Les forums de JeuxVideo.com
-
Metatron
- Posté le
23 octobre 2009 à 20:47:11

-
Voici un nouveau texte, qui appelle évidemment une suite mais qui a, comme tous mes textes, sa valeur propre. Considérez le comme une nouvelle de trois page, qui pose juste une atmosphère. Une suite étant possible, et même envisageable et souhaitable. Encore un texte qui a pour toile de fond le monde de l'entreprise, et la vie recluse d'un homme brillant et sociopathe, mon thème de prédilection. J'en profite aussi pour dire que la rédaction de "Fujiwara Heavy Industries" est définitivement annulée, en fait ça ne me plait vraiment plus le thème.
Et puis, donnée sans importance, le texte devait à la base s'appeller Mr Bushido.
« La situation s’annonce complexe avec les Malaisiens. Quel dommage que d’Armagnac soit absent pour deux semaines, ses liens personnels avec les dirigeants du consortium nous aurait été bien utiles» soupira la jeune femme d’un ton las avant de faire un vague signe de la main pour réclamer l’addition à un serveur léthargique et indifférent. Le jeune collaborateur qui était attablé en face d’elle porta son verre de vin à ses lèvres et avala une gorgée avant de rassembler son courage et de poser la question qui lui brulait les lèvres depuis le début de ce dîner. Non, depuis le début de cette mission prétendument urgente à Kuala Lumpur en fait.
« Qu’est ce qu’il a d’ailleurs d’Armagnac ? J’ai entendu parler d’une absence de longue durée mais je ne suis pas vraiment au courant… Ce ne sont pas des congés tout de même ? » Le jeune cadre émit un petit rire, satisfait de sa propre plaisanterie. La politique de l’entreprise, on le lui avait suffisamment martelé jusqu’ici, excluait catégoriquement tout ce qui pourrait apparaitre comme du temps consacré à des activités non productives.
« C’est typique de cette boite, repartit la collaboratrice senior d’un ton amusé. Vous êtes sous la supervision de d’Armagnac mais vous ne saviez même pas qu’il était absent. Ce n’est pas de votre fait bien sur, mais bon, j’ai toujours dit que la communication était insuffisante pour une entreprise aussi grande … Enfin, pour 160 000 par an, ça se supporte Ronnie, ajouta-t-elle avant de partir d’un grand éclat de rire.
C’était la première fois que Ron voyait sa supérieure aussi détendue. Sans doute l’effet du vin. Sans pour autant tourner à l’enivrement en règle, le dîner avait tout de même était bien arrosé. Ron ne put s’empêcher d’envier son salaire de 160 000 euros par an, plus les primes et les avantages en nature naturellement. Pourtant, lui même n’était pas non plus mal payé. Ses amis trouvaient d’ailleurs ses propres revenus scandaleux. Agée de vingt-six ans, Kate, sa patronne était directrice adjointe d’une obscure sous division de la firme. Un bon poste, mais rien d’exceptionnel compte tenu de son ancienneté. Un peu de chance, des résultats pas trop mauvais et une masse de travail considérable bien entendu. Il pouvait aisément atteindre ce salaire dans les prochaines années. Le dépasser facilement même. Il avait été le plus jeune collaborateur à être dépêché dans le cadre d’une mission de cette envergure, et il comptait bien ne pas s’arrêter là. A vingt trois ans, il était promis aux plus hautes distinctions.
« D’armagnac a été envoyé en cure dans une station thermale quelque par en Europe ; reprit Kate, se rappelant enfin du sujet de discussion. Vous savez ce qui s’est passé il y a quelques mois, non ? Notre bien aimé directeur a été victime de surmenage. Quelques jours dans le coma, imputés a tout un tas de causes compliquées mais qui, dans le fond, découlent du stress atroce qu’il a subit. »
Ron avait entendu des rumeurs à ce sujet. D’Armagnac s’écroulant dans le Hall de l’entreprise quelques instants après la signature des accords de joint-venture avec les Chinois. Accords auquel il avait consacré toute son énergie au cours des mois précédents. Un peu comme Caton l’Ancien et les guerres puniques pensa Ron en se rappelant vaguement ses cours de latin au lycée. Sans oublier la fameuse figue.
D’armagnac, L’homme au cent dix heures par semaines, le plus jeune vice président régional que l’entreprise ait connu, le cadre dirigeant le plus productif…. Mister Bushido comme on l’appelait parfois, en référence au code du samouraï à cause de sa manie de mentionner dans toutes ses directives l’honneur et la fierté de l’entreprise. Peut être qu’il y croyait vraiment après tout. Sacrifier sa vie privée et sociale à l’entreprise, ça avait quelque chose d’héroïque. De stupide aussi, aux yeux de Ron en tous cas.
«Quoiqu’il en soit, d’Armagnac supervise quand même toute l’opération de là bas, reprit Kate. Même s’il est censé se reposer. Ce sera lui qui évaluera votre performance sur ce dossier. »
- Je croyais que c’était vous mon collaborateur senior superviseur ? demanda Ron d’une voix tendue. D’Armagnac serait vraisemblablement beaucoup plus exigeant que Kate. Pour la première fois depuis bien longtemps, Ron se demanda si cette mission asiatique était une si bonne opportunité de carrière que ça.
