Après avoir quitté l'école à l'âge de 17 ans et effectué quelques boulots sans avenir, Kenji Eno va finalement faire une entrée peu remarquée dans le monde du jeu vidéo au début des années nonantes (quatre-vingt-dix, une fois !). Il faut dire que le petit studio de développement qu'il avait intégré ne lui laissait aucune liberté et créait uniquement des jeux tirés de licences célèbres. C'est finalement en 1994, lors d'un voyage à San Francisco à l'occasion d'un salon dédié aux CD-ROM et à l'utilisation de ce nouveau média pour concevoir des jeux vidéo, qu'il va créer son propre studio indépendant WARP. Prenez un homme original, décalé, novateur et psychologiquement instable. Mettez-le à la tête d'une petite équipe, donnez-lui carte blanche et vous êtes sûr d'obtenir un soft qui sort des sentiers battus. Et encore, c'est un doux euphémisme ! Que les plus jeunes lisent attentivement, il est temps de découvrir un des grands-pères de ces jeux d'horreur qui vous font tant frissonner.

Lors de sa sortie originelle sur 3DO, D avait provoqué un torrent d'indignations à cause de scènes violentes (en particulier celle où l'on voit clairement une femme se faire poignarder à maintes reprises), d'images morbides et d'une histoire immorale, soutenues par une réalisation graphique en images de synthèse, révolutionnaire pour l'époque de par sa qualité. Mais comme Kenji Eno ne voulait pas s'arrêter en si bon chemin, D sera porté sur PC, Playstation et Sega Saturn en 1995 pour finalement sortir partout dans le monde. En réalité, les choses n'ont pas été si simples que cela puisqu'à l'époque, il était absolument impensable et inadmissible de publier un jeu aussi violent. Pour l'anecdote, sachez qu'un organisme devait d'abord recevoir une copie du jeu, en vérifier le contenu et enfin donner son approbation pour le distribuer. Sachant pertinemment que D ne passerait jamais cette étape, Kenji Eno a dû user d'une petite astuce pour contourner la loi. En résumé, la copie qui a été soumise à l'organe de censure ne contenait pas les scènes gore et a donc été approuvée ; il l'a ensuite échangée avec une version hardcore et c'est celle-ci qui a été produite à grande échelle. Ce genre de manœuvre résume bien la personnalité de Kenji Eno : un homme prêt à tout pour exprimer ses idées et qui n'aura de cesse de proposer de nouvelles expériences de jeu en bousculant régulièrement les acquis, quitte bien souvent à jouer avec le feu.





- Graphismes15/20
Révolutionnaires à l'époque, les graphismes ont subi les ravages du temps ; même si le résultat reste décent pour une console 32 bits. Les décors sortent du lot de par la pléthore de détails qui les composent, témoignant d'un travail colossal des graphistes. Bien que l’on sente aussi un effort pour donner à Laura des expressions faciales réalistes, elles n’ont pas été suffisamment travaillées et on a trop souvent l'impression d'avoir affaire à un robot sans âme. Les larges et immondes bandes noires qui entourent l'écran de jeu sont risibles et on ne s'y habitue jamais vraiment. Notons finalement que le format vidéo utilisé pour la version Saturn étant de qualité moindre que celui de la PS1, le visuel général du soft en prend un coup.
- Jouabilité8/20
Bon sang que c'est mou ! Non seulement on est contraint de se déplacer sur un rail, mais en plus, il a fallu que le personnage soit aussi vif qu'une limace, même en comparaison à d’autres softs du genre. C'est extrêmement frustrant, et le pire, c'est que l'on envoie fréquemment le bonhomme dans la mauvaise direction sans le faire exprès, vous condamnant à subir une scène cinématique encore moins passionnante qu'une course d'escargots, voire pire, qu’un épisode de Derrick. Évidemment, certains avanceront que c'est le genre qui veut ça et que le gameplay est exactement comme les développeurs l'avaient pensé. Oui d'accord, mais tout le monde n’appréciera pas.
- Durée de vie10/20
Le jeu doit être obligatoirement fini en moins de deux heures, sous peine de voir la pauvre Laura mourir sans raison (c’est d’ailleurs la seule et unique façon de la tuer). En règle générale, on n'y arrive pas la première fois mais fort certainement à la deuxième ou maximum troisième tentative. Les énigmes ne sont pas très recherchées et ne devraient pas poser de gros soucis – même si les solutions à certaines d'entre elles sont totalement absurdes. Une fois une partie terminée avec succès, on pourra toujours relancer le jeu pour trouver les quatre scarabées qui se cachent dans le château, permettant de débloquer des flash-back qui dévoilent des bribes de scénario.
- Bande son17/20
C'est indéniablement la grande réussite du jeu et c'est d'ailleurs la seule caractéristique qui n'a pas été victime du temps qui passe. En fait, D reprend tous les éléments qui contribuent à l'ambiance malsaine des bons vieux films d'horreur. Les musiques, par exemple, se veulent très discrètes et calmes… et puis soudainement, on sursaute à cause d'un bruit strident qui vous explose les tympans à la découverte d'un cadavre ou d'une horreur dans le genre. Les bruitages lugubres ne sont pas non plus en reste : bruits de pas ou tic-tac de l'horloge qui résonnent au loin, grincement de porte etc. À condition de jouer seul et dans le noir, il est encore possible de se faire de sacrées peurs. Chose assez rare pour être signalée, les doublages français sont plutôt réussis. En fait, on devrait dire LE doublage puisque seul le père de Laura parle dans le jeu. D'ailleurs, son fameux « Laura, c'est ton père qui te parle », qui revient régulièrement a dû marquer plus d'un joueur.
- Scénario12/20
Kenji Eno l'a avoué lui-même, le scénario a été rajouté alors que le jeu était déjà presque fini. Ce qui n'annonce rien de bon. En bref, cela veut dire que l'on a un jeu d'aventure auquel on est venu coller une scène d'intro, de fin, des interventions fantasmagoriques et quatre petits flash-back pendant la partie. Finalement, sachez que le dénouement final a au moins le mérite d'être inattendu et totalement imprévisible. La mauvaise fin du jeu, quant à elle, atteint des sommets du mauvais goût et rien que pour ça, elle vaut la peine d'être vue au moins une fois !
Majoritairement constitué de scènes cinématiques, D a très mal vieilli sur le plan purement technique et ce qui avait fait son succès et son originalité – à savoir ses scènes de violence explicites – ont de quoi faire sourire quand on pense à certaines productions vidéoludiques actuelles. Cependant, il occupe une place toute particulière dans le cœur des joueurs qui ont eu la chance de s'y essayer à l'époque. Pour ceux-là, il serait dérisoire de tenter d'accorder une note à un jeu qui fait partie intégrante de leur jeunesse et pour lequel ils gardent toujours un élan de nostalgie. N'hésitez d'ailleurs surtout pas à partager votre expérience via les commentaires en bas de page et à attribuer à D la note sentimentale qu'il mérite à vos yeux.