 2002 où j’ai réalisé un premier court-métrage après des années d’errance dans d’autres domaines (j’ai fait une année de médecine, de la biologie, et enfin du dessin). Ensuite j’ai réalisé pas mal de génériques pour des émissions de TV françaises pendant des années mais je viens surtout des effets spéciaux (dans la pub et le long, à Buf Compagnie). J’ai appris à utiliser Maya à Supinfocom et depuis ça ne m’a jamais lâché ! Je l’utilise régulièrement sur mes projets.
jeuxvideo.com > En 2010, tu crées le court-métrage Pixels. D'où t'est venue cette idée pour le moins originale d'une invasion extraterrestre sous forme d'icônes du jeu vidéo des années 80 ?
Patrick Jean > Ce sont des jeux auxquels je jouais enfant, j'ai voulu leur rendre hommage avec ce court-métrage, et aussi voir ce qui se passerait si je les confrontais au monde réel, un peu comme dans Roger Rabbit, quand le monde des cartoons entre en collision avec le notre, ou cette scène dans Ghostbusters où les fantômes envahissent New York (une des grosses inspirations du court-métrage). Ce que j’aime avec ces jeux vintage, c’est qu’ils renvoient à une époque où il était possible de créer soi-même son jeu en Basic ou en Assembleur à partir de rien, sans budget. C’est comme ça que j’ai commencé comme graphiste, en dessinant des «sprites» avec des gros pixels pour mes propres jeux, dans les années 90.
jeuxvideo.com > D'ailleurs, es-tu toi-même un joueur et que penses-tu de l'évolution actuelle du média ?
Patrick Jean > Malheureusement j’ai plus trop le temps de jouer. Je me suis arrêté vers 2005, les derniers jeux auxquels j’ai joué étaient Baldur's Gate, Ultima 7 : La Porte Noire, bref ça date un peu ! Je trouve les jeux actuels hyper impressionnants techniquement mais aussi intimidants, car de plus en plus complexes et addictifs, et nécessitant de plus en plus de temps et d’énergie, une énergie que je préfère consacrer à d’autres activités… mais la réalité c’est que j’aimerais bien avoir le temps de jouer ! Il y a une théorie selon laquelle notre perception du temps est subjective et dépend de notre âge. Par exemple, un enfant a l’impression que le temps passe moins vite qu’un adulte. C’est sans doute pourquoi j’ai l’impression de ne pas avoir le temps de jouer, mais encore une fois, c’est subjectif !
jeuxvideo.com > Dans la version originale de Pixels, on peut voir plusieurs personnages/franchises, comme Donkey Kong, Pong ou Space Invaders, provenant de chez Nintendo ou de chez d'autres éditeurs. N'as tu jamais eu des problèmes de droits lors de la création de ce court ?
Patrick Jean > Non aucun problème. Le court-métrage était «fan-made», donc pas fait pour générer du profit. Les réactions ont été très positives.

jeuxvideo.com > En 2013, tu changes totalement de registre en créant le très joli Motorville où tu assimiles les grandes axes routiers aux veines d'un état américain en manque de pétrole. Tu peux nous parler de la création de ce court ?
Patrick Jean > Oui, j’ai voulu réaliser un autre court structuré visuellement comme Pixels, où l’on démarre d’un gros plan pour terminer sur un plan plus large, en crescendo, et qui se finit aussi par une explosion. L’idée était de raconter une histoire toute simple mais avec du sens, en utilisant les codes de Google Maps.
jeuxvideo.com > Revenons à Pixels. Comment s'est passé ta collaboration avec Sony Pictures ? Ce sont eux qui sont venus vers toi ou c'est toi qui les a démarché ?
Patrick Jean > Ca s’est super bien passé. Quand on a sorti le court-métrage, on a très vite été contacté par différents studios à Hollywood. Sony était l’un d’entre eux, mais il y avait aussi la Fox, Universal, Dreamworks… On a décidé de signer avec Sony au final parce que c’était avec eux qu'on avait le plus de chances de voir le film aboutir ! C’était le principal pour nous, que le film ne se retrouve pas coincé dans un tiroir quelque part dans un bureau à Hollywood. Quant à Sandler, c’était une idée de mon agent. On a beaucoup plus de chances de voir un film aboutir si un nom important y est attaché !
jeuxvideo.com > Quel a été ton rôle dans cette adaptation ?
Patrick Jean > Même si mon métier est au départ de réaliser des films, j’ai eu plutôt un rôle de consultant et de producteur exécutif. J’ai «pitché» le projet à Sony en avril 2013 avec des concept arts réalisés avec l’aide de One More Production, la boite avec qui je bossais à l’époque et qui a produit le court. Le résultat final est très proche de ce qu’on a présenté, même s’il s’agit quand même de la vision de Chris Columbus. Au départ, le film aurait du coûter dans les 20 millions. Mais avec le script qui évoluait et le studio qui semblait s’exciter de plus en plus sur le projet, il a vite explosé ! C’est la raison pour laquelle ils ont fait appel à Chris, et m’ont proposé d’être là sur le tournage pour apprendre, et faire ce qu’on appelle ici du «shadowing». Au final, ça a été une expérience très enrichissante.
jeuxvideo.com > Tu as co-écrit le scénario avec Adam Sandler notamment. Cette collaboration s'est elle bien déroulée ?
Patrick Jean > On a rencontré Adam en 2011 pour la première fois à Los Angeles. Ensuite, plusieurs scénaristes ont travaillé sur le film durant 3 ans. Aux Etats-Unis, on considère les scénaristes pas seulement comme des artistes mais aussi des techniciens. Du coup, chacun y a apporté sa patte, jusqu’à la veille du tournage, et même pendant le tournage.