- Ne vous inquiétez pas pour ça. Ce que je vous ai dit ce sont les directives officielles. Dans la réalité, je connais bien Mr Bushido. Il me fait confiance. Voila comment ça va se passer : je lui enverrais mon évaluation de votre travail, il apportera deux trois corrections pour la forme et signera le tout. Franchement ne vous en faites pas conclut Kate avec un sourire engageant
Et puis, toute cette affaire n’est que routine…
Kate interrompit brusquement sa phrase ; le serveur avait enfin daigné les honorer de sa présence. Il s’apprêtait à prendre la parole quand la jeune femme le coupa d’un ton péremptoire et froid, sans doute pour exprimer son mécontentement d’avoir tant attendu pensa Ron.
- Mettez tout sur le compte de la 106.
L’homme accueilli cette marque de mécontentement avec la même indifférence dont il avait fait preuve jusque là, se contentant d’un placide hochement de tête avant de s’éloigner de son pas indolent.
- L’envie de lui faire un pied de nez, de lui tirer la langue et de lui fracasser ma chaise sur le crâne monte irrépressiblement en moi, plaisanta la collaboratrice en braquant un regard chargé d’hostilité dans le dos du serveur.
- Idée séduisante en effet, concéda Ron en affichant un pauvre sourire. Il était encore perturbé le rôle confus que jouerait d’Armagnac dans son évaluation et n’était pas d’humeur à rire. Et puis, il n’était même pas sur que ce fut vraiment drôle.
- Fichues lois hein ?, grommela Kate en prenant une moue moqueuse.
Fichues lois, en effet songea Ron, mais l’homme est absolument libre de les accepter ou de les transgresser, si tant est que ce soit sur le mode de l’engagement libre. Si Kate voulait châtier le serveur, elle le pouvait absolument. En tout cas d’après Sartre. D’abord Caton, ensuite les existentialistes… Vraiment, l’école de commerce devait lui manquer. A moins que l’ingestion d’alcool ne se traduise chez lui par des délires philosophiques.
- Et maintenant, que diriez-vous de se rendre au Lounge pour y prendre un digestif ?, reprit Kate en se servant un nouveau verre de bourgogne qu’elle avala aussitôt.
L’attitude de sa supérieure ne laissait pas de surprendre Ron. Joviale et manifestement grande buveuse, elle tranchait radicalement avec l’image des cadres supérieurs que la culture d’entreprise et que les rumeurs répandaient : bourreaux de travail impitoyables, froids et insensibles. Le fait même que Kate jouisse de la confiance personnelle de Mr Bushido, comme elle l’avait laissé entendre, paraissait étrange tant leur personnalités semblaient s’opposer. Cependant, ce n’était franchement pas le moment pour sa patronne de faire des excès de boisson, résolu Ron : ils avaient rendez-vous le lendemain dans la matinée pour une réunion majeure avec leurs partenaires Indonésiens et la chef d’équipe de la Fujiwara Heavy Industries ne pouvait se permettre d’être indisposée. Restait à rallier Kate à son point de vue. Il fallait faire preuve de tact.
- Je ne sais pas si, étant donné notre planning chargé demain… Il vaudrait sans doute mieux être en pleine forme entreprit d’objecter Ron d’une voix rendue mal assurée par la tension. Et donc…
Kate l’arrêta d’un léger mouvement de la main.
- En bref, vous tentez de me dire avec délicatesse que je bois trop, c’est ça ?
Si elle avait été blessée ou choquée par son subordonné, elle n’en laissait cependant rien paraitre : son ton demeurait enjoué et elle avait l’air de prendre la chose avec légèreté, ce qui rassura Ron. Pas suffisamment pour empêcher ses jambes d’être prises d’une brusque crise de tremblement, cependant. Le stress ne lui réussissait décidemment pas.
- Et vous avez sans doute raison, reprit Kate en souriant, soucieuse de dissiper par cette note d’autodérision le malaise qui semblait envahir son jeune collaborateur. Vous me rappelez un peu d’Armagnac dans sa jeunesse dans le fond… fit-elle en tentant de réprimer un bref gloussement, riant sans doute à une blague qu’elle seule pouvait comprendre. Enfin, bref, je me range à vos arguments, tonton Ron, même si je ne désespère pas que vous m’accordiez ma permission de minuit une fois cette affaire bouclée !
Et pour la première fois depuis le début de la soirée, Ron partit d’un éclat de rire franc et sincère. La tension qui l’habitait l’avait enfin quitté. Sa chef ne s’était pas offusquée de son observation -c’était là le principal-, et sa désinvolture et sa gaieté était contagieuse.
Alors que les deux jeunes cadres se levaient et s’apprêtaient à quitter leur table, un bourdonnement insistant vint troubler le silence qui s’était appesanti sur le bar. Fourrageant frénétiquement dans la poche de sa veste, Kate finit par sortir son Smartphone, dont le vibreur avait annoncé la réception d’un message. Tous les cadres de haut niveau possédaient un appareil de ce genre fournit par l’entreprise pour un usage exclusivement professionnel. Ce bijou de haute technologie permettait aux milliers de cadres de la Fujiwara d’être en permanence connectés entre eux et de pouvoir consacrer tout leur temps libre au service de l’entreprise.
« Oh, un message urgent de Mr Bushido, s’exclama Kate, une nuance de nervosité dans la voix. »
- Lien permanent
-
tirail
- Posté le
23 octobre 2009 à 22:08:47

