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Topic La chambre de lune

Sujet : La chambre de lune

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Minene
Minene
MP
12 juin 2019 à 19:40:37

Léo déteste aller dormir. Petit déjà, il hurlait un peu plus fort et un peu plus longtemps que les autres nourrissons. Cela a empiré ces dernières années. Il s'est mis à marcher sans lanciner sur ses deux petites jambes potelées, à apprendre son alphabet sur le bout des doigts, à faire du vélo sans revenir les genoux écorchés, mais déteste malgré tout le couvre-feu comme à son premier jour.

Le week-end, lorsqu'ils ne sortent pas avec leurs cartes à collectionner, ses amis et lui restent dans la chambre et jouent à la console jusqu'à la nuit tombée. Quand la maison dort, l'un des deux petits voisins retire de son cartable un paquet de bonbons, tandis que l'autre dévoile une cassette interdite volée au sommet de l'étagère du salon, rayon du fond ; horreur et pornographie.

Léo proteste, mignon comme un ange. Il veut soudainement obéir aux directives de maman après les avoir ignorées pendant des heures. Les deux autres ne sont pas dupes ; il se fiche des règles, il a simplement peur des monstres. Avec cette façon sadique qu'ont les garçons plus âgés d'initier les jeunes, ils le travaillent à force de mots rassurants mais aussi de menaces. Ils l'encouragent lorsqu'il hésite, mais bloquent la porte et le traitent de lâche quand il veut sortir. De gré ou de force, Léo finit toujours par abdiquer.

Ils regardent le film et discutent de plus en plus fort par-dessus les temps de dialogue, pour se gonfler d'un courage factice. Durant quelques scènes où la lumière illumine subitement leurs faces, les trois sursautent si brusquement qu'on les croirait mourir un peu. Léo n'est pas le plus courageux, mais les deux autres n'en mènent pas large non plus durant ces fractions de secondes où le masque tombe et la terreur s'affiche. Ils plaisantent à la fin du film, se couchent, discutent encore et s'endorment quelques minutes après un silence de trop, d'un mystérieux concert.

Ils sombrent simultanément au détour d'une phrase qui ne clôt rien, si bien que jamais un retardataire ne demande, au milieu de la maison silencieuse, si les autres dorment déjà. Les enfants ont ce don étrange, cet instinct presque télépathique leur signalant naturellement quand la discussion prend fin.

L'humain, semble-t-il, possède des sens bien plus aiguisés durant ses premières années. Il devient avec l'âge sourd à certains sons. Il n'aperçoit plus très bien de près, ou de loin, ou peut-être dans la périphérie. Les angles morts se répandent, les fréquences audibles se réduisent et lui arrachent son contact fondamental avec les frontières du réel. On l'appelle alors "adulte". On le félicite, comme s'il était soudainement devenu plus sage, plus rationnel car moins effrayé par l'occulte, le superstitieux et le paranormal.

Foutaises d'une race qui couronne les aveugles.

Léo connaît mieux la nuit et ses habitants secrets que ses deux parents réunis ; des naïfs qui ignorent tout des limbes, qui se chevauchent comme des chèvres lorsqu'ils ne dorment pas comme des veaux, se cherchant à tâtons le sexe parce qu'handicapés du reste. Ils espèrent retrouver dans le toucher les sens perdus et dans l'orgasme ce frisson sauvage qui autrefois leur glaçait les vertèbres, ce frisson de l'être au contact d'un univers qui le dépasse. Ils se figent à petit feu, de corps et d'esprit.

Au matin les trois enfants s'éveillent fiers comme des rois, se vantent de n'avoir fait aucun cauchemar et oublient pour de bon le film de la veille. C'est du moins ce qu'ils voudraient croire. Si Léo avait eu l'idée de veiller un peu plus tard, il les aurait entendus geindre et supplier dans leur sommeil.

Mais le clou du spectacle ne commence que le soir suivant. La véritable épouvante n'a rien d'un cœur qui sursaute et tout d'un esprit qui se corrompt. On surmonte bien vite la peur subite ; elle est bénigne. L'erreur est d'oublier avec elle la petite graine d'angoisse plantée dans la mémoire, enterrée dans la fertile matière grise, irriguée de sang et d'une lumière malade, artificielle ; la lumière nocturne doublement filtrée par la lune et par la rétine. La petite pousse donnera à terme naissance aux orties abominables de l'inquiétude, desquelles émergeront encore, comme des tumeurs cérébrales, les rafflesias de l'obsession.

C'est lorsque Léo se retrouve seul que son petit jardin galeux porte ses fruits. Ses yeux balayent la pièce furtivement. Sans compagnie, le sommeil vient plus tard ou ne vient même pas. La nuit est blanche. L'oreille s'affûte, le cœur s'accélère, les souvenirs reviennent. Les scènes du film lui envahissent soudain l'esprit, les images monstrueuses apparaissent plus vives à mesure qu'il veut les oublier et la température de la chambre entière grimpe à des hauteurs infernales.

Sa peau juvénile devient moite, son lit se trempe de sueur et la limace suintante qu'est devenu Léo rampe tant bien que mal pour aller baver sur les parcelles encore vierges du protège-matelas. Il répand son poison partout où il cherche refuge.

Le moindre craquement venu du placard présage d'une présence. La porte ouverte ne donne plus sur le couloir mais sur un trou béant qui ne semble plus tant connecté à la maison qu'à des nids de créatures d'outre-monde. Il ne peut non plus se résoudre à la fermer, car ce serait condamner sa seule échappatoire au cas où le danger serait déjà tapi dans la chambre.

Les jeux de lumière de la lune capricieuse font rentrer les ombres menaçantes des arbres bercés de vent mais, pire encore, chassent les ténèbres rassurantes qui enveloppaient l'espace derrière le lit. La pièce subitement illuminée, s'il se retourne et trouve une créature maléfique là tout juste auprès de sa tête, il ne pourra pas prétendre ne pas l'avoir vue. Lorsque leurs regards seront entrés en contact, lui comme elle n'auront plus de raison de rester immobiles.

Léo préfère les ténèbres. Avec un peu de chance, en retenant son souffle, on peut y effacer sa présence et ignorer celle de l'intrus. On peut prétendre ne pas exister ; prétendre aussi que l'engeance à laquelle appartient l'autre respiration discrète mais pourtant bien distincte de la nôtre n'existe pas non plus. Avant que le soleil ne perce, seule l'obscurité totale peut encore sauver la proie du prédateur.

La fournaise devient insupportable. Comme Léo, à l'affût jusqu'au sixième sens, n'en peut plus d'exposer sa tête à tous les dangers de la pièce, il se recroqueville sous les draps, aggravant encore la chaleur. Il ne laisse dans la carapace protectrice ainsi formée qu'un maigre trou incapable de recycler l'air humide. Il se résigne peut-être à l'idée de mourir suffoqué plutôt qu'égorgé. Il se tourne et se retourne dans la flanelle trempée, s'y noie, s'y étrangle comme lentement enserré par un python vorace.

Par moments, ses petits pieds s'en échappent par hasard, ses petites pattes de grenouille qu'on saisirait, qu'on arracherait sèchement, emportant le genou et la chair jusqu'à la cuisse. Pas tant pour les dévorer que pour le plaisir de la terreur enfin récompensée, du pressentiment justifié ; le plaisir de donner une conclusion tragique à la hauteur de ces heures de lutte contre la fatalité, ces heures magiques d'insomnie solitaire et d'agonie silencieuse.

Quelle délectation ce serait de le voir ramper démembré sur ce lit maudit, peint et repeint par les deux couleurs de l'enfance accomplie, celle de la sueur et celle du sang, plus pures assurément que la porcelaine qui se brise sans tache et se meurt sans cris, inorganique et sèche, loin de la beauté des émanations puantes des corps en ébullition.

Léo, petit Léo, tu souffriras pour deux ; tu ne sais pas quelle chance tu as car le bonheur est le trésor le mieux caché du monde, cherché partout là-dehors, introuvé car enfoui dans celui qui le poursuit, quelque part près des intestins, du foie et du plexus, jalousement défendu par des armées bactériennes et des humeurs poreuses. Il suffirait d'un coup brutal dans ton petit ventre pour rappeler à ta mémoire déjà fuyante l'heureux miracle de la simple respiration.

Quelle chance tu as de vivre et de mourir, de ramper et de courir, d'agoniser beaucoup et de jouir bientôt, de te liquéfier la nuit, de te doucher le jour, de te métamorphoser comme une larve en quelques années ; de transcender ton corps de bambin, d'y voir pousser des boutons purulents et des poils invasifs, des tissus entiers de muscles qui se crispent et se déchirent, des centimètres d'ongles qui coupent et qui lacèrent, des cheveux grassouillets qu'on peut scalper à loisir, qu'on peut avaler et vomir, qu'on peut utiliser pour stranguler d'autres faces de chérubins !

Tu es l'ange qui devient monstre, Léo, mais ne pleure pas ; il n'y a de beauté que dans le devenir.

— Maman ? Maman !

Le voilà qui appelle encore à l'aide. Elle ronchonne, mi-consciente, puis tape deux fois dans la cloison. Il supplie, la voix étranglée de sanglots. La pauvre au sommeil arraché ne peut pas ignorer la complainte. Elle déboule dans la chambre lunaire et le réprimande, devinant à sa face livide, presque liquide, qu'il a encore regardé une cassette interdite pour épater les voisins. Elle le traite de chochotte tandis qu'il boit ses paroles avec gratitude, bien moins aliéné par l'insulte qu'il ne l'était par le silence. Il est sauf pour ce soir.

— Qu'est-ce que tu as, cette fois ? demande-t-elle exaspérée.

— Le Pierrot recommence à me fixer.

Elle soupire, s'approche et me décroche du mur.

Message édité le 12 juin 2019 à 19:43:31 par Minene
Minene
Minene
MP
17 septembre 2019 à 04:10:32

http://image.noelshack.com/fichiers/2017/06/1486510399-kermit-pls4.png

Revoltin
Revoltin
MP
17 septembre 2019 à 14:10:28

Mouais ça va.

Le style est assez ciselé, seulement décoré par les assertions du narrateur sur le genre humain.
Le twist porte sur la narration elle-même, c'est à peu près astucieux pour une nouvelle de ce format, après voilà considérant le format on n'en tire pas grand chose, au final, car rien ne justifie la postute du narrateur sinon ce petit effet de manche qui nous arrache un demi-sourire ou un "mouais, ok" à la fin.
J'attends de te voir sur une nouvelle un peu plus longue et plus atmosphérique, mais l'idée de prendre une poupée ou un personnage lié à la jeunesse pour décrire un rapport à l'enfance et à l'âge adulte n'est pas mauvaise, bien que très usitée ces derniers temps (chucky, anabelle, ça).
Comme quoi tu peux être dans 'l'air du temps' toi aussi.

Minene
Minene
MP
17 septembre 2019 à 14:24:38

ça me vient sûrement de ça j'avoue

tu peux lire celle sur le féminisme si jamais, c'est pas plus long mais peut-être plus atmosphérique

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