jeuxvideo.com > As-tu eu un certain contrôle créatif sur le film ?
Patrick Jean > J’ai fait des suggestions quand je pouvais mais je leur ai fait confiance pour le reste ! J’avais plus un rôle de consultant et j’étais présent sur toute la durée du tournage.
jeuxvideo.com > En voyant le long-métrage, j'ai eu l'impression que la réalisation de Chris Colombus était très ancrée dans le passé, notamment en terme de construction. Etait-ce intentionnel pour coller au sujet ?
Patrick Jean > Oui, Chris vient de cette époque incroyable des films d’Amblin, avec qui il a travaillé à l’époque. C’était totalement intentionnel.

jeuxvideo.com > L'influence de Ghostbusters se fait sentir du début à la fin du long-métrage. Y'avait-il ici aussi une volonté de revenir à ces comédies qui ont émaillé les années 80 ?
Patrick Jean > Absolument, l’idée était de faire un hommage à tous ces films qu’on adore, en plus des jeux video : Ghostbusters, The Last Starfighter, Tron, etc.
jeuxvideo.com > Durant la scène où Adam Sandler parle avec Matthew Linz du manque de patterns à appréhender et de la violence des jeux actuels, on peut voir tourner en fond The Last of Us, jeu réputé pour son scénario et le travail sur ses personnages. Hors, tout ce qu'on en voit est une succession de scènes d'action nullement représentatives du jeu. J'ai trouvé ça plutôt maladroit d'autant que le message véhiculé durant ce passage peut être compris comme : «Le jeu vidéo, c'était mieux avant !». N'as-tu donc pas peur, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que Pixels passe pour un film anti jeu vidéo ?
Patrick Jean > Je ne connais pas ce jeu, désolé… Et je n’étais pas là le jour où ils ont tourné cette scène. En tout cas, Pixels est tout sauf «anti-jeux video», ce qui n’a plus beaucoup de sens à notre époque de toute façon, où le jeu video est devenu franchement mainstream, avec des budgets qui dépassent parfois ceux des productions Hollywoodiennes. Quoi qu’il en soit, un film comme Pixels est le travail d’une équipe de plus de 200 personnes, et je n’ai pas la moindre idée de qui a choisi ce jeu plutôt qu’un autre, et pourquoi… donc, sans commentaire.

jeuxvideo.com > Peter Dinklage et Josh Gad ont des répliques ou passages très drôles dans le film. Ont-ils eu recours à l'improvisation (je pense notamment au karaoké de Everybody wants to rule the world) où s'en sont-ils tenu au script initial ?
Patrick Jean > Oui il y a une part d’improvisation dans le film. Tout le monde s’amusait sur le tournage, et je pense que ça se voit dans le produit fini !
jeuxvideo.com > Comment a réagi Tōru Iwatani quand il a appris que vous alliez faire de Pac-Man l'un des grands méchants du film ?
Patrick Jean > Il était ravi. Sur le tournage, tout le monde lui demandait de signer des objets collectors «Pac-man» et il a eu droit a une ovation de toute l’équipe quand il a fini son cameo (il répare une machine d’arcade au début du film, c’est comme ça qu’il a commencé dans la vraie vie).
Ca a été un des moments les plus magiques pour moi de le rencontrer, parce qu’il faut dire que c’est un peu mon idole. Il est hyper modeste et ne parle pas un mot d’anglais, mais il est conscient je crois de l’impact que sa création a eu sur la culture populaire. On est resté en contact et on s’échange des mails régulièrement !
jeuxvideo.com > Peux-tu enfin nous parler de tes projets futurs ?
Patrick Jean > Je réalise toujours des clips et des pubs mais j’ai deux projets de long-métrages qui me tiennent tous les deux très à coeur: Omni Visibilis, adapté de la BD de Lewis Trondheim, produit par Chapter 2 qui vient de faire le Petit Prince, un film magnifique que je vous recommande chaudement. L’autre, c'est Story, un projet d’animation que j’espère réaliser avec Sony Pictures !
jeuxvideo.com > Merci Patrick.