*** Golden Epopée *** - Final Fantasy VIII - Page 11 sur JeuxVideo.com

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Sujet : « *** Golden Epopée *** »

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  • Apotheose Voir le profil de Apotheose
  • Posté le 20 novembre 2007 à 10:03:55 Avertir un administrateur
  • << GOLDEN EPOPEE >>

    --> SAISON 2 : Le Secret de l´Alchimiste <--

    * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

    Au cœur des profondeurs du monde de Saldra, un martèlement rapide faisait trembler les murs et tinter fébrilement les tout petits diamants incrustés dans la pierre.

    Giorjak le Forgeron respira un instant pour essuyer son front tout mouillé de sueur puis reprit sa besogne, tout en grommelant fort, comme à son habitude.

    Outre le fait que sa tâche était considérée la plupart du temps comme superflue au sein de la cité souterraine, puisque les Subsaldrantes n’étaient pas voués à se battre, les habitants commençaient à en avoir quand même un peu ras le bol de l’entendre faire son boudeur à longueur de journées.

    Un jour, Grisk II, le fils de Grisk, Grisk junior si vous préférez, que Grisk avait par hasard mis au monde un jour de beuverie partagé avec je ne sais quelle hideuse ribaude, payée pour enterrer la vie de jeune moche d’un moche dont il est inutile de répéter le nom ici, parce que ce qui compte, c’est qu’il était quand même vraiment moche, ce jeune moche.

    Mais bref, j’ai interrompu le cours de ma phrase et déjà vous ne commencez à plus rien comprendre, alors on va essayer de vous rendre les choses intelligibles, en dépit de votre somptueuse et irrésistible bêtise. Ahah, que vous êtes bêtes ! Bref, Grisk II, ou Grisk Junior donc, fils illégitime – mais on insistera pas trop quand même sur cette obscure partie de la vie de Grisk, parce qu’au fond Grisk, on l’aime bien – et donc, donc, Grisk Junior – ça fait quand même beaucoup de Grisk pour un seul paragraphe, moi, je dis, mais après, c’est vous qui voyez – et donc, bon, le jeune pas beau fils du super pas beau qui se prit de passion pour les aventures d’un super gros à la recherche d’une Mort plus très très, je dirais même exactement, profondément, voire franchement fraîche, et qui partit, comme ça, l’air désinvolte, à dos de ver géant, à travers les couloirs creusés à cet effet.

    Bon, alors, on se calme, d’accord, je vais vous la finir cette phrase ! Je tiens mes promesses, moi, monsieur le Président ! Si vous lisez ces lignes, je vous adresse d’ailleurs ma prière de ne pas nous envoyer immédiatement les vikings atteints de rage infiltrés dans vos secteurs et qui ont eu la petite idée rétro et même plutôt coquine de se déguiser en petits hommes bleus à visière munis par erreur de ces petits bâtons qui donnent à leurs possesseurs un sentiment suffisamment puissant pour combler ces lacunes qui nous chagrinent tant, nous autres, les hommes, et c’est ma foi fort compréhensible, aussi ne jetterai-je point de blâme sur ces grands enfants soucieux de casser des jambes pour sentir en leur être peser toute l’ampleur du sens de l’existence. Pourquoi vis-je ? Quel est le but de ma vie ? Qui ne s’est pas un jour posé cette question stupide ? Eh bien, les vikings, eux, ont trouvé une réponse : le petit bâton !

