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Sujet : « L'Autobiographie de Kaileena (fan fic) »

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Les 10 derniers messages sur ce sujet :

  • TriNocTha Voir le profil de TriNocTha
  • Posté le 6 avril 2009 à 19:54:50 Avertir un administrateur


  • « Kaileena ! Kaileena réponds moi !!!
    Je rouvris mes yeux, usée. Zohak se tenait au-dessus de moi. Ses paupières étaient plissées à un écart de six millimètres. Ses sourcils étaient froncés à soixante-treize pour cent de leur longueur. Sa bouche laissait une ouverture de deux centimètres cinquante et un. Ses narines s’étaient surélevées de trois millimètres. Je clignai cinq fois des yeux. Que se passait-il ?
    – Zoh...
    Son iris était gris foncée. Il avait six grains de beauté. Deux croûtes et une verrue sous l’oreille gauche. Son sourcils droit venait de se lever, sept dixièmes de seconde avant sa bouche. Elle articula mon nom. Il y avait cinq rides sur son front, une de plus à chacun de ses yeux, et deux sur ses joues. Deux cernes sous chaque paupière. Je marquai un temps d’arrêt.
    – Kaileena tout va bien ?
    L’intonation de sa voix allait du plus grave au plus aigu. Elle avait grésillé presque tout le long. Ses lèvres avaient quatre fois changé de position. Je regardai à nouveau mon ami. Il ne lui restait plus qu’une vingtaine de cheveux. Cent poils blancs habillaient son double menton. Sept de ses dents brunes étaient visibles. L’une était cariée. Il avait 67 ans.
    – Kaileena répond moi !
    Je dirigeai lentement mes yeux vers les siens. Deux reflets sur sa cornée. Trois veines apparentes d’une largeur de dixièmes de millimètre sur sa sclérotique blanche.
    – Je...
    – Est-ce que tout va bien ?!
    Les mots me manquèrent. J’avais mal au cœur.
    – Ma petite, est-ce que tu te sens bien ?
    Sa petite ? Est-ce que je me sentais bien ? Je m’appelais Kaileena. La couleur de sa peau était toute pâle. Il me secoua, les deux mains sur les épaules.
    – Oui... je...
    Son expression devint soucieuse. Il était interloqué. Il se demandait intérieurement ce qu’il m’était arrivé.
    – Que t’est-il arrivé ?
    Mes lèvres tremblèrent. Je tournai à nouveau la tête vers les huit cocotiers, dont le second que j’avais grimpé. Quatre noix de coco gisaient sur le sol, dix mètres plus loin. L’une d’elle s’était fêlée contre un rocher. Je n’avais pas eu l’occasion de boire leur jus. J’avais eu soif. Puis j’avais eu une insolation. Je m’étais traînée à deux mètres de l’endroit de ma chute. Quand l’avais-je fait ? Moins d’une minute avant ? Plus d’un millénaire après ? Je n’en avais aucune idée. Pour la première fois de ma vie, il s’était écoulé du temps sans que je m’en aperçoive, et sans me dispenser de bouger. Qui avait bougé ? Mes intestins se soulevèrent. Quelque chose arrivait à mon organisme. Ou Etait...
    – Je vais bien, Zohak...
    Le vieillard fit une nouvelle grimace. Son visage puait.
    – Kaileena, tu as une drôle de couleur...
    Nous étions loin de notre cabane. Le soleil se couchait, sur la mer rectiLigne. Ce serait bientôt l’heure de manger. Je n’avais pas faim. Une bouchée de plus et...
    – Viens avec moi, ma pauvre petite. Je vais te faire manger un morceau d'ananas. Ça va te requinquer... »
    Mon sang tambourina mes tempes. Mon ami enlaça mon bras droit sur ses épaules et me suréleva. Mon buste décolla de quelques décamètres. Je fus pris de malaise. Mon estomac se retourna. Un hoquet me submergea la gorge, et tandis que je me penchais plus bas que terre, je déversai sur ses pieds de glaireux vomis liquides, avant de m’évanouir...
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  • lpb Voir le profil de lpb
  • Posté le 13 avril 2009 à 19:35:59 Avertir un administrateur
  • Depuis peu, je prends plaisir à suivre l'histoire de Kaileena et après ce tout dernier épisode, je tenais à te féliciter pour ton excellent boulot !! :ok: ; vivement la suite !! :-D
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  • Crizalid07 Voir le profil de Crizalid07
  • Posté le 22 avril 2009 à 14:53:53 Avertir un administrateur
  • :merci: :)
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  • SyndroMantic Voir le profil de SyndroMantic
  • Posté le 29 avril 2009 à 16:55:56 Avertir un administrateur
  • :merci: Ipd :-)



    Chapitre Troisième : QUE L’OBSCURITE SOIT…




    Mon réveil se fit de manière progressive, comme si mon esprit était tiraillé entre deux volontés contraires. A plusieurs reprises, il me semblait reprendre conscience, en sécurité dans un coffre semi éveillé, après le malaise dont je fus victime. Je me rappelle même avoir compté ces occurences, les premières fois. Peut-être même chronométrées. Puis, au fur et à mesure, je cessai d’en tenir compte. Je ne me souvins même plus des chiffres que j’avais obtenus, avant de me relâcher. Ce que je sais, c’est que parallèlement ma baisse de vigilance engendrait une hausse de ma mémoire émotive, à l’instar de sabliers communicants. Ce que je ressentais n’étaient plus des paramètres, mais des bribes de souvenirs humains. Dans le brouillard de mes songes, j’entendais de lointaines plaintes, quelqu’un qui me pleurait, un homme. Un cœur lourd de regrets…
    Quelques heures plus tard, j’ouvris mes yeux pour de bon, rassurée de constater que l’accommodation de ma vue ne serait corsée par la lumière du jour. Ce dernier s’était achevé depuis plusieurs heures, laissant place à une douce nuit étoilée. Le campement était faiblement éclairé par le feu de bois, dont les chauds reflets peignaient langoureusement la jungle environnante. J’avais dormi sur une large paillasse de feuillages pour le moins confortable. Une serviette mouillée avait été disposée sous mon crâne alourdi. Pourtant, alors que je me relevai prudemment de mon matelas, je ne ressentais aucun symptôme de la moindre fièvre. Seul mon estomac se plaignait par des gargouillis, et les maigres maux de ma tête se dissipèrent rapidement. Je manquais encore de forces, mais j’avais assez de lucidité pour deviner mon protecteur, le dos tourné vers le foyer fumant, bras joints, mains sur les coudes, nuque compressée, le regard absorbé par la danse secrète et intime des flammes.
    Les branches des feuilles sur lesquelles j’étais assise craquèrent. Mon ami se tourna vers moi sans y croire. Son visage s’illumina, presque plus intensément que le feu qui irradiait derrière lui. Une lueur brilla dans ses yeux réjouis.
    « Oh Kaileena, tu es vivante !!! Exulta-t-il, la voix tremblotante.
    Je remarquai des larmes sur ses joues plissées. Il me serra promptement dans ses bras nerveux, la tête sur mon épaule fatiguée. Je le caressais aussi affectueusement que possible, jusqu’à ce qu’il se décide à reculer. Je ne l’imaginais pas capable d’autant de tendresse à mon égard. Mon accident semblait avoir été l’occasion de montrer son coté le plus paternel, pour la fille que j’étais devenue pour lui.
    – J’ai eu si peur pour toi... Continua-t-il. Pitié…
    – Quoi…
    – Ne me refais plus jamais ça… ! Lança-t-il, entre reproche et prière.
    – Doucement, Zohak… Calme toi. Je vais bien…
    – Oui… Tu en as bien l’air… Zervan me bénisse !
    Il vacilla, à la prononciation accidentelle de ce mot. L’effet se fit également sentir chez moi. En effet, je me remémorais l’étrange hallucination qui m’apparut, sur la plage, et je comprenais alors qui était la mystérieuse statue que j’eu la chance de contempler, près de l’autel zervaniste. Il s’agissait de mon géniteur, un Dieu qu’avait autrefois vénéré mon patriarche. On ne m’avait jamais caché la raison pour laquelle on m’avait enlevée du temple, à ma naissance : Ainsi était la loi divine. Personne ne devait apprendre mon existence hormis les rares prêtres médecins qui firent accoucher ma mère. Pas même elle. La seule chose que j’appris d’elle fut son incommensurable beauté, dont Zohak disait que j’avais héritée. De mon paternel, je ne savais rien.
    Tirée de mes réflexions, le vieillard me serra les bras avec empressement :
    – Bon sang, Kaileena. Que t’est-il arrivé, là-bas !
    – Je...
    J’avais eu soif… Ce n’était pas la première fois que je m’efforçai de me remémorer les faits. Le soleil avait pesé sur mon cerveau… Je m’étais évanouie avant d’avoir pu m’hydrater... La mer était déchaînée…
    – … J’ai eu une insolation.
    Pourtant non. La mer était tout ce qu’il y avait de plus calme, ce jour-ci. Presque reposante pour une fois. Mais quel était donc le responsable de l’agitation que je ressenti ?
    – Pourquoi n’as-tu pas pensé à te couvrir la tête ? Je t’avais laissée mon chapeau, au cas où… Il a vraiment fait chaud, cet après-midi !
    Et je n’avais pas pour habitude de pâtir de la chaleur, ni des rayons du soleil. C’était l’une des différences entre moi et mon compagnon. En l’espace de huit années, il était devenu un vieil homme meurtri par l’âge, à la peau sèche et tirée par le climat. Il n’avait plus rien à voir avec le grand homme empli d’assurance que j’avais connu, avant notre débarquement. Il était beaucoup plus faible. Son dos commençait à se voûter. Sa dentition était laide. Je n’imaginais pas à l’époque combien le temps pouvait ruiner les hommes, car pour ma part, il n’avait cessé de m’avantager. Non seulement d’un point de vue morphologique, mais aussi dans mes capacités immunitaires. Cela faisait bien cinq ans que je n’avais pas souffert de la moindre maladie, y compris toutes celles qui circulaient dans cette zone de la planète. Environ cinquante fois moins que mon tuteur. D’ailleurs, il ne cessait de me dire que je n’avais pas changé…
    – J’ai oublié… M’excusai-je.
    – Toujours aussi tête en l’air, hein ? Se moqua-t-il d’un rire faux.
    Alors de quoi avais-je été victime ? Pourquoi m’étais-je évanouie, à cet endroit, à ce moment, de cette façon ? Comment avais-je pu rêvé de si curieuses visions ? Et pourquoi avais-je rêvé des zervanistes ? Zohak était loin d’arriver au niveau de mes questionnements. Pourtant, lui possédait une partie des réponses…
    Je soupirai avec langueur, épuisée. Et les vomissements ?...
    – Que tu es pâle, ma petite… Je vais te chercher à boire.
    Zohak s’éloigna, et alors qu’il pressait un jus de fruit dans un gobelet en terre cuite, je fis quelques mouvements pour m’étirer. Mes muscles étaient particulièrement tendus, comme froissés. C’est alors que je sentis une matière me gratter le dos. Je me demandai sur le moment si ma peau n’était pas en train de peler. Mais quelque chose irrita ma gorge et je toussai plusieurs fois, le poing ouvert devant la bouche. Je le sentis soudain. Il dévala mes phalanges, et s’émietta sur mes draps, les jambes en tailleur. Zohak remua mon nectar. Le cœur battant, je secouais mes cheveux. J’en étais infestée, partout sur ma peau. Comment avait-il pu passer à coté de cela ?

    Ils étaient remplis de sable.

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  • SyndroMantic Voir le profil de SyndroMantic
  • Posté le 29 avril 2009 à 16:57:01 Avertir un administrateur


  • Je relevai la tête, innocente, sans dire un mot.
    – Tiens, ma petite. Tu aimes le jus d’ananas ?
    Le vieux prêtre me tendit la boisson avec constance. Il y avait quelque chose d’indécis dans son humeur. Ses yeux me fixaient avec mal-être. Quand je répondais à son regard, il le baissa plusieurs fois, puis je vis apparaître dans sa lueur des rictus de pardon. Je l’avais rarement vu si triste, et c’est peut-être pour cette raison que je ne pus comprendre sa douleur. Je crois que je commence à éprouver des regrets, pour lui…
    – Zohak ?
    – Oui, ma chérie ?
    – Dans… dans mon sommeil, j’ai entendu les plaintes de quelqu’un…
    Le vieil homme mordit ses lèvres gercées. Il me regarda sans dire un mot.
    – … Il n’arrêtait pas de prier : « Pas elle ! Pas elle ! Jamais ! »
    – Non… « pas toi… » Approuva-t-il, s’appropriant les paroles dont il était l’auteur. N’importe qui, mais pas toi…
    – A vrai dire, il n’y a que toi et moi, sur cette île. De quel Autre pourrions-nous parler ? Depuis le temps, on l’aurait su…
    Je m’interrompais. Le regard du zervaniste était absent. Il continuait de ne rien dire, abyssalement plongé dans ses réflexions. Je vis néanmoins des pics de tristesse, dans ses sourcils. Il ne semblait même pas avoir senti que j’avais cessé de parler.
    – Tout va bien, Zohak ? Le rappelai-je.
    – Oui… Oui… C’est juste… Aujourd’hui, j’ai failli croire que… que tu t’étais en allée pour de bon…
    Le pauvre vieillard soupira en fermant les paupières. Je le réconfortai, la main sur son dos frileux :
    – Je suis là, maintenant…
    Il esquissa un mince sourire, toujours regardant ailleurs. Je résolus qu’il était temps de le laisser, que tout avait été dit et traité. Mais pourtant, il restait toujours… :
    – Par contre,… Repris-je, pensive. J’ai l’impression d’avoir entendu autre chose, aussi.
    Cette fois-là, Zohak se tourna enfin vers moi, le front plissé. Il semblait absolument ne pas voir ce qui pouvait encore m’interpeller, bien qu’il brûlait de le savoir.
    – Quoi donc ? Demanda-t-il de sa voix grave.
    – Il me semble avoir aussi entendu quelque chose du genre : « Arrête ! Jamais ! Ça suffit ! » Qu’est-ce que ça voulait dire ?
    Il ouvrit la bouche, sans qu’aucun bruit n’en résonne, malgré sa forme circulaire. Je sentis une idée traverser son esprit.
    – Rien ! Non, je… Je n’ai jamais dit cela ?! Dit-il pourtant.
    Il me fixa dans les yeux, presque à m’en déstabiliser. Je crus passer pour folle, à travers son reflet.
    – Ah bon. Mais alors…
    Je ne sus quoi répondre. A dire vrai, tout cela était bien flou, dans ma mémoire. Je n’avais aucun fait auquel me rattacher, et je commençais à me méfier de mon inconscient. Peut-être m’avait-il trompée… ?
    – Ce n’est pas grave, mon enfant… Affirma Zohak. Tu as été très épuisée, ce soir. Maintenant, il faut que tu te reposes, et que tu relâches un peu. Ne te torture pas trop l’esprit… Pour ma part, j’en ai bien assez fait l’expérience.
    Il se leva. Songeuse, je balayais de ma main les grains de sable encore infiltrés dans les plis de mes draps. Avait-il une idée de ce qu’ils faisaient partout sur mon corps, jusque dans ma gorge ?
    Non, il n’en savait rien. Et c’était mieux ainsi. L’expérience que j’avais vécue était unique. Maintenant encore, je demeure la seule à avoir su ce qu’il s’était produit en moi, jusqu'à ce que vous lisiez ces lignes. L’oxygène purifié. L’évanouissement. Les visons du temple zervanistes. Une incroyable acuité visuelle apposée à une analyse effrénée des moindres détails. Et bien sûr le malaise… Toutes ces sensations inédites m’appartenaient, transcendant les dimensions. Par orgueil, peut-être… ou bien par intuition, je me refusai d’en faire part à mon protecteur. Notre liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de nos existences*. Et ce phénomène là, je comptais bien le renouveler aussi souvent que je le désirerais, sans risquer la moindre contrainte de mon tuteur. Excitée par l’anticipation de cette prochaine expérience, je me remis en mémoire tout ce que j’avais éprouvé à mon réveil, tandis que j’étais le mieux consciente. Observant mon ami qui surveillait le feu, je sentis que j’aurais été bien incapable de renouveler la dissection que j’avais faite de sa physionomie. Quant à deviner son âge…
    – Très bien. Repris-je en souriant. Alors parlons de sujets futiles : quel âge as-tu ?
    Zohak marqua un temps, et se tourna à nouveau vers moi, intrigué.
    – L’âge que j’ai ? Hésita-t-il. Euh… Combien me donnerais-tu ?
    Soixante-sept ans.
    – Alleeez… Vas-y, dis…
    – Eh bien… Fit-il, indolent. Oh, je ne m’en souviens plus. Comme tu le dis, c’est assez futile.
    Je le dévisageai d’un air malicieux.
    – Donne moi une estimation… ?
    – Tu y tiens vraiment ? Oh, je crois que j’ai bien du dépasser la soixantaine. Je ne les fais pas hein ? Ironisa-t-il.
    Toujours le mot pour rire. Je fis la grimace pour le taquiner. Il s’esclaffa, et me fit un clin d’œil, avant de retourner à ses affaires. Cependant, je n’avais pas l’intention d’en rester là :
    – Quand est-ce que tu es né ?
    – Quand est-ce que… ? Répéta-t-il. Mais pourquoi veux-tu absolument le savoir ?
    – T’occupes pas. Dis moi la réponse…
    – Alors… Murmura-t-il, pensif. ça remonte à très longtemps, tu sais… Ah. oui : Je suis né en 209.
    Il y avait soixante-sept ans de cela.
    – Autre chose ?
    – Hein ? Euh, non… Non, c’est tout.
    – Pourquoi ces questions ?
    – Pour rien. »
    Zohak me lança un regard surpris. J’avoue que je n’avais pas été bien discrète, dans mon détachement, et en particuliers lorsque je me rendis compte que j’avais deviné à l’année près son âge, quand bien même il ne m’ait jamais rien dit. Pas une seule fois. Je le savais aussi certainement que l’heure qu’il était. C’était la première fois que nous avions cette conversation, ce qui justifiait son étonnement. Mais le mien était aussi de taille. Jamais je n’avais été jusque là capable d’évaluer l’âge d’un objet à sa simple vue. Par ailleurs, je ne l’avais pas non plus fait dans des conditions ordinaires. Je n’avais absolument pas pu le maîtriser, et c’était peut-être ce vertige, dû à cette perte de contrôle inexpliquée, qui me bouleversa au point d’en vomir. Mais après tout, c’était là un potentiel de taille. Cette précision chez moi n’avait jamais atteint un point aussi élevé. J’aurais pu certifier l’âge de notre îlot ! J’aurais pu donner la date de n’importe quelle création... Telles furent mes pensées, alors que le zervaniste éteignait le feu, avant de se coucher. Le temps que l’obscurité se fasse, je me concentrai sur ses mouvements, sa posture, ses grognements... Et tout en le regardant, je calculai dans ma tête...

    Zohak, tu n’as plus que deux ans à vivre.




    *citation du philosophe : Alexandre Soljenitsyne
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  • Posté le 29 avril 2009 à 16:58:01 Avertir un administrateur




  • Nous dormîmes à la belle étoile...
    01 heure 21 minutes 44 secondes...
    01 heure 21 minutes 45 secondes...
    01 heure 21 minutes 46 secondes...
    01 heure 21 minutes 47 secondes...
    01 heure 21 minutes 48 secondes...
    Je ne parvenais à m’assoupir. Quelques criquets résonnaient timidement dans la jungle somnolante. La lune éclairait telle un phare notre modeste clairière immobile. Et la lune ? quel âge pouvait-elle bien avoir ? J’étais encore subjuguée par mon précédent pouvoir, rêveuse sous l’astre prédicateur. Je voulais tout dater. Tout savoir. Tout comprendre. Je n’avais pensé à rien d’autre, depuis que nous nous étions souhaités la bonne nuit, Zohak et moi. J’observais à nouveau mon colocataire, assise sur mon matelas végétal. Il s’était couché dos à moi, les membres repliés, blottis sous ses draps. Il n’avait pas bougé depuis trois heures et demi. J’en déduisais qu’il dormait. Mais il arrive que la vérité porte plusieurs visages, et que les raisonnements logiques ne soient pas le seul moyen d’y accéder. Derrière son masque retourné, Zohak n’avait pu fermer l’œil plus de quelques minutes...
    01 heure 22 minutes 00 seconde 00 dixième
    « Zohak... ? Hasardais-je dans un murmure.
    Il ne me répondit point, et imita peut-être même quelques ronflements. Mais une adolescente ne se laisse jamais abattre du premier coup.
    – Zohak, tu dors... ? Répétai-je dans le silence nocturne.
    – Moui... ? Bredouilla-t-il à demi conscient.
    – Comment était mon père ?
    Il se tut à nouveau. Après un temps, il se redressa doucement vers moi. Je devinais son étonnement, dans le filtre lumineux de la nuitée.
    – Ton père... ?
    – Tu répètes toujours mes questions ?
    Il ferma les yeux en soupirant, fatigué.
    – Il est tard... pourquoi maintenant ?
    – Je n’arrive pas à dormir... Et je m’ennuie... Tu peux me raconter sa vie, comme ça j’aurais de quoi rêver.
    J’étais assez dégourdie, dans le mensonge.
    – Hmmm... ton père... Marmonna-t-il en baillant. Ton père était notre Dieu... Nous lui rendions hommage chaque journée...
    – D’accord... mais lui ? Qui était-il ? A quoi ressemblait-il ?
    – Oh... Il était très majestueux... Vraiment resplendissant...
    – Décris le moi...
    – Il avait une tête de lion... quatre ailes immenses... et un grand sceptre...
    Je ne parvins à feinter la surprise, mais l’obscurité me rendit ce service.
    – Et sinon ? Il était gentil ? Qu’est-ce qu’il aimait ?
    – Je ne te souhaite pas de rêver de sa personnalité, ni de ses goûts. Répondit-il sèchement.
    – Il était vraiment si morbide... ?
    Il étouffa un rire nonchalant.
    – Pense bien, Kaileena, que nous n’aurions fait un si long trajet s’il n’y avait réellement eu raison de craindre sa colère...
    – Quel trajet ?
    Il y eut un nouveau silence. Zohak reprit :
    – Je voulais parler de ton évacuation...
    J’observais le calme qui suivit ses paroles. Dans la pénombre, je vis le reflet de ses yeux me fixer attentivement, comme pour lire mes pensées. Lorsque je finis par baisser la tête, le zervaniste se recoucha dos à moi. Les insectes avait cessé de striduler. Mais j’avais besoin de savoir. Tout le monde a besoin de savoir.
    – Allez... Tu peux bien me parler un peu plus de lui...
    Zohak souffla d’exaspération.
    – Tu ne l’as jamais fait... ! M’indignai-je.
    – Et j’avais mes raisons, figure toi. Qu’est-ce qu’il y a ! Tu penses que nous aurions voulu t’enlever à un valeureux ?!
    – Je ne sais rien de ce que vous avez voulu faire...
    – Et c’est tant mieux !

    ~°~.~°~.~
    « Pourquoi donc ?
    – Parce que ça ne te regarde pas !
    – Mais c’est de moi qu’il s’agit, tout de même !
    – Et bien tu n’as pas à le savoir !
    – Mais c’est dégueulasse... !
    – Eh ! Si tu continues, tu vas te prendre ma... »
    ~°~.~°~.~

    Ma respiration se calma. Mon pouvoir de prédiction avait rarement été si efficace. Ce soir-là, il m’avait permis d’éviter de franchir cette dangereuse limite.
    – Que m’importe, ce que vous ayez voulu faire. Repris-je, sur le ton le plus modéré. C’est mon père. Bon ou mauvais, je pense avoir le droit de savoir de qui je suis la fille. Pourquoi ne comprends-tu pas cela ?
    Zohak me fixa, le visage grave.
    – Tu veux vraiment le savoir ?
    J’acquiesçai de la tête dans un silence religieux. Le temps parut se figer. L’expression de mon tuteur était plus noire que l’obscurité.
    – Zervan était un monstre. Commença-t-il enfin. Un démon de la pire espèce. Jamais je ne connus de roi plus cruel. Il passait ses journées à se baigner du sang des sacrifiées. Rien ne pouvait apaiser sa soif de violence et de barbarie. Tous les prêtres qui avaient osé contester ses ordres sanglants avaient été torturés dans l’éternité dont il a pris possession. Il était impossible de contester sa suprématie. Les humains sont ainsi créés qu’ils dépendent insensiblement du temps qui leur est octroyé. Et Zervan, investi de leur contrôle, a prit un malin plaisir en écrasant tous ses sujets. Jamais dans toute la Perse il n’y eut de domaine plus sordide que le temple sur le Damãvand. Et c’est encore bien peu de ce que je peux t’informer sur la vie qu’on mène là-bas !
    Il s’interrompit, les yeux tendus avec sévérité, agacé. J’essayais de dissimuler ma stupeur et de conserver mon calme. Après tout, le monde était déjà bien accoutumé aux tyrans, bien que cette révélation m’apprit à considérer mon tuteur sous un regard différent. Il avait beau être parfois pénible ou pataud, au moins n’était-il ni brutal ni odieux. Et pourtant il y avait quelque chose d’autre dans le regard que je devinais à quelques mètres d’une sombre distance. Comme s’il devinait le jugement que je lui avais attribué…
    – Qu’est-ce que tu as, Zohak… ?
    – Et bien, il y a juste que ça me… ça m’énerve que l’envie te prenne, comme ça, à l’improviste, de te fasciner pour l’homme qui t’a reniée… !
    – Comment ça, « renier » ?
    – … T’Aurais » reniée.
    – C’est-à-dire ? Vous n’avez jamais pu en être sûr ?
    – Peut-être connais-tu Zervan mieux que nous… !?
    – C’est facile de se poser en supérieur ! Mais tu sais que je suis parfois mieux informée que toi ?
    – Ah bon ! Siffla Zohak, enfin piqué au creux de son orgueil. As-tu par hasard eu vent d’une quelconque visite de Zervan, à ton attention ? A-t-il déjà cherché à te retrouver ? A part les gènes, qu’est-ce qui fait de lui ton père ?
    Je n’avais rien à répondre. En même temps, c’était moi qui posais les questions, et j’en avais obtenu les renseignements depuis un moment déjà. Soit, il ne me restait plus qu’à éteindre mon instinct qui se tournait vers mes parents. Je n’avais pour tout dire jamais vraiment eu l’esprit de famille. Plongée dans mes réflexions, je n’attachai malheureusement que trop peu d’importance à ce qui me fut ensuite déclaré…
    – Oublie ce qu’aurait du t’apporter Zervan. C’est moi qui ait été le seul à prendre soin de toi, durant toutes ces années… toute ta vie… Moi je ne t’abandonnerai jamais.
    Je lui souriais tendrement. Il était là pour veiller sur moi. Jamais il n’oserait adopter un aussi terrible comportement. C’est alors que je me remémorai soudain certaines sensations, à la réalisation de cette idée…

    ~°~.~°~.~
    « Je t’accompagne, dans ton épreuve. Adieu… »
    Le reflet d’un monstre…
    Creusant la plaie avec son lame…
    Embrasement de regard. Saisi de tignasse…
    « Tu vas te prendre ma main dans la face ! C’est clair !? »
    Comme une tache, dans son regard paternel.
    ~°~.~°~.~

    Il me voua un regard insistant, avant de conclure :
    – Je peux me rendormir, à présent ? »
    J’acquiesçai encore. Le prêtre retourna à sa somnolence, en même temps que je m’étalais sur le dos, mes yeux traversant notre toit de feuillages. Il l’avait finalement dit ! J’étais née d’un Dieu ! D’un véritable Empereur surpuissant ! Il était craint de tous. Et Zohak était extrêmement loin de pouvoir le rivaliser. Il avait une dizaine… une cinquantaine ! Plus peut-être, de serviteurs que je ne pouvais l’imaginer, qui eux-mêmes diffusaient ses prérogatives à travers tout un monde… Un monde si fascinant… Un monde que je n’avais jamais connu. Un monde courbé sous le talon de mon père. Un monde dont j’étais manifestement l’héritière. L’héritière, d’une manière ou d’une autre. Que Zervan m’ait formée ou non à ce rôle. Car il ne pouvait se taire, à travers les âges. Au fur et à mesure que j’évoluais, il ne cessait de se manifester, de plus en plus persistant : le contrôle du Temps. Bientôt, je serais moi aussi dépositaire du même pouvoir, de la même puissance. Avec un peu d’expérience, je pouvais moi aussi être amenée à dominer le monde… Je pouvais être une véritable Impératrice !
    L’Impératrice du Temps…
    Digne d’un conquérant…
    Digne d’un guerrier…
    Digne d’un prince…
    Je m’assoupis…

    Et l’Obscurité se fit…




    j'attends vos coms avec impatience :mort:
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  • Posté le 1er juillet 2009 à 21:54:04 Avertir un administrateur
  • Toujours aussi captivant ! :ok: J'aime vraiment ton style d'écriture.Cela fait un petit moment que tu n'as rien publié. Tu as déserté le forum ?
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  • Posté le 3 juillet 2009 à 12:34:35 Avertir un administrateur
  • j'attendais un com :rouge: ça sert à rien de poster ici s'il n'y a personne qui lit. en général, je poste un peu plus sur le forum de prince of persia sur ps3 http://www.jeuxvideo.com/forums/1-836-8769821-1-0-1-0-l-autobiographie-de-kaileena-fan-fic.htm comme ça, le temps que j'ai des commentaires là-bas, je peux améliorer le chapitre que je vais poster ici. comme ça va être le cas sous peu.






    Chapitre Quatrième : LE PALAIS DES ZERVANISTES



    Zohak dormait encore. L'aube approchait imperceptiblement. Dans 2 heures et 57 minutes. C'était bien peu, quoique mon expérience de la veille m'eut exténuée, et que cet horaire aussi court soit-il n’eut pas été un luxe, compte tenu de ma fatigue. Le sommeil était encore quelque chose d’important pour mon épanouissement, à cet âge. Pourtant, je teins à me relever, sur mes draps. Je le rattraperais plus tard. Mes journées n’étaient pas tellement occupées. Ça, c’était ce que m’avait inspiré mon quotidien, car je pensais le côtoyer encore longtemps. Et je jugeai mon dernier rêve suffisamment inhabituel pour lui sacrifier quelques minutes d’éveil supplémentaires, malgré l’appel du repos. Si j’avais pu savoir ce que me réservait encore l’avenir…
    Sur la pointe des pieds, je me déplaçai vers la cabane sans un bruit. La nuit semblait figée. Et je crus sentir son refus de bouger, quand je tirai attentivement la porte de bois dans un grincement précaire. Mais j’étais encore bien fine, et pus rapidement me glisser dans l’entrebâillement obscur. A tâtons, je me rendis dans ma chambre par des gestes que je connaissais par cœur. Enjamber la petite racine dans l’antre. Éviter les amas de paperasses sur le parquet. Contourner le lit de Zohak. Longer l’armoire. Pousser le battant de la porte. Je pénétrais dans ma chambre, comme si je ne l’avais plus vue depuis des millénaires. Les choses étaient pourtant pareillement rangées. J’avais encore mes repères, lointains, mais assurés. Mon dessin n’avait pas changé de place. Sa couleur s’était un peu brunie. Je le pris sur mes mains et le roulai avec précaution entre mes doigts. A l’affût, je résolus que la pièce était trop sombre. Il était encore tard. C’est ce que disent toujours les humains, dès lors qu’ils sont entrés dans les ténèbres : ils ne songent jamais que la lumière est déjà en route. Heureusement, cette nuit était nuit de pleine lune. L’extérieur était encore clair. Une fois que j’eus prit mon pinceau, ma plume et mes teintures, je sortis du cabanon et m’éloignais du campement.
    A partir de quelques pas, je réalisai l’acte que j’étais en train de commettre. Je faisais le mur. J’étais là où jamais mon tuteur n’aurait voulu que j’aille. Dans la forêt, au creux de la nuit. Autrefois, je pensais que c’était son veto qui me dissuadait de le faire. Mais après cette conversation, je compris que la Seule autorité suprême qui m’ait jamais ordonné en mon fort intérieur, comme dans celui de tous les humains : c’était le Danger. Or donc, que pouvait craindre la progéniture d’un Dieu du Temps ? Je me sentais toute puissante, bien que je ne connaisse même pas vraiment en quoi consistaient mes pouvoirs ; les idées les plus folles m’avaient traversé l’esprit, dans mes pensées. Parmi elles, bien sûr, celle d’être Immortelle… Mais invulnérable ? Cela était encore à dire. Mais je n’aimais pas parler.
    Ma promenade nocturne fut douce. Les pâles rayons que filtraient les feuillages d’encre possédaient une féerie que même le soleil n’aurait su me transmettre. Valsant entre les piliers végétaux, je me laissai bercer par cette agréable rêverie éveillée. Ô Silence, combien ton écoute est cent fois plus musicale que le tumulte de la vie… Si le sommeil restaure la santé du corps, il fallait bien qu’une telle volupté restaure mon moral. Pourquoi mon protecteur n’avait jamais ainsi guéri mes tourments adolescents ? Voyons : sa simple présence m’aurait terrifié, dans de telles conditions. Tout cette léthargie de jouissance aurait basculé en Cauchemar, si j’avais seulement imaginé qu’il puisse m’avoir suivie, caché dans les broussailles.
    Si ce fut le cas, je ne pouvais de toute manière le distinguer. L’obscurité était encore trop forte. Il me fallut plisser les yeux pour discerner les détails de mon dessin. Par deux traumatismes confondus - l’un par mon aquaphobie, l’autre par ma vision – je remarquai néanmoins les deux pupilles turquoises de mon prince. Car c’en était bien un. Je l’avais d’abord senti, depuis que je rêvais de lui quelques mois plus tôt, d’après son regard alourdi par la charge de son grade. La représentation plus précise que m’offrit la respiration des sables appuya ce pressentiment de par ses riches rubans pourprés et son attitude emplie d’honneur. Et enfin, mon rêve d’il y avait quelques minutes me l’avait confirmé, me le présentant dans son habit cérémonial, à coté de son père monarque. Les deux individus se disputaient dans la salle des trésors, inondée de joyaux divers. Tout n’était là-bas que dorures et diamants, tel une caverne fabuleuse. Mais des tremblements apparurent, interrompant leurs agressions. Une vapeur noire émana du plafond. A cette vue le dauphin prit peur, et avant même que son roi n’ait pu prononcé la moindre interrogation, il détalait vers la sortie. C’est alors que des tentacules jaillirent des murs…
    L’orée du bois n’était pas loin. Je débouchai bientôt sur une prairie faite de hautes herbes, où aucun arbre n’altérait la clarté de la lune. Je marchai dans cet espace, cherchant un point auquel je puisse m’installer, et un support sur lequel je puisse dessiner. Il y avait un tas de rocailles massives, non loin de là. Je m’y asseyais et démarrais mes ajouts. Inspirée par l’extrême quiétude de ma solitude, je traçai un somptueux palais en arrière fond de ma scène d’affrontement, entre le prince et le monstre. Des tours blanches, des charnières ornées, de vastes balcons fleuries,… J’imaginai avec bonheur quelle pouvait être l’habitation d’un tel Homme. Et je n’osai même pas me figurer ce qu’auraient été ses appartements majestueux, dans lesquelles j’aurais apprécié de le retrouver. Je voyais bien sa demeure au dessus d'une vallée, d'un lac, même, qu'elle abreuvait par des fontaines murales, jaillissant de milles cascades argentées. Le château s'élevait vers le ciel grâce à un nombre considérable d'étages et de terrasses. Je le fis si grand que sa moitié était cachée derrière la bête de ténèbre. En frottant le papier d'une craie minérale, je blanchis ses immenses façades. Une fois mon œuvre terminée, je la portai à bout de bras pour l'estimer dans son ensemble. J'étais presque satisfaite ( un comble pour un être d'éternité ). Il manquait seulement à ce tableau une dignité tachée par l'expression apeurée de mon héros. Avec le fusain que je m'étais confectionnée, j'épaissis ses deux sourcils pour lui attribuer un regard plus sévère, mi-colère, mi-crainte.
    Enfin, j'avais rempli chaque coin de mon support. Je n'avais plus qu'à poser mes outils et le contempler. Et puis que faire d'autre ? Oh non, je n'allais pas le jeter. Il comptait beaucoup trop pour moi. Je pouvais bien l'accrocher, mais où ? Il ne tenait pas debout, et Zohak ne me permettrait pas de toucher à ses clous si je voulais le fixer sur le mur. J'aurais bien entendu voulu voyager dans ce décor fabuleux, éventuellement. Mon humeur était aux idéaux. Mais en dépit de mon incroyable potentiel, il n'y avait aucun lien faisable entre cette création personnelle et l'écoulement du temps dont j’avais le contrôle. D'ailleurs, la création est par elle-même un écart vis-à-vis de l'Histoire, de la chronologie, d’une logique de cause et conséquence. Non, la seule chose qu'il me restait à faire était de le ramener dans ma chambre et le ranger sous le meuble. Le seul palais qui ait réellement pu exister, et qui existait peut-être encore à ce jour, c'était celui de mon ami. Le Temple des Zervanistes. Je n'en avais jamais connu un autre...
    Je roulai le parchemin dans ma paume droite et le serrai dans ma ceinture. Soudain, je sentis le vent se lever. Le phénomène fut si rapide que je le captai instantanément. De frêles bourrasques caressèrent mes joues, les cheveux levés. L’herbe environnante se coucha, en même temps que le feuillage des arbres crépitait. Intriguée par ce brusque changement météorologique, je contemplais la forêt se profiler au souffle de la tempête. Cela se produisait quelques fois, deux par mois en moyenne, lorsque la lune appelait une montée des marées. En tendant un peu plus l’oreille, j’entendis rugir les flots, sur la plage assiégée. Il faisait bon, pour ma part, de se tenir à distance de cette croissance, abritée par les remparts de végétation, qui dans le pire cas d’une inondation constituaient un point de perchoir. J’avais toujours le syndrome de notre débarquement sur l’île. Et pourtant, jamais plus nous n’essuyâmes d’aussi terribles précipitations, par la suite. Ainsi, malgré notre sécurité statistique, la levée du vent et la montée des eaux étaient toujours pour moi un mauvais présage. Et cette nuit-là plus que les autres, à l’instar de ma récente expérience, de ma conversation révélatrice avec mon hôte, et de mon rêve davantage précisé… je sentais que quelque chose de surnaturel était sur le point de se produire.
    Un bruit vint alors se superposer à celui des vagues déchaînées. Un bruit qui se rapprochait. Une nouvelle sorte de tempête. Plus libre que l’Océan. Plus implacable que la Mort. Aussi insaisissable que le Temps. Mille troncs barrant sa route, étaient aussi illusoires que cinq doigts dans le creux de la paume. Ils sifflaient dans leurs barreaux tel un serpent railleur. Eux aussi fuyaient. Et leur traquenard forestier ne les retiendrait pas, immunisés par ma divinité. Depuis huit ans, ils m’avaient observée. Ils avaient patiemment attendu mon heure. Celle de mon réveil. Celle de ma nuit blanche. Celle où la jeune fille piégée se délivrerait de ses chaînes, dès la seconde où elle établirait le premier contact. Dès l’instant où j’avais franchi la limite, de l’autre coté du miroir, mon évasion était devenue la leur. J’étais reliée à eux, de la même manière que j’étais reliée à mon géniteur. Autrefois, ils m’avaient invisiblement accompagnée sur mes chemins littoraux, où la peur et l'inquiétude m'avaient scellée. Mais maintenant que je les avais acceptés, que je les avais imprégnés dans mon âme et dans mes veines, maintenant que nous avions pour la première fois communié... Les Sables étaient de retour, destinés à me retrouver. Moi, leur Maîtresse. Eux, mon Essence.
    De nouvelles bourrasques écartèrent puissamment les cimes des arbres cerclant la clairière. Des jets de lumière firent irruption dans ma direction. Les cheveux en bataille, le vent manqua de me faire décoller. Les sables plongèrent vers moi, dans des nuées flamboyantes d’éclats. Mon cœur ne fit qu’un bond. Avant que le voile cristallin ne me submerge, je détalai dans la direction contraire. Je désertai la clairière à toute vitesse. Les volutes de sables perdirent leur élan. Je disparus à nouveau dans la jungle, tandis que d’autres bourrasques les propulsaient à ma poursuite. Entre les palmiers, j’entendis leur rugissement me rattraper. Je pris mes jambes à mon cou et redoublai mon allure. Peu à peu, mes foulées s’affaiblirent. J’étais toute essoufflée. Mais je continuais de fuir, titubante entre les racines et les fourrés. Derrière moi, le souffle impétueux perdait de sa force, si bien que je le distançais toujours.
    Après cette folle cavale, je débouchai sur des sentiers montagneux, au pied des reliefs de l’Île. Je n’étais jamais allée aussi loin, depuis la fois où nous nous étions réfugiés dans une grotte en amont. A nouveau, je craignis de ne rentrer à temps pour que Zohak n’ait jamais connaissance de ma fugue. Je craignais pour mon futur, pauvre sotte ! J’allais déjà bien assez avoir à faire avec le passé. Si la révélation de ma destiné m’avait premièrement réjouit plus que tout, ma réelle confrontation avec lui me pétrifiait de peur. Le Savoir est un présent que chacun espère. Pourtant, l’ignorance est bien la seule garantie du bien-être que peut désirer une fille de l’âge que j’avais. Une intuition qui nous reste à tous, mais qui malheureusement ne peut empêcher cette quête vitale. L’Homme chasse la connaissance. La connaissance me traqua moi. Les Sables se rapprochaient. Je fuyais, à bout de souffle.
    Prudemment, je longeais les sentiers de ce versant, crapahutant sur les roches instables. Je sortis bientôt de la forêt, marchant au-dessus d’un précipice feuillu. Plus je gagnais en altitude, mieux je discernais les sables se soulever par-delà les hautes branches. Des vapeurs poreuses émergèrent de la végétation, infatigablement à ma recherche. Tremblant de tout mon long, j’escaladais toujours plus anxieuse. Pendant que je me cramponnais à une prise rocheuse, je levai le regard vers le ciel limpide devant une pleine lune resplendissante. J’observai quelques secondes cet astre millénaire, avant de reprendre mon ascension. Les nuages de sables grimpaient toujours, eux aussi. Imperceptiblement, mais résolument. Près de la fin de mon parcours, ils formèrent une couche opaque d’étincelles, un tapis réfléchissant. J’étais partagée entre la crainte de m’y laisser plonger, et la foi qu’ils seraient là pour me rattraper. Aujourd’hui encore, je ne sais vraiment ce qu’il en est advenu. Rapidement, je regagnai une nouvelle zone plane où poussaient en dépit de tout quelques arbres et des touffes d’herbe.
    Je suffoquai, après le trajet que je venais d’effectuer. Les Sables semblaient encore plus lents qu’auparavant. Je les aurais presque crus immobiles, si je n’avais eu au fond de moi la certitude qu’ils venaient me chercher, où que je sois. Lorsque je m’éloignai en boitant, la main droite sur mon poing de coté, ils se hissèrent mélancoliquement par dessus le rebord. Rien ne les arrêterait. Le cœur en tambours, je sentis poindre en moi la résignation de mon destin. C’est peut-être à cet endroit précis que j’aurais du me rebeller, laisser éclater tout entier mon refus, et empêcher quoiqu’il advienne les sables de me prendre. Mais ils m’auraient suivis à travers l’éternité. J’étais trop jeune pour accepter une telle existence. Quitte à risquer ma mort…
    J’atteignis les bords du ravin, en dessous desquelles florissait une partie de la forêt que je n’avais ô grand jamais explorée. Seul une large crevasse plusieurs kilomètres à l’est me rappela des souvenirs familiers. Plus loin encore, il y avait la Plage. Cette fameuse Plage. Celle où les zervanistes avaient fini par nous abandonner. Celle par laquelle nous avions accosté. Celle où j’avais pleuré, sur cette morne souche de bois. Celle où j’avais soutenu Zohak, le temps de fuir la tempête… J’avais vécu tant de choses, sur cette Plage, en une seule et unique journée qui ressemblait à une vie entière. J’estimais mon passé trop chargé pour avoir le courage d’y revenir. Mais que je le veuille ou non, j’avais encore des choses à y découvrir. Ces mystérieux cratères dans le sables,… comme les si nombreux qui parsèment la lune. Cette dernière descendait obliquement vers l’horizon, où devait bientôt naître le soleil… Malheureusement, pour moi, il semblait déjà trop Tard pour que la lumière me vienne.

    Lorsque je me retournai, je vis les Sables m’enlacer de leurs bras d’or.


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  • Posté le 3 juillet 2009 à 12:37:01 Avertir un administrateur
  • Un air infiniment pur se propagea dans mes nasaux, et à nouveau je perdis toute sensation de mon corps. Mes membres me parurent allégés, et j’eu l’impression de décoller dans les airs, ne serait-ce que de quelques décimètres. Les Sables circulaient dans tout mon être, dans chaque recoin de ma conscience, et je le sentis doucement me pencher vers l’abîme céleste, comme dans le sein douloureux d’un ouragan. Brusquement, je perdis mes repères. La verticale et l’horizontale se mélangèrent. Je basculai de je ne sais quel coté, si tant est que je bascula. Cette tourmente me monta au cerveau, au point que des larmes me coulent des yeux, vers le haut ou le bas. Peut-être les deux. Je me sentis tellement dépassée que je voulu rentrer en moi-même, à la souche de ma création. Fut-ce-t-il ainsi que je choisis ma destination ? Mes genoux remontèrent instinctivement, vers ma petite poitrine. Mes bras s’y collèrent aussi, les poings devant mon front alourdi.

    Des flashs m’apparurent alors.
    ~°~.~ Je courais à travers la jungle, apeurée, terrorisée, presque en larmes. ~.~°~
    Ce n’était pas les mêmes que ceux que j’avais ressentis sur la plage. Ils s’agissaient de plans toujours fixes, comme latents.
    ~°~.~ L’expression de Zohak se déconfit, les lèvres tremblantes. ~.~°~
    Mais ce qu’ils percevaient était extraordinairement dynamique. Un rythme aussi saccadé que le battement de mes paupières devant le soleil éblouissant.
    ~°~.~ Il me saisit les cheveux et m’entraîna vers la chambre. ~.~°~
    Heureusement, un filtre pale et opaque était appliqué sur ces furieuses images, et n’en conservait aucune propriété aveuglante.
    ~°~.~ Je cavalais à nouveau dans la jungle, ne songeant qu’à une chose : Fuir ce maudit prêtre. ~.~°~
    Quelques fois, la luminosité était si altérée que ses couleurs s’inversaient, passant à une fréquence négative.
    ~°~.~ Zohak se mira dans la rivière interdite. Il grimaça de chœur avec son Reflet. ~.~°~
    Les contours semblaient davantage assombris, si bien que je crus à travers ces visions percer l’obscurité, déchirer les voiles du mystère.
    ~°~.~ Nous descendîmes au fond du terrier obscur. Les parois portaient l’écho de ma voix jusqu’à lui, à tâtons dans le noir. ~.~°~
    Et je contemplais tout cela avec un omniprésent murmure, comme une voie venant à la fois de derrière et de dedans. Une voix qui répétait avec insistance : « Sables du Temps… »
    ~°~.~ Un homme titubait dans des oubliettes, des tentacules frétillants sur son dos et l’attitude infirme. Son visage parut à la lumière du jour : il arborait un masque carcéral, ancré de deux barres sur chaque œil…~.~°~

    Un bourdonnement liquide vibra à mes oreilles. Des battements cardiaques résonnèrent, mais ce n’était pas les miens. Mes dents faillirent presque se briser. Prise de panique, je hurlai à pleins poumons, sans savoir s’il leurs restait de l’air. C’est alors que je me ressentis comme happée en dehors de la réalité, chassée de ma propre enveloppe. J’aurais pensé que mon cœur lâcherait, avant de comprendre qu’il ne battait plus. La vérité, c’était que je n’avais plus de cœur. Bien vite, je réalisai que j’avais abandonné mon corps. J’avais abandonné la terre ferme. J’avais abandonné la forêt. J’avais abandonné l’Île. J’avais abandonné l’Océan. J’avais tout abandonné de mes raccords à l’univers que je connaissais autrefois. Néanmoins, il demeurait une chose au monde que je n’avais sûrement pas abandonnée : les Sables du Temps. En enfer comme au paradis, ils me suivraient jusqu’à la Mort.
    Quant à la mort, s’il fut un moment où j’en étais éloignée sur tous les plans, c’était bien celui qui allait suivre. Il faisait également nuit, mais celle-ci était bien plus profonde. Le ciel était couvert, par-dessous les étoiles de funeste augure. Même la lune avait disparu derrière les brumes. Tout le pays était plongé dans le noir, à l’ombre de la montagne enneigée. Vers son sommet scintillaient quelques torches discrètes, surmontant d’immenses piliers de pierre. Ces colonnes délimitaient l’enceinte d’un grand château fermé par plusieurs couches de murailles. Elles-mêmes étaient difficiles d’accès du fait qu’elles longeaient les bords de parois très abruptes du mont. D’autre part, l’odeur de sang séché qui émanait de sa cour n’encourageait personne à les traverser, à part ceux de qui en dépendait la vie, par la mort des autres. A l’intérieur, une foule silencieuse d’une centaine de chauves attendait patiemment certes, mais avec beaucoup d’intérêt un événement décisif. Ils étaient tous vêtus de robes pourpres aisément visibles la nuit, ce qui ne semblait pas les arranger. Sur leur torse était brodé un huit d’or couché : il s’agissait bien sûr du sigle des zervanistes, même si aucun d’eux n’était alors coiffé de la mitre rituelle. On pouvait lire l’inquiétude dans chaque recoin de leur visage, tout comme dans les regards qu’ils ne cessaient d’échanger. Cette inquiétude, c’était celle du châtiment proféré aux hors-la-loi, comme ceux de qui ils avaient pris le rôle, ce soir-là.
    La scène témoignait d’une platitude malsaine, comme au lendemain d’une apocalypse. Les seules conversations se résumaient à des balbutiements, et les seules contemplations étaient celles destinées à un dôme plaqué d’or, siégeant en hauteur, dans le dos de cette petite assemblée. A l’intérieur dormait paisiblement une grande créature de lumière à tête de lion. Parallèlement, il était manifeste que s’ils guettaient la moindre activité de ce bâtiment, c’était pour mieux fuir la vue d’une entrée ténébreuse, au creux de la montagne, vers laquelle donnait leur enceinte. En tendant l’oreille, l’on pouvait y entendre quelque gémissement étouffé, accompagné de paroles préoccupées. Certains des prêtres allaient jusqu’à se boucher les oreilles, de peur de défaillir sous la tension environnante. L’air leurs était pesant, laborieux à respirer. L’un d’eux, incapable de supporter cette attente, se recula vers une grande clepsydre d’un mètre de hauteur. La teinte rougeâtre du liquide qu’elle contenait ne permettait aucune équivoque sur sa provenance. Son niveau semblait absolument immobile, à la différence de l’expression du jeune prêtre qui y penchait ses yeux vrillés.
    Un camarade vint le rejoindre, à peine moins troublé que lui.
    « Alors, Dihak ? Ça fait combien, maintenant ?
    - On arrive à la sixième heure… J’espère que Zohak y arrivera à temps…
    - C’est…Hésita son interlocuteur. C’est le plus… compétent de nous tous. Nous ne pouvions pas mieux faire.
    - Vous pensez qu’il lui faudra encore longtemps… ?
    - Je n’en sais rien. C’est l’accouchement le plus ardu que nous ayons eu à faire. Je ne sais pas si Keilanah pourra aller jusqu’au bout, avec son peu d’air disponible.
    - Elle est asthmatique ?
    Le grand homme marqua un temps d’arrêt, avant de lâcher dans un soupir :
    - Nous l’avons bâillonnée. Ses hurlements faisaient bien trop de bruit.
    Dihak déglutit en songeant au calvaire de cette malheureuse femme, lui qui l’avait souvent désirée en l’apercevant dans le harem maudit de Zervan. Mais ce qui se jouait dépassait de loin les idéaux de chacun. Toutes ces précautions étaient primordiales, dont bien sûr celle de la discrétion. S’ils avaient mis au courant le Dieu du Temps, lorsque le fils prodigue vit le jour, ç’aurait pu être celui de leur plus grande félicité… comme de leur pire cauchemar. Un risque qu’ils n’étaient pas prêts à tenter. Mais il y avait encore tant d’épreuves avant d’en arriver là…
    - Enhak, ça ne peut tout de même pas…
    - Il y arrivera. Réconforta son frangin. C’est tout ce qu’il nous reste à espérer, maintenant que notre pénitence est sur le point de s’achever. Qu’importe le sexe de cet enfant : s’il décède dans le ventre de sa maternelle, nous traînerons le pire crime que le Damâvand est jamais connu.
    - Mais s’il naît et qu’il s’agit d’un Fils… Rêva Dihak.
    - Calme toi, pauvre ami… Glissa une voix particulièrement sévère, dans leur dos. Sur ce point-là, Zohak est encore moins fiable que sur le précédant.
    Un zervaniste venait d’apparaître derrière eux. Son regard vert était plus âpre que les autres. Dague à la ceinture, il faisait partie des prêtres sacrificateurs dont personne n’espérait avoir besoin d’ici peu.
    - Jehak, s’il te plait… Ce n’est pas le moment.
    - Vous… Vous me pensez peut-être plus détaché que tous nos autres frères… ?! S’exclama-t-il.
    D’autres hommes se retournèrent pour réclamer le silence. Il ne fallait surtout pas réveiller le dragon qui dormait au-dessus de leurs têtes affligées.
    - Bien loin de là. Avança Enhak, qui jetait des regards inquiétés vers le balcon du dôme. Mais ce n’est pas une raison pour nous empoissonner de tes doutes.
    - Des doutes ? Interrogea l’autre spectateur. Ce Zohak est un professionnel, non ? J’ai entendu dire qu’il approchait de son centième accouchement…
    - Si tu crois qu’il y a là tout ce qu’il faut savoir de ce type…
    - Jehak, c’est bon… Laisse le.
    - Je ne comprends pas… Indiqua le jeune homme.
    - Oublie ce qu’il vient de dire. Nous te l’expliquerons une autre fois.
    - Tu as quel âge ? Lui demanda Jehak.
    - Seize ans.
    - Je vois… Ils ont dû garder le silence, devant toi. Ça peut se comprendre, vu ta jeunesse. Ce qui touche à cet individu a de quoi glacer le sang…
    - J’ai entendu parler de cette affaire, il y a quelques années… Il a failli être renvoyé, c’est cela ?
    Un court silence suivit ces paroles. Tout le monde savait qu’il n’en avait rien été, puisque ce prêtre était encore en fonction à l’instant même, et que leur sort à tous dépendait de son savoir.
    - Zervan n’était pas d’accord. Il était… trop « compétant » pour lui trouver un remplaçant assez vite. Expliqua Enhak. Nous avons été contraints de le tolérer, et depuis il s’est tenu à carreau. Certains ont même réussi à lui pardonner… ce qui n’est pas notre cas, je préfère te le dire.
    - Si ça ne tenait qu’à moi. Renchérit Jehak. Même pour ça, je me ferais un plaisir de l’envoyer au diable…
    - Méfies toi vraiment, quand tu parles. Le coupa-t-on sèchement. Personne ici n’a envie de rire avec le diable, quand il repose à moins de cent mètres de notre désobéissance.
    - Mais expliquez moi : que lui reprochez-vous, à ce Zohak, pour être si agressifs envers lui ? Questionna Dihak.
    Ses deux interlocuteurs se turent un moment. Jehak semblait bouillonner d’envie d’y répondre, aussi violemment eusse-t-il été. Mais son collègue prit avant lui la parole et, se plaçant devant, apprit au jeune novice ce qu’il voulait :
    - Dans le temple, il circule de drôles de rumeurs. Certaines sont pétrifiantes… Depuis que nous le connaissons, cet homme a toujours eu un comportement en marge de notre confrérie… Il est possible que sa fonction est quelque peu influer certains pans de… sa personnalité.
    Jehak fulminait en l’écoutant.
    - Les… lesquels ? S’enquit le jeune homme.
    - Par exemple,… ses tendances sexuelles…
    - Où voulez-vous en venir. Lâcha sombrement Dihak.
    - Tout simplement qu’il s’agit d’un pédaufile !
    - … Nous n’avons jamais eu de preuves tangibles, Jehak. Ajouta son comparse. Pour le moment, ce ne sont que des suppositions.
    - Pourquoi aurait-il fait autant d’erreurs, sinon !?
    - Il ne s’agit que de trois cas, pour le moment. On peut encore lui accorder quelques mesures atténuantes… Cela fait plusieurs décennies qu’il est chargé de cela. Personne n’est parfait.
    - Si. Reihak l’était.
    Un long silence suivit cette réponse. L’émotion qui avait vibré dans sa voix avait fait se retourner plusieurs zervanistes. Mais, pour la plupart, ils s’en détournèrent négligemment, comme s’ils s’y étaient habitués. Quoiqu’il en soit, aucun d’eux n’en fut surpris. Chacun savait quel était le sujet sensible qu’il fallait éviter en sa présence. Ses yeux étaient devenus luisants, presque à en larmoyer. Il crispa sa bouche pour retenir une exclamation de révolte, jusqu’à ce qu’Enhak s’adresse à lui :
    - Je t’en prie, Jehak… Cette rancœur ne te mènera à rien… Tu dois arrêter de ressasser les souvenirs. Tu dois faire le deuil.
    - Pas avant que la vérité ne soit révélée au grand jour…Rétorqua-t-il. Et qu’il l’ait payé comme il doit.
    Les deux zervanistes échangèrent un long regard, yeux dans les yeux. Enhak paraissait de son avis, à en juger par son expression macabre. Après qu’il ait jeté quelques regards vers des oreilles indiscrètes, il céda :
    - Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, il nous faut attendre.
    C’est à cet instant qu’une pression nouvelle se fit sentir dans le cercle. Un peu plus loin, un zervaniste avait fait remarquer le silence provenant de la crypte. Les gémissements s’étaient tus, et on sentait émaner du souterrain une appréhension sans égal. Enhak se retourna vers Dihak :
    - Où en est le compteur !
    Il consulta la clepsydre :
    - Six heures Vingt. » Affirma le jeune homme, soucieux de ce qu’il venait d’apprendre.
    La foule immobile resta muette devant l’attente imminente. La scène était comme figée. Quelqu’un lâcha de grosses larmes, sanglotant derrière sa manche. La main qui me tenait se mit à trembler. On me mit sur le ventre, et je reçut une violente gifle dans mon dos qui comprima mes poumons neufs. Jamais je n’avais su à qui je la devais. Mes pleurs accompagnèrent ceux d’une multitude. Je fus dirigée vers plusieurs autres mains toutes plus tremblantes les unes que les autres, avant d’être posée sur des draps pourprés.
    Des pas résonnèrent le long de la galerie. Certains compagnons s’épaulèrent à l’anticipation de la nouvelle fatidique. Le suspens était pour certains insoutenable. Ils l’avaient ressenti, depuis que s’était installé le silence. La réaction à laquelle ils assistaient n’était en aucun cas celle qu’ils auraient attendue. Même à distance, ils voyaient la lenteur et la morosité de leur messager final. Zohak parut enfin, à l’antre de la crypte, la barbe encore brune. Son visage était rougie et sa mâchoire crispée. Il lui était inutile de parler. Ses yeux injectés de sang exprimaient suffisamment la nature de l’annonce qu’il était chargé de faire.