-
Quelle chute !
Les 1eres phrases manquent de ponctuation, c'est difficile à lire.
L'ambiance est bien réussie, mais le début de l'histoire n'éveille pas vraiment ma curiosité.
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
24 octobre 2009 à 10:06:19

-
Merci de ta lecture Tirail. Les premières phrases manquent de rythme, en effet, je vais retravailler ça.
- Lien permanent
-
Corneille_inc
- Posté le
24 octobre 2009 à 11:42:51

-
C'est sympa comme petit texte...
J'ai plutôt bien apprécié. 'Y a bien deux-trois trucs qui traînent çà et là qui m'ont un peu gênés mais du reste, c'est du tout bon. Par contre le trip flash-backs alcoolisés estudiantins, j'ai eu un peu de mal. Comme l'impression que tu avais mis ça pour combler des vides. Et, c'est p'têt' ma faute aussi, mais j'ai pas pigé la chute
M'enfin, j'ai quand même passé une bon p'tit moment de lecture
Ah, aussi : "Il était encore perturbé le rôle confus que jouerait d’Armagnac dans son évaluation et n’était pas d’humeur à rire" manque pas un mot ou deux, là ?
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
24 octobre 2009 à 11:53:58

-
Merci à toi, Corneille.
Il doit en effet manquer un "par"
Et au début aussi il y a une faute d'accord, ainsi qu'une répétition quelque part. J'arrive jamais à supprimer toutes les fautes résiduelles à la relecture. La chute c'est tout simplement que toute l'ambiance du passage est construite sur la présence/absence de d'Armagnac. Absence pesante car angoissante pour Ron. Relation préalable confuse entre Mr Bushido et Kate etc... Et finalement, alors que chacun semble s'être dégager de cette présence vénéneuse de d'Armagnac, qui sans cesse évoqué empoisonne la soirée, il se rappelle inopinément à eux. C'est pas vraiment une chute, je le reconnais, mais c'était pas le but. Le dîner, simple songe flottant dans un songe, est brisé par la lumière éclatante de Mr Bushido, qui se révèle en Majesté, comme le sabre vient détacher le crysanthème de sa tige: la fleur est un instant dans l'air avant de choir. Même si je suis pas sur que cette phrase ait un sens.
- Lien permanent
-
Corneille_inc
- Posté le
24 octobre 2009 à 12:14:08