    Prenez en de la graine, lecteurs impotents, et poursuivons à présent le cours de notre phrase qui est d’ailleurs déjà perdue je ne sais où. Alors, alors, voilà, je replante la situation telle qu’on est en droit de la planter à cette heure indécise de la journée – bonsoir à nos amis de l’hémisphère Ouest ! –. Voilà donc le topo : un marteau, un forgeron laid, superflu, et qui grogne, des habitants pas contents, et donc un Grisk II, fils de vous savez qui – mais non ! pas ce vous-savez-qui là ! vous vous êtes trompé de roman, misérable couillon, abominable fat, vile crapule, gros gredin ! allez ! sortez de mes lignes ! quittez cette page ! impossible cochonne, méticuleuse bouffonne ! – mes insultes, vous l’aurez senti, se veulent paritaires, je vous l’ai dit, je tiens mes promesse, l’ouverture, moi aussi, ça me botte -, oui, sortez donc de mes lignes, vous autres qui me confondent mon vous-savez-qui avec un autre je ne sais quel vous savez qui de mes deux et que d’ailleurs on sait très bien c’est qui ! – Grisk II, donc, qui, nous y voilà, s’approche, donc, de Giorjak qui vient, comme vous le savez, donc, de prendre le temps d’arrêter son marteau pour essuyer la goutte de sueur monstrueuse et sucrée qui menaçait de choir sur l’enclume martyre. Le voilà qui s’est mis à sa besogne, ça non plus, vous ne l’avez pas oublié, et il tape, il tape, parce que décidément, Giorjak est en colère.

    Grisk II, vous vous rappelez, a pour charge de faire le chef en l’absence de son père, eh bien, je crois qu’on peut dire qu’il a trouvé là une vocation hors père. Mais ceci nous éloigne une énième fois de ce qui nous intéresse, et de ce qui intéresse aussi Grisk II, à savoir la raison qui pousse ainsi Giorjak à être si grincheux !

    Grisk II__ Qui te pousse, cher Giorjak, à éprouver cette rage ? Pourquoi noies-tu les autres d’une hargne sonore qui ne fait que gêner le sommeil de nos Vieux, nos Vénérables Anciens ?

    Giorjak__ Ca ne te regarde pas, Grisk II, fils de Grisk ! Je suis en colère, voilà tout !

    Grisk II__ Mais toute colère a ses raisons…

    Giorjak__ Eh bien, oui, la mienne en a !

    Grisk II__ Pour le bien de notre communauté, je te suggère de m’en parler.

    Giorjak__ J’aime pas trop tes suggestions, Grisk II, fils de Grisk.

    Grisk II__ Ce qui n’est pas mon cas.

    Giorjak__ Et là, tu marques un point.

    Grisk II__ Alors ?

    Giorjak__ Eh bien, pour tout te dire, Grisk II, fils de Grisk, je dois avouer que j’ai l’impression de m’être fait dupé !

    Grisk II__ Dupé ?

    Giorjak__ Oui, ça veut dire « être trompé », « abusé », si tu préfères.

    Grisk II__ Giorjak… tu ne te serais quand même pas fait atrocement vio… ?

    Giorjak__ Oh non, ce n’est pas ça, ce n’est pas ça ! Mais je trouve juste que y a de l’abus !

    Grisk II__ De l’abus ?

    Giorjak__ Ouais, de la duperie, si tu préfères.

    Grisk II__ Hum…

    Giorjak__ Tu comprends, j’ai une employée qui a pris son congé vacances et, quand même, je trouve qu’elle met un sacré paquet de temps à revenir ! Et moi, j’ai besoin d’assistants à la forge ! Tous ceux qui me servaient sont partis voir notre guérisseur et ne sont plus revenus depuis !

    Grisk II__ C’est parce que tu les assourdis !

    Giorjak__ Hein ? Répète ?

    Grisk II__ TU LES ASSOURDIS !!

    Giorjak__ Comment ça, assouplis ?

    Grisk II__ Tu devrais aller voir aussi notre guérisseur…

    Giorjak__ Oh épargne ta salive Grisk II, fils de Grisk, je suis en colère, parce que cette coquine de Rune, qui est quand même censée être mon assistante, m’a bien dupé ! Et moi, pendant ce temps, là, je la paye à rien faire !

    Grisk II__ Mais qu’est-ce que tu racontes ? L’argent n’existe pas ici !

    Giorjak__ Aaah ! Et tu me demandes encore pourquoi je suis en colère ! Ca, c’est un peu fort !