    Personne ne se sentit le courage de lui demander la confirmation de mon sexe… Jehak baissa tristement ses yeux. Il serra nerveusement le pommeau de sa dague, tandis qu'il jetait des regards malaisés vers ses collègues qui avaient déjà sortis la leur. Après un lourd soupir, il s'avança en leur compagnie à l'intérieur de la crypte. Ma mère était déjà évanouie, sur ses draps humides. Elle n'avait même pas eu le temps de me voir, ne serait-ce que le millénarisme d'une seconde...



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  • Posté le 3 juillet 2009 à 12:37:51 Avertir un administrateur


  • Treize ans...
    Je me sentis prise de vertige, et revenai lourdement à la réalité. Devant moi irradiaient une flopée de pâles étoiles diffuses dans l’air. Ma tête pesait sur un oreiller d’herbes piquant mes cheveux entremêlés. Pendant que je me réveillais, je vis le brouillard lumineux se désagréger dans mes yeux. Je les clignai plusieurs fois. Ma vue se clarifia et je pus enfin distinguer le vrai ciel face à mon regard miné. Une quantité de merveilleuses constellations brillait dans la nuit. Mais je me rendis bien vite compte à leurs mouvements que ce n’en étaient pas de véritables. Un souffle familier les faisait danser sur mon âme fatiguée. Je me relevai gauchement malgré une respiration pénible et me tint en équilibre, au bord du précipice où m’avaient laissée les sables. Ces derniers, que j’avais justement pris pour des astres, venaient à l’instant de me laisser, voguant hasardement parmi les herbes couchées, et s’étendant comme une nappe tissée de fil d’or sur ce lit végétal. Un berceau vital. La source d’un apaisement essentiel. Le sommeil est parfois un besoin qu’il faut stimuler par des artifices divers. Bien sûr, le mien n’était pas dû à une quelconque douceur de la terre sauvage. La vision que je venais de connaître avait nécessité une détente bien plus agréable de mes sens. Pour cela, les sables avaient su trouver l’origine même de notre passivité : le don de se Souvenir.
    Le Palais des Zervanistes… Dihak, tu avais presque le même âge que moi… Zohak, ce que tu étais triste, lorsque je te vis… et Jehak, as-tu vraiment pu la tuer… ? Elle… M… Maman… Je sentis une crispation dans mes sinus, des larmes prêtes à couler, mais je les reniflai pressement. C’était trop idiot. A quoi bon s’apitoyer ? Tout cela n’était qu’un rêve. Et le parallèle qu’on en fait avec la réalité est toujours relativement confus, même lorsqu’il s’agit de souvenirs. Pourtant, j’étais sûre d’avoir déjà vécu cela. J’avais toujours grandis avec cette mémoire avortée, la berçant au fil de mes années pré-sablières. Zohak ne m’en avait jamais parlé, et maintenant que j’avais entrebâillé le couvercle, je comprenais pourquoi. Il me fallut un certain délai pour faire le point de ma nouvelle découverte. Du peu que j’en avais retenu à mon réveil, ma naissance fut l’un des événements le plus macabre de toute ma vie, et malgré cela tous les prêtres qui y avaient assisté paraissaient comme des coqs en pâte. Malgré une terreur générale presque physique, ni Jehak que j’avais longtemps connu, ni Enhak qui semblait le plus modéré, ni même Dihak vierge de toute corruption… aucun d’eux n’avait su instaurer la moindre parcelle de vertu dans cette horrible scène, et la dignité devait lors être inconnue. Ces hommes étaient inhumains, et précisément dans leur traitement des femmes. Pour autant, j’avais beau être moi-même une de ces femmes, c’était comme si j’appartenais aussi à ce monde. Comme si je me fascinais pour lui, qui m’avait fait naître quelque soit le reste sous cette nuit brumeuse.
    Heureusement, le ciel avait bien changé, depuis. Celui que j’admirais n’avait jamais été autant limpide. Les étoiles, que je pouvais enfin percevoir dans leur forme la plus naturelle, avaient presque du mal à resurgir de cette vitre bleue. Car elle avait déjà acquis sa Couleur, lorsque je me réveillai. L’horizon azuré était encore pire : l’Aube était prête à y faire irruption. Moi qui avais eu de la peine à la voir attarder cette nuitée interminable, voilà que le jour m’effrayait plus que tout. C’était comme si le soleil avait remarqué la fraude que j’avais faite sur sa course. Le sentiment de foyer que j’avais retrouvé dans mon Temple natal n’avait su effacer de mon esprit l’erreur qu’était ma capitulation aux sables. Cette culpabilité me rappela celle de me trouver en pleine jungle, à deux kilomètres quinze de mon lit sécurisé, et au sein duquel Zohak rageait peut-être déjà de ne pas me trouver. Il me fallait au plus vite rentrer chez moi. Celui du présent. Le digne et vertueux asile de ma survivance. Je secouai ma tête un peu somnolente et couru hâtivement le long du versant ouest de la montagne.
    Bien vite, je débarquai sur la plage, à coté des falaises. Au loin, j’aperçus mon banc de cocotiers et me rappelai les noix que j’y avais laissées. Mon ventre commençait déjà à se tortillait de soif et de faim. Faim de déjeuner. Faim de respirer à nouveau. Faim d’avenir. Et faim d’encore quelque chose de plus. Au rythme de mes pas engagés, je contemplais le sable qui s’étendait sur la lagune. Quelle magnifique couleur… J’aurais presque voulu m’y blottir et dormir éternellement. Qu’importe l’envahissante mer qui s’acharnait nuit et jour sur sa frêle nature. Les pieds enracinés dans son velours, je me sentais à l’abri de Tout. Rien ne pouvait m’atteindre. Et, chose incroyable : je pus affronter le regard des flots sans vaciller un instant. J’étais « guérie ». Encore une bonne nouvelle dont j’aurais volontiers fait part à Zohak, autour du délicieux repas qu’il allait bientôt me préparer. A condition pour cela qu’il ait soupçonné si ce n’est juste une fois que je puisse souffrir d’un quelconque mal-être. Peut-être verrait-il cependant un changement dans mon humeur, lorsqu’il m’emmènerait plus tard à la pêche… C’est étrange, la manière dont certaines situations du quotidien peuvent prendre une toute autre allure, selon la certitude qu’on a de leur approche. Il est vrai que maintenant, cette question pour moi ne se pose plus.
    Je me penchai et m’empara d’une coquille fragile. Je la fêlai sur un rocher et en ingurgita son breuvage. La fraîcheur de son goût sucré… Puis, tout en buvant, je continuais de marcher vers notre refuge. 5 heures 17. Zohak dormait probablement toujours comme un loir. Lui qui était si peureux, je riai à l’idée du périple que j’avais moi-même affronté. Après tout, étant donné toutes ces années passées sous le même toit, le lien qui nous unissait m’autorisait un certain esprit de compétitivité vis-à-vis de nos deux parcours. Nous étions les deux mêmes naufragés des zervanistes. Les deux mêmes exilés. Lui aussi n’était plus à sa place. De plus, son bannissement était vraisemblablement beaucoup plus douloureux, compte tenu de toutes les expériences qu’il avait pu vivre avec ses frères. Toutefois, il semblait d’après ma vision que mes impressions étaient justifiées, à propos du rejet à son encontre de la part de ses camarades. Apparemment, pas un seul n’avait témoigné d’une quelconque sympathie pour lui et d’autres étaient près de tentations criminelles. Je n’avais pas compris quelle pouvait être cette « affaire » dont il était coupable, ni de qui ce Reihak pouvait-il s’agir. Et tout cela m’intriguait. J’avais envie de connaître enfin la raison de tout ce qui avait pu ponctué les rapports de Zohak avec ses compères. Le pourquoi de sa démarcation envers son ancienne fonction.
    Je regagnai le campement vingt-trois minutes plus tard. Je m’introduis dans le trou de la palissade et avançai sur la pointe des pieds au milieu des restes de la veille. Comme je l’avais souhaité, Zohak ronflait dans un constant sommeil profond, pendant que je contournais sa couche. Je m’accroupis précautionneusement dans mes draps, savourant par avance le toucher de mon oreiller moelleux, digne de ce nom. Allongée sur mon matelas, je songeais à nouveau à cette incroyable aventure que je venais de vivre, et m’en remémorais avidement les faits. Il y avait encore d’autres points d’interrogation que je voulais abattre. Je n’avais pas saisi tout le sens de leur conversation. Quel deuil Jehak devait-il faire ? Quelles étaient les fautes dont on accablait Zohak ? Quelle était l’origine de leur antique rivalité ? Et par-dessus tout, il y avait une chose que j’aurais voulu voir m’être expliquée :

    Qu’est-ce que pouvait bien être un « pédaufile » ?




    Chapitre 5 à suivre... :mort:
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Sujet : « L'Autobiographie de Kaileena (fan fic) »

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