-
Ah ouais, donc en fait, j'étais dans le vrai...
Et de rien ! (avant que j'oublie
)
Sinon, t'es pas un peu dans un espèce de tourbillon vicelard qui t'empêche de sortir du cadre universitaire (ou "facultatif"
enfin, j'ai pas d'adjectif pour parler de la fac'
) par hasard ?
- Lien permanent
-
--crazymarty--
- Posté le
24 octobre 2009 à 14:45:20

-
Chouette petit texte
Court sans être un résumé, je trouve que tu retranscrits à merveille cette ambiance qui s'installe, aussitôt rompue par le message de Mr. Bushido.
Pas grand chose à dire sinon, nice quoi
...
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
26 octobre 2009 à 08:00:08

-
Merci crazy. Pour une fois que je semble avoir réussi un one shot. D'ailleurs, ne vous y trompez pas, ceci est un up habilement dissimulé. Je suis machiavélique et vous n'êtes que des jouets entre mes mains, je sais.
- Lien permanent
-
Aristimbault
- Posté le
26 octobre 2009 à 10:06:07

-
Tiens, Meta a trouvé une formule qui marche pour ses titres :p (même si là encore il n'y a aucun rapport avec le texte en lui-même, enfin).
Bon, j'ai bien aimé. Il y a une maîtrise des dialogues, malgré quelques petits défauts de fabrication ici et là. Je trouve qu'en général il manque un peu de ponctuation, et pas seulement dans les premières phrases. Bon, en tant qu'aficionado du point virgule je manque peut-être un peu d'objectivité mais il serait bien que tu sépares systématiquement ton dialogue des incises, par exemple. J'ai repéré une ou deux fautes (un conditionnel qui aurait du être un futur, par exemple), mais rien de bien gênant. Deux petites remarques : la remarque sur l'ancienneté de Kate me paraît un peu déplacée. Six ans dans une boîte, je n'appelle pas non plus ça une expérience canonique. Et gagner 160k€, c'est un revenu qui me paraît exceptionnel alors qu'elle est censée superviser une "obscure sous division de la firme". Enfin, j'ai trouvé un peu décevante la fin, et surtout le "une nuance de nervosité dans la voix". A mon avis, ne pas le mettre quitte à insister un peu plus sur les relations ambigues vis à vis d'Armagnac aurait créé quelque chose de plus percutant, plutôt que de l'expliciter au lecteur.
- Lien permanent
-
emy_la_fumeuse
- Posté le
26 octobre 2009 à 12:02:53

-
J'aime bien l'ambiance style repas d'entreprise, bien retranscrite
"L’envie de lui faire un pied de nez, de lui tirer la langue et de lui fracasser ma chaise sur le crâne monte irrépressiblement en moi, plaisanta la collaboratrice en braquant un regard chargé d’hostilité dans le dos du serveur. "
excellent !
"En tout cas d’après Sartre. D’abord Caton, ensuite les existentialistes… Vraiment, l’école de commerce devait lui manquer. "
c'est bien, les références aux philosophes, quand il n'y en a pas trop. Ca fait cultivé, ca donne de la profondeur a ton texte.
Bon, c'est tres tres bon. La psychologie des personnages est étudiée, le contexte de Grande Multinationale, j'adore, ça peut ouvrir de nombreuses portes scénaristiques, dans le genre critique de la mondialisation etc...
C'est de loin ton meilleur texte. J'attends sincerement la suite
- Lien permanent
-
emy_la_fumeuse
- Posté le
26 octobre 2009 à 12:03:42

-
"soupira la jeune femme d’un ton las avant de faire un vague signe de la main pour réclamer l’addition à un serveur léthargique et indifférent."
Phrase trop longue. J'étais essouflé à la fin :d
"Le jeune collaborateur qui était attablé en face d’elle porta son verre de vin à ses lèvres et avala une gorgée avant de rassembler son courage et de poser la question qui lui brulait les lèvres depuis le début de ce dîner."
Wahouuuu
hyper lonnng !
desolé, j'ai oublié de copier/coller ça
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
27 octobre 2009 à 22:04:52

-
Merci à vous emy et ari ! Ari=> Oui, je procède par étapes successives, d'abord trouver de bons titres puis ensuite (phase deux) faire en sorte qu'ils aient un rapport avec le texte. Ensuite seulement, ne nous hâtons pas.
Voila la suite, cette fois ci on quitte l'humeur jovial de Kate pour plonger dans l'esprit noir et torturé de Mr Bushido, comme de juste.
Raphael D’armagnac sombrait. Perdu dans la folle toile que ses spéculations avaient tissé, l’esprit embrouillé de chiffres et de rapports d’audit, il ne souhaitait rien de plus que de s’effondrer sur son bureau et de pouvoir dormir enfin. Pourtant, il fallait tenir. Pour l’entreprise se répéta-t-il pour la troisième fois en moins d’une heure. S’il n’achevait pas sa tâche rapidement, une catastrophe risquait de frapper la Fujiwara. Et il n’exagérait rien. Le regard rivé sur son écran, où défilait un énième rapport d’analyste, Raphael allongea la main pour chercher à tâtons une bouteille d’eau. A peine l’eut-il enfin saisie, qu’il la portât goulument à ses lèvres avant de rejeter sa tête en arrière et de s’asperger la nuque avec le fond d’eau restant. Il avait eu l’espoir que se rafraichir l’aiderait à dissiper la brume qui baignait son esprit. Peine perdue. D’un geste de dépit, il repoussa son ordinateur portable et tourna son fauteuil vers la fenêtre. Sa chambre donnait sur l’une des piscines du complexe thermal, et l’après midi, il pouvait entendre le bruit des résidents qui s’ébattaient dans l’eau, humer la fumée odorante de grillade qui émanait du bar/restaurant. Même s’il répugnait à se l’avouer, cela le délassait. Cependant, la nuit était tombée depuis déjà longtemps à présent, et un silence malsain, rompu seulement par le sifflement des dispositifs d’arrosage, engluait les lieux. La lune était désespérément voilée, et seul le halo jaunâtre des lampadaires qui bordaient la piscine se reflétait sur la surface immobile de l’eau. Spectacle déprimant de l’hôtel plongé dans un bain de fraicheur sépulcrale. Raphael secoua la tête et se hâta de reprendre son travail. Il préférait encore la compagnie des expertises comptables. De peu, il fallait l’avouer.
Un signal sonore strident l’averti que l’ordinateur avait fini de compiler son programme. Près de deux cent lignes de code rédigées du premier coup, et pas une seule erreur, s’il fallait en croire le message qui s’affichait à l’écran. Un sourire victorieux joua fugitivement sur les lèvres du cadre supérieur. Cela lui rappelait l’école de commerce : que de soirée n’avait-il pas passé à contempler le lac du campus de Jouy en Josas tout en codant un programme d’analyse financière. Des souvenirs de sa jeunesse affluèrent en désordre. Malgré ses tentatives de les ignorer, ils remontaient à la surface de son esprit, d’abord brouillés puis d’une netteté chaque fois plus affirmée. D’un geste brusque, Raphael projeta son poing contre le mur qui faisait face à son bureau. Il sentit ses phalanges se broyer et sa peau se fissurer sous le choc. La douleur qui remontait en vagues successives chassa ses franges résiduelles de son passé. De nouveau maitre de lui-même, et sans plus prêter attention au sang qui perlait de sa main blessée, Raphael concentra son attention sur les résultats qu’affichaient au fur et à mesure le programme qu’il venait de lancer. D’abord les solutions de l’analyse canonique financière standard suivies d’une cascade de taux et de facteurs combinatoires, jusque là rien d ‘anormal… Défilaient ensuite à toute vitesse les taux résiduels de corrélation quand soudain…
. »Là, une erreur ! » S’exclama Raphael, paniqué, tout en appuyant frénétiquement sur la souris afin d’annuler la poursuite de l’analyse. L’écran se figea. Vert sur noir. Un ange digital passa. Zoom. 0.84, le chiffre démesurément grossi occupait tout l’écran à présent. Un taux anormalement élevé, là ou la corrélation aurait du être très faible…
Quel lien mystérieux unifiait donc la division marketing de luxe de cette société Malaisienne et leur section pétrolière ? A priori aucun, sauf que le programme disait le contraire. Or c’était lui, D’armagnac, qui avait crée personnellement ce programme. ; toute erreur d’analyse était donc à exclure. Ce qui rendait la situation d’autant plus étrange. Pourtant, il n’était pas vraiment surpris. Cela confirmait plutôt une suspicion qu’il avait développée depuis quelque jours déjà, à la lecture du rapport d’activité de la « Malaisian Intenational Corporation». Il avait remarqué, suite à des calculs complexes d’estimation, que le chiffre d’affaire annoncé était de 10 à 15% inférieur aux bénéfices réels de l’entreprise. Pris d’une intuition fulgurante, Raphael rechercha fébrilement parmi la masse de papier qui jonchait le bureau, la feuille sur laquelle il avait consigné ses observations à ce sujet. Après plusieurs minutes passées à soulever des monceaux de feuilles diverses tout en étouffant de multiples bordées de jurons, il parvint enfin à mettre la main dessus.
A mesure qu’il déchiffrait son écriture illisible, son excitation il l’excitation croitre en lui. De façon surprenante, la division du groupe malaisien ou cette anomalie entre résultats estimés et annoncés était la plus forte était la division pétrole et énergie. Un scénario commençait lentement à prendre forme. Manifestement, des sommes considérables disparaissaient de la circulation. Le mode opératoire permettant de réaliser ces manœuvres douteuses semblait être celui-ci : ces flux financiers circulaient sans cesses d’une branche à une autre du conglomérat, d’où les taux de corrélation stratosphériques entre deux divisions apparemment distincte, et à chaque transfert, une petite portion s’évaporait, jusqu’à disparition totale du tout. Au profit de qui était la grande question. Talonnée par la question numéro deux, était-ce un simple détournement de fond inoffensif, ou une machination plus trouble encore ?
L’excitation que Raphael avait pu ressentir initialement s’était maintenant tout à fait tarie. Et maintenant, que faire ? Continuer d’enquêter, rassembler suffisamment d’information pour cerner le problème avec précision, avant de prendre toute initiative, semblait raisonnable. Décider d’annuler l’opération de joint-venture de la fujiwara avec les Malaisiens séance tenante par mesure de précaution ne l’était pas moins. Raphael avait étudié les bases de la psychologie pendant ses études : il était manifestement confronté à un conflit de référencement. Il pouvait soit se considérer comme le centre de la hiérarchie, le lien indispensable entre le conseil d’administration et le terrain et donc décider d’agir de lui-même, ou bien faire remonter la chaine de commande à l’autorité la plus haute, et par conséquent en référer au président et attendre son avis. Pouvoir plaquer un terme jargonnant sur le dilemme qui l’assaillait ne l’avançait cependant absolument en rien. Tout juste cela lui donnait-il une vague illusion de contrôle. Raphael aurait voulu laisser éclater sa rage, hurler, saccager cette chambre oppressante, mais il n’en avait plus la force. Alors qu’il se prenait la tête entre les mains, il se sentit écrasé par le poids d’une trop grande lassitude. Sinon, il y avait toujours l’option numéro trois. Il avait dans son sac un flacon entier d’antidépresseur, que le médecin de la compagnie lui avait prescrit avant son départ pour l’Europe pour cette grotesque « cure de repos ». Engloutir la vingtaine de comprimés d’un seul coup, et laisser les gars de la Fujiwara régler ce problème tous seuls. Un ultime pied de nez à la compagnie et à ses collègues. Pourquoi pas, après tout ? Qu’est-ce qui le retenait ? Mais il connaissait la réponse à cette question. Peut être parce qu’il se la posait tous les jours depuis plus de dix ans, quand il prenait un peu de recul sur sa vie misérable et solitaire. La compagnie. Honore ta dette envers la Fujiwara, et après, quand ce sera fait, tu seras enfin libre de mettre fin à ton existence. Parce que si tu pars maintenant, les imbéciles qui prendront ta place fonceront tête baissée dans ce qui semble bien être un traquenard. Ce qui pourrait bien signifier la ruine de la compagnie.
Raphael saisit la bouteille d’eau minérale qui reposait sur le bureau et en approcha le goulot de sa bouche avant de réaliser qu’elle était déjà vide. C’était sa dernière ; heureusement , il y avait un distributeur d’eau minérale à l’étage, au bout du long couloir qui desservait sa chambre. Cinq marques différentes, au bas mot, toutes françaises. Quel intérêt d’importer de l’eau française alors que l’hôtel était en Espagne ? Cela lui échappait. D’un autre coté beaucoup de choses lui échappait, ces temps derniers. Renonçant à trouver la réponse à cette grande question, raphael entreprit de se lever péniblement de son fauteuil, ses pieds ankylosés refusant de le porter. Alors qu’il avait esquissé quelques pas en direction de la porte, une idée subite le frappa.
Quel était le nom du chargé de mission, là bas, à Kuala Lumpur? S’il s’avérait qu’il s’agissait d’un cadre doué et intelligent, il pourrait peut être le mettre dans la confidence ? Au moins, il ne serait plus le seul à paniquer, pensa –t-il avec une ironie amère. Quelques instants plus tard, il s’était connecté sur l’intranet de la société et naviguait dans leur portail « Asie ». Le nom qu’il découvrit lui fit l’effet d’une décharge névralgique. Sur le fond rouge de la page, s’affichait une photographie d’une Kate Hobson souriante, surmontée de la légende : « envoyée spéciale pour la joint-venture avec la Malaisia Intenational Corporation ». Voila qui compliquait la question.
Ainsi donc, Kate était sous ses ordres directs ? Jusqu’à cet instant, il l’ignorait totalement, et il aurait sincèrement préféré qu’il en restât ainsi. Raphael n’avait pas vraiment d’amis : il n’avait jamais déploré sa solitude, mais n’avait jamais recherché l’isolement non plus ; simplement, il lui fallait bien constater que l’amitié s’accordait peu avec sa personnalité. Toutefois, sans être vraiment proche, Kate était plus qu’une simple connaissance de travail. Même s’il n’avait cherché à véritablement reprendre contact depuis la faculté alors qu’ils travaillaient dans la même entreprise. Il lui semblait qu’il avait , bien des années plutôt contracté une dette envers elle et c’était là quelque chose qui le mettait mal à l’aise, comme toujours lorsque son indépendance était bridée. Mais il était aussi un homme d’honneur : le bushi qui n’honore pas ses débiteurs méritait-il encore de porter le sabre ? Il n’avait donc pas le choix : impossible de se servir de son chargé de mission comme d’un fusible, impossible également de l’impliquer dans une entreprise hasardeuse. Il fallait preuve de courage, avertir le président en personne, obtenir son aval pour tout annuler et assumer seul la responsabilité de cette manœuvre s’il s’avérait finalement que ses soupçons étaient infondés. Ce qui signifiait en fait se suicider en cas d’échec. Au moins, la situation avait le mérite d’être claire à présent. Il protégerait Kate, payerai sa dette, et assurerait la sécurité de l’entreprise. Et une fois tout ceci achevé, le grand Raphael d’Armagnac n’aurait plus besoin de rien ni de personne. Il serait enfin libre. Les doigts rendus malhabiles par la tension, il se connecta sur sa boite de réception, et entreprit de rédiger un message à l’attention de Kate.
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
27 octobre 2009 à 22:14:05

-
* n'aurait besoin (et pas de Plus)
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
2 novembre 2009 à 17:23:38

-
giga-up donc. Je pense que nul n'a vraiment acknowledge la venue du deuxième chapitre (en vaut-il la peine, c'est une autre question à laquelle mon égo se refuse à répondre). J'aurais pas du dire que ça risquais d'être un one shot dans l'intro. Damn. Je suis incidemment un incorrigible gaffeur (hommage à zorglub de frankin)
- Lien permanent
-
emy_la_fumeuse
- Posté le
2 novembre 2009 à 18:46:36

-
ah ! je lis ça dans la soirée
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
2 novembre 2009 à 20:14:54

-
thanxeuh (attention, le bilinguisme guette)
- Lien permanent
-
emy_la_fumeuse
- Posté le
2 novembre 2009 à 20:55:43

-
Donc chapitre qui se concentre sur ce chef d'entreprise, c'est bien amené et cohérent avec le soit disant "One-shot"
C'est un schéma classique mais intéréssant, de s'attaquer d'abord au personnage clé par le biais d'autre protagonistes censés nous éclairer sur sa réputation. J'apprécie.
Et puis, c'est drôle et presque léger, tu affines vraiment ton style par rapport aux machins indigestes pondus autrefois.
Je sais pas si c'est une erreur, mais tu as écris : "ses franges résiduelles de son passé" les deux possessifs font tâches, moi je dirais : "Les franges résiduelles de son passé."
Et puis, tu te sentir noyé sous le flot de mes éloges, mais j'aime bien le personnage, je ne suis pas déçu par rapport à ce qui a été mentionné dans le premier chapitre. Le cadre sup. cinglé, envahit par ses propres pensées au sein d'une entreprise fortunée. J'adore.
Tu fais preuve de beaucoup d'humour, c'est excellent ! "Quel lien mystérieux unifiait donc la division marketing de luxe de cette société Malaisienne et leur section pétrolière ?"
Par contre, un truc que j'aurais aimer voir, c'est une plus grande distance du narrateur vis-à-vis de son personnage, en plus c'est à la troisième personne, donc tu peux te lâcher
"son excitation il l’excitation croitre en lui." faute, je signale.
"annoncés était la plus forte était la division pétrole et énergie." 3 lignes, deux fautes d'inattentions. T'étais au telephone à ce moment ?
Le lien qui va se tisser entre Kate et D'Armagnac, voire le triangle amoureux avec l'autre type, ça va être ...
Bon ben c'est génial. C'est peut-être le meilleur truc que j'ai lu ces derniers mois. Donc ton up a été utile. Pour une fois. (lol)
- Lien permanent
-
tirail
- Posté le
2 novembre 2009 à 21:59:04

-
Salut, très bon texte dans l'ensemble, voilà quelques remarques :
"le chiffre d’affaire annoncé était de 10 à 15% inférieur aux bénéfices réels de l’entreprise." -> il faut pas mélanger les torchons et les serviettes mon ami !!
Il y a quelques autres petits trucs qui m'ont parus bizarres mais c'était pas bien grave à côté de ça.
C'est bien écrit, plaisant à lire, le personnage ressemble à un être humain donc j'ai trouvé le tout plutôt pas mal, alors que l'univers n'est à priori pas un univers que j'ai envie de trouver le soir après une journée de travail.
Faudrait que je relise la fin pour être sûr d'avoir tout bien compris le cheminement de sa pensée et les subtilités, je pense qu'avec quelques efforts complémentaire tu aurais pu gagner en clarté.
- Lien permanent
-
Metatron
- Posté le
3 novembre 2009 à 08:09:22

-
danke amigos mios. Merci à vous pour ces commentaires pertinents et positifs.
Tirail=> Oui, pour le CA et le profit, je me rappelle vaguement d'une différence, genre le CA c'est ce qui reste après déduction des couts ou alors l'inverse par rapport au profit
Mais j'ai pas fait d'économie depuis la classe de seconde, moi
(ce qui remonte aux calendes grecques) Je vais me documenter là dessus pour être plus crédible pour la suite (ce qui, je suis d'accord avec toi, le minimum pour un "corporate thriller"^^)
Content de voir que j'ai amélioré mon style et que ce personnage pseudo-autobiographique, maniaco-dépressif vous plaise. Vu que je reprend les cours soon, il y a peu de chance pour qu'une suite voit le jour bientôt, mais j'essaierais de poursuivre ça pendant l'année.
- Lien permanent
-
tirail
- Posté le
3 novembre 2009 à 08:51:31

-
Chiffre d'affaire = somme des ventes
Bénéfice = sommes des ventes- tout ce que tu as dépensé pour produire
En général le bénéfice représente moins de 2% du chiffre d'affaires.
En gros dire que le chiffre d'affaire est de 15% inférieur au prévisions c'est comme dire que l'entreprise à continuer de produire sans rien vendre les deux derniers mois de l'année... ce qui est un peu gros pour une fraude.
- Lien permanent
Sujet : « Le Sabre et le Chrysanthème. »