    Grisk II__ Ecoute, tout ce que je veux, c’est que tu arrêtes d’ennuyer tout le voisinage avec tes…

    ?? __ MALHEUUUUR ! MALHEUUUUR ! MALHEUUUR !

    Giorjak__ Ah ouais ? J’ai pas le droit d’avoir mes problèmes, moi, peut-être ! J’ai pas le droit d’être malheureux, c’est ça ??

    Grisk II s’était retourné ; au milieu de la cité toute la foule de ses semblables se pressaient autour de la voix qui venait de s’élever comme une tragédie au milieu d’un potage, souillé par une mouche.

    Il quitta précipitamment le forgeron grognon, qui en fut encore plus vexé, et alla se renseigner sur la raison de cette cohue.

    Celle qui venait de crier avec véhémence n’était autre que l’Oracle de la Cité. En sueur et fébrile, plus vieille que d’habitude, soutenue par deux inquiets, elle avait les traits noirs et le visage blanc. Ses yeux semblaient se confondre avec le vide, et l’on entendait son cœur tonner encore plus fortement que les coups de marteaux dont nous parlions récemment.

    Grisk II s’approcha de la vieille qui reprenait son souffle, s’agenouilla près d’elle, et la prit par les épaules.

    Grisk II__ Que se passe-t-il, noble Oracle ?

    Oracle__ J’ai fait un rêve affreux… Un rêve de vérité… qui m’a saisie l’âme toute entière…

    Grisk II__ Que veux-tu dire ?

    Oracle__ J’ai vu… les flammes pantelantes… immenses… noires comme la mort… sinistres comme une nuit privée de cette lune que nous ne voyons jamais… J’ai vu…

    Grisk II__ Quoi ?

    Oracle__ J’ai vu Grisk, notre Grisk…

    Grisk II__ Mon père ? Tu as vu mon père ??

    L’oracle le regarda avec des yeux terribles, presque injectés de sang.

    Oracle__ Ton père… nous a quittés…

    Un immense cri d’étonnement résonna dans l’assistance. Et Giorjak fut assez délicat pour en arrêter son travail, et rejoindre l’assemblée.

    Grisk II regardait l’oracle d’un air incrédule.

    Grisk II__ Comment ça… quittés ?

    Oracle__ Une foule… meurtrière… animée de folie, de hargne… une foule de lyncheurs… Ils l’ont pris… comme si c’était… un monstre… Et ils l’ont jeté ! Jeté dans les flammes de leur enfer !

    Grisk II__ Je ne comprends rien à ce que tu dis !

    Giorjak, qui avait tout entendu – la surdité a ses moments –, s’emporta de colère face à la lenteur du bonhomme.

    Giorjak__ Mais enfin, tu es bête ou quoi ! C’est pourtant clair ! Ce que notre Oracle a vu, c’est ce qui devait arriver à ton père en se joignant à ces gens de la surface !

    Grisk II__ Qu’est-ce que tu dis !

    Giorjak__ Tu devrais aller voir notre guérisseur…

    Grisk II__ Non, je ne suis pas sourd, moi ! Et si mon père a rejoint ces étrangers, qui étaient avant tout nos amis, et qui nous ont délivré de la menace du Verlcano, c’est qu’il avait trouvé en eux, « ces gens de la surface », autre chose qu’une simple bande de gredins qui ne cherchent qu’à nous détruire !

    Giorjak__ Eh bien moi je dis qu’ils sont tous pareils et que c’est une stupidité abjecte que de leur faire confiance !

    L’oracle fut soudain prise d’une transe fiévreuse qui interrompit la dispute entre les deux hommes.

    Grisk se précipita pour la soutenir. Elle le regarda alors avec des yeux tristes et vitreux, comme si elle était sur le point de mourir.

    L’Oracle__ Tu ne peux plus porter son nom… Tu es une âme sans nom… Tu dois trouver celui qu’en secret dissimule le grand cœur de Saldra… Tu n’es plus fils de ton père…

    Grisk II__ Mais enfin… que faire, Oracle !

    L’Oracle__ L’âme des Subsaldrantes… a reçu de la Terre… pour consoler la peine… causée par la laideur qui les oblige à se terrer ici-bas… Elle a reçu le droit… de survivre… au milieu de ses ancêtres…

    Grisk II__ Oui…

    L’Oracle__ Mais pour qu’elle survive… Il faut ramener en ces lieux… Le corps qu’elle habitait…

    Grisk II__ Comment… ?

    Giorjak en avait vraiment plus que marre, cet enfant est vraiment plus borné qu’un cochon !

    Giorjak__ Mais enfin, c’est évident, bougre de buse ! Il faut aller chercher le corps de ton père !

    Grisk II__ Mais…

    L’oracle ferma les yeux et s’endormit profondément. Tous les Subsaldrantes se regardèrent avec un air déconfit. Que faire, à présent ?

    Giorjak__ Mais ma parole, vous êtes complètement bloqués du citron ! L’Oracle nous a toujours dit quoi faire face à ses prédictions, fussent-elles capillo-tractées !

    Grisk II__ Je devrais peut-être, alors…

    Giorjak__ Non, tu es le chef ! Tu dois rester ici pour gérer la cité ! Et tu dois t’efforcer de trouver le nom qui est le tien !

    Grisk II__ Oui… Mais alors qui va… ?

    Giorjak__ Moi ! J’irai !

    Grisk II__ Toi ?

    Giorjak__ Oui ! Puisque ma forge vous enquiquine tous, que vous êtes incapable de goûter aux joies du capitalisme embryonnaire, et de ce que ça signifie en terme d’AR-GENT, AR-GENT, - vous comprenez, le mot AR-GENT, bande de nouilles ?? -, je m’en vais, et j’irai retrouver, puis ramènerai, le corps de Grisk le Falou !

    Grisk II__ Mais…

    Giorjak__ Et j’en profiterai, par la même occasion, pour retrouver ma dupeuse d’assistante !

    Grisk II__ Mais…

    Giorjak__ Pas de mais ! C’est moi qui commande pour moi-même ! Adieu, tous !

    Et sans dire un mot de plus, le forgeron courut à son atelier, ramassa tous ses outils, toutes ses enclumes dans une énorme hotte qu’il mit sur ses épaules – Giorjak, c’était un sacré costaud, quand même ! –, salua brièvement les Subsaldrantes qui se demandaient encore quoi faire, mais quoi faire, dans une telle situation, et disparut de la cité pour se retrouver dans les couloirs souterrains, avec le difficile problème qui avait taraudé nos héros en leur temps : comment accéder à la surface ?

    C’est Grisk II qui lui apporta la solution en courant après lui, et, tout en reprenant son souffle, de lui apporter un petit dragon, dressé par l’oracle, qui lui servirait à la fois de guide et de moyen de transport, car l’animal avait des pattes solides et musclées.

    Le forgeron remercia son chef un peu lent à la détente, s’accrocha aux pattes de son dragonneau, qu’il baptisa Enclume – l’imagination des forgerons est débordante – et se laissa porter jusqu’au monde cruel et redouté… de la terrible surface !


    à vous la suite !
    Apothéose
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  • Un_poil_sur_leQ Voir le profil de Un_poil_sur_leQ
  • Posté le 22 novembre 2007 à 10:27:08 Avertir un administrateur
  • === Quelques heures plus tôt – Grasta Malzam ===

    Une femme : Regardez ! C’est la fille du cirque ! Celle qui a maltraité nos enfants !

    Un homme : Oui ! Je la reconnais ! C’est elle !

    Un autre : Elle nous toise ! Elle est venue nous humilier !

    Un autre : Qu’on la lynche !!

    Saïan Hapic’n fut alors assaillie de toutes parts de coups de poings et de coups de pieds atrocement durs. On la tabassa avec tout ce qui passait sous la main, barres de fer, fourches, tables, et Saïan hurlait, essayait de se dégager, de se sortir de l’étau humain, mais c’était comme être pris dans les crocs d’un charognard avide de sang et de chair.

    Elle s’évanouit ; tout le monde rit, tout le monde soulage sa violence sur sa pauvre figure.

    Et puis un aristocrate, soudain, arrive sur un énorme dragon domestique et hurle en riant qu’on lui envoie la femme du Cirque.

    Sans que Saïan ne comprenne alors ce qui se passe, couverte de bleus, la lèvre ouverte, les yeux pochés, et le nez en sang, ses agresseurs l’envoient valser dans les bras du demandeur qui aussitôt vole à tire d’ailes jusqu’à la sombre Forêt du Sang Noir…

    Là, dans un grand éclat de rire, il la laisse choir au milieu des branches veinées de pourpre, au milieu de ce bois sombre où les Reclus, ces atroces cannibales, l’attendent, la faim au ventre, et la rage aux dents…

    Dans sa chute, elle crie, et son cri est interminable, comme la plupart des cris qui accompagnent une chute d’ailleurs ; elle voudrait pouvoir se raccrocher à quelque chose mais elle est encore dans l’air pour l’instant et elle n’est pas prête de retomber sur le sol ; eh oui, Saïan Hapic’n, à la différence de Gerabrossa le Jaune, est une acrobate exceptionnelle, comme nous avons déjà pu le constater.

    On objectera qu’elle venait quand même de se faire horriblement tabasser par une masse de pourritures citoyennes et que n’importe qui, à sa place, se serait déjà fait un honneur de mourir en bonne et due forme. Mais il en faut plus pour dézinguer Saïan Hapic’n qui est tout de même une fille avec un sacré caractère et une sacrée résistance physique. Une jeune aristocrate restée des années calfeutrée dans le cocon doré tissé comme une cage par son terrible père ! Résister à ces violences ! Respirer malgré tout ! Survivre ! Qui l’en eût cru capable ? Pas toi, certainement, qui me lis, et qui se fait des idées nauséabondes sur les aristocrates et les bourgeoises ! Leur grande force, à elles, les femmes, et à elle surtout, Saïan Hapic’n, c’est de penser plus loin que les hommes. Penser plus loin, et penser mieux. Intérioriser profondément, comme un possible de chaque instant, les surprenantes douleurs que la vie nous réserve, voilà le secret ! Voilà la puissance !

    Ceci dit, ne nous attardons pas car une chute ça ne dure quand même pas aussi longtemps qu’un pareil paragraphe, et la voilà déjà qui touche les feuillages de ses pieds tout noircis d’égratignures méchantes. Elle s’enfonce dans la couronne d’un grand chêne et, sans attendre, se raccroche à une branche solide. Tout va bien, le sol de la Forêt est encore loin. Seulement Saïan n’a pas d’autre choix que d’y descendre ; lorsqu’ils avaient retrouvé Padgram, une fois partis de Pok, le Prince leur avait expliqué de quelle façon Gerabrossa était mort. Elle n’ignore donc pas la menace qui pèse sur elle. Elle sait qu’au moment même où son corps si délicat a franchi à son insu l’enceinte si inquiétante de cette forêt noire, il est immédiatement devenu la proie de tous ces êtres cachés on ne sait où, affamés sans nul doute, désireux de chair fraîche.

    Mais Saïan frappée, Saïan battue, Saïan humiliée, a concentré en elle une haine formidable, une rage extraordinaire, et, comme revigorée, défie le malandrin, le glouton impudique, qui oserait s’approcher de sa peau d’exception. Aussi, toute sereine, et même souriante à l’idée de sentir cette force en elle, optimisme serein, presque toujours constant, elle se laisse glisser sur une branche inférieure, puis glisse sur une autre, et encore une autre, avant de bondir vers des lianes, elle se balance – et, non, allez vous faire voir, elle ne criera pas comme Tchita ! – vogue d’une branche à l’autre, voyage, en somme, comme lorsqu’elle voyagea jadis de geyser en geyser sous l’écorce de la Terre. Et quel exploit ! Car il faisait nuit et l’ombre de la forêt redoublait davantage la fuite de la lune. Saïan chauve-souris ? Saïan intuitive, surtout ! Saïan surexcitée qui, pendant des années, a su se débrouiller pour retomber toujours sur la plante de ses pieds. Saïan chaton agile, alors ? Non, Saïan trouve les chats stupides, moches, et puants. Et ces viles créatures miaulantes et minaudeuses n’égaleront jamais sa virevoltante adresse, son étonnante agilité, et son aérienne puissance !

    Le croiras-tu ? Les Reclus l’observaient. Et ils n’en croyaient pas leurs yeux. Une proie potentielle, qui devait, comme toute bonne proie qui se respecte, retomber sur le sol pour être dévorée, une proie potentielle se contentait de jouer en sautant d’arbre en arbre ! C’était quand même trop fort ! Les humains normaux étaient déjà des mets suffisamment rares pour qu’on n’ait pas en plus à courir après eux ! Non mais comme si je devais jouer à trappe-trappe avec mon beignet aux pommes ! Qu’à cela ne tienne, le repas fugitif allait se faire courser !

    Aussi, quelques instants plus tard, après avoir vogué de branches en branchages et de lianes en lilianes, Saïan sentit la présence, derrière elle, d’aimables poursuiveurs. Ragaillardie davantage par ce supplément d’aventures, elle fit halte un instant pour bien considérer les bouseux qui comptaient la battre sur son terrain.

    Dieu qu’ils étaient noircis, et je dirais même plus, invisibles ! Comment regarder l’ombre quand elle se dissimule dans plus ténébreux qu’elle ? La forêt les couvrait, et ils la connaissaient comme leur propre maison. C’était leur maison. L’ombre n’était pour eux qu’un manteau d’oxygène : leurs yeux, comme ceux des chats, ces créatures miaulantes, s’étaient habitués à percer dans le noir. Ils voyaient mieux que tout, et ils voyaient mieux qu’elle.

    Très bien, se dit Saïan, vous voulez la jouer dure ? Vous voulez la jouer pro ? Vous vous la jouez furtif ? Ca marche pour la Saïan ! Préparez vos jambettes, vos bras, et vos cerveaux, parce que Saïan la Grande va vous faire avoir chaud !

    Elle prit deux grandes inspirations, et tout en leur criant de venir l’attraper s’ils osaient, les nigauds, elle se laissa tomber sur une branche inférieure et se mit à bondir comme une forcenée sur tous les troncs possibles. Elle avait son idée. Les Reclus, agacés par ce qu’ils considéraient comme un simple et mauvais contretemps, se mirent, bêtes comme chou qu’ils étaient, à suivre sa trajectoire ! Incapables de s’organiser comme on sait s’organiser pour choper une fuyarde, ils sautaient après elle, la suivant pas à pas, ayant pour certitude qu’elle finirait bientôt par s’épuiser toute seule, sachant qu’eux, en tout cas, ignoraient la fatigue.

    En fait, ils ne s’aperçurent pas que Saïan les testait et allait les avoir avec la connaissance même qu’ils avaient de leur petite forêt, pas bien méchante au fond.

    N’épiloguons pas, vous l’aurez compris – et si vous ne comprenez que maintenant, je vous pète au nez – Saïan faisait une boucle, pour circonscrire une zone pour identifier de solides repères. Ainsi, après quatre passages auprès des mêmes lianes et auprès des mêmes troncs, elle conçut le plan génial que j’ai conçu pour elle. Elle prit une liane dans son poing, et continua sa trajectoire, profitait du fait que les autres histrions de cannibales continuaient de la suivre comme des petits chiens assoiffés de pâtée. Et comme, en réalité, elle était plus rapide que leurs pieds un peu lourds, elle eut rapidement fait de se retrouver derrière eux ; leur logique les empêchait de s’en rendre compte. Saïan en profita et prit alors appui sur la tête de celui qui terminait la file – je vous rappelle que tout cela se passe quand même à plus de quarante pieds au-dessus du sol et qu’il n’est question que de sauteries arborescentes ! – Celui-ci, ce dernier de la file, crut à un canular, et il n’eut pas tort. Saïan marcha sur leurs grosses têtes, qu’elle découvrit poilues, sauta par-dessus eux et reprit la première place.

    Saïan : AHAHAHAH bande de nuls ! Je vous ai pris un tour !

    Alors, les Reclus, furieux, en ayant plus qu’assez de voir cette gamine tenir tête à leur ombre, voulurent se jeter sur elle une bonne fois pour toutes.

    Quelle ne fut par leur erreur ! Saïan les ligota malgré eux avec la liane : ils avaient fait exactement ce qu’elle attendait. Au moment même où ils s’élancèrent – elle ne percevait que de vagues silhouettes haletantes et grincheuses –, la liane qu’elle avait promenée autour d’eux se resserra brutalement et Saïan, en tirant, les fit s’élever jusqu’au niveau de la grosse branche supérieure, d’où naissait le lasso naturel.

    En éclatant d’un rire frais et jovial, elle grimpa alors jusqu’au niveau de la branche et se pencha sur ses victimes qui, accrochées les unes aux autres, se balançaient comme des gousses d’ail au-dessus du vide, grommelant des insultes incompréhensibles. Saïan souriait, même si elle ne les voyait pas. Elle se contenta de leur parler gentiment.

    Saïan : Bon, les amis, on fait la paix :-) ?


    à vous !
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  • Laikri_Venn Voir le profil de Laikri_Venn
  • Posté le 23 novembre 2007 à 12:03:57 Avertir un administrateur
  • Ils ne lui répondirent pas immédiatement bien sûr, mais l’on pouvait au moins sentir qu’en cette forêt, une tentative d’ébauche esquissée de vague réconciliation était en marche, et c’était à Saïan la Pacifique qu’on le devait.

    Ce n’est pas ce qu’on pouvait dire, en revanche, d’une autre forêt, qui, à des kilomètres de là, brûlait jusqu’à plus soif, sur un beau continent dont certaines politiques venaient tout récemment d’être bien bouleversées. Au coeur d’une Forêt Sauvage, l’enfer avait pris place. Des soldats courageux, qui se croyaient encore à ce moment précis à la solde de Conspiru le Trublion, avaient répandu ce qu’il faut d’huile de lampe, perçant de larges tonneaux aux joints de bronze, pour que l’un des derniers palais verts de leurs terres, vire au rouge et au noir.

    Pourquoi tant de folies ? Pour très peu de choses en fait ; il ne s’agissait que de retrouver de vils fugitifs, un brigand insolent, mondialement recherché, et une première dame d´Etat particulièrement récalcitrante, qui, outre leur statut de criminels en fuite, avaient été responsables, d’une manière ou d’une autre, de la mort d’un brave soldat lequel avait trouvé, au péril de sa vie, la cabane où ils se terraient depuis plusieurs jours.

    Où étaient-ils ces deux là ? Le lecteur ne l’aura pas oublié, pour sûr. Casteldago était évanoui sur le sol de sa caverne aux innombrables trésors. Evanoui, car il avait commencé à pleuvoir – c’était la pluie fine puis torrentielle tenue d’accompagner, comme un chœur venu des profondeurs de la Terre, les noirs événements qui se déroulaient aux Zalzaries – et cette pluie avait eu cette grâce naturelle que l’on prête souvent à l’eau, à savoir bien sûr étrangler le feu. Mais quand le feu suffoque, gare aux bronchites salées ! La sève qui bouillonne sous les langues des flammes, dans les écorces meurtries des arbres, piteuses âmes stagnantes qui hurlent vers le Ciel de leur faire clémence, la sève incandescente s’évapore en poison dans la fumée multiple, moussue, et noire de cendres, s’élevant dans les airs comme une menace de mort. Un feu éteint, c’est encore un feu qui tue.

    Mais puisque l’on parle de tuer, l’on n’aura pas non plus oublié ce qui se tramait dans cette même caverne, où le Brigand Casteldago venait de s’endormir, saisi, avec les fillettes qui l’avaient secouru, lui et Dame Lysette, saisi à la gorge par les serpents fumeux qui s’étaient sournoisement glissés sous la paroi. Un autre feu brûlait, en vérité, dans ce lieu de richesses, une fournaise inconsciente, enragée, et purement féminine. Lysette tenait Hellia par la gorge et lui sommait de faire taire ce rire incandescent dont elle était saisie ; il y avait trop de plaisir dans l’idée que sa belle et odieuse rivale, à peine rencontrée, puisse, sans doute pour l’unique fois de sa vie, aimer sans être aimée.

    Lysette-- CESSERAS-TU, VIPERE !

    Hellia cessa de rire, et regarda brutalement son adversaire en serrant les dents.

    Hellia-- Lâche-moi, donc, pauvre folle, ou nous allons mourir.

    Lysette-- Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

    Hellia-- Regarde-le donc, ton Casteldago !

    Lysette détourna rapidement les yeux, croyant d’abord à un vil et classique procédé pour lui jouer un mauvais tour. Mais en effet, Casteldago et les fillettes avaient l’air bien mal en point et, de toute évidence, la caverne enfumée ne tarderait pas à devenir leur tombeau. Lysette cessa aussitôt d’étreindre sa rivale.

    Lysette-- Il faut sortir d’ici !

    Hellia—Arrête ! Tu me fais marcher, là !

    Lysette-- Ne fais pas l’ironique, vieille jalouse. N’oublie jamais que je t’avais à ma merci !

    Hellia éclata de rire. La haine et le mutisme convulsé qui l’avaient traversée en reprenant forme humaine et en découvrant devant elle la femme qui l’empêchait d’être aimée pleinement, s’étaient transformés en jubilation victorieuse et amusée.

    Hellia : A ta merci ! A ta merci ! Mais tu es incapable de tuer, ô belle et cruelle, ô terrible Lysette ! Crois-moi, je sais ce que signifie donner la mort. Non, belle Lysette, tu n’as pas le courage du bourreau ! Tu n’as qu’une énergie prétentieuse, vulgaire, digne de ta condition. Une servante, c’est ce que tu es, n’est-ce pas ? Une petite servante, c’est une petite servante dont le Prince se pâme !

    Lysette voulut se rejeter sur elle mais Hellia la repoussa d’un coup de main.

    Lysette-- Comment oses-tu ! Comment OSES-TU ! Jouer avec MOI à la hautaine !

    Hellia-- Mais je ne fais qu’imiter ton modèle, princesse.

    Lysette—Sache bien que lorsque nous sortirons d’ici, je te…

    Hellia—Oui, oui, tout ce que tu voudras, mais pour l’instant, on n’en est pas encore sorties, justement, d’ici ! Alors, maintenant, tu prends ta robe, tu la déchires comme moi, et tu vas vite en faire un foulard pour le visage de ton bel amoureux.

    Lysette ne releva pas, mais son cœur était plein de courroux. Si elle avait su, elle aurait détruit la statue dès qu’elle en avait eu l’occasion. Mais annihiler l’or… Voilà qui n’est pas une mince affaire ! Bien sûr, Hellia avait raison, il fallait se préoccuper de sortir de ce traquenard et ce qu’elle suggérait était précisément ce que elle, Lysette, aurait fait. Il n’était plus temps de se disputer, il fallait agir.

    Elle déchira sa robe jusqu’au niveau des cuisses, Hellia en fit de même ; d’un bref coup d’œil, elles comparèrent leurs jambes – la garce, pensa Hellia, comment fait-elle pour les avoir si bien épilées ! harpie, l’injuria secrètement Lysette, tu n’emporteras pas ces cuisses d’enfer au paradis ! – puis se précipitèrent sur les victimes. Les fillettes avaient le visage rougi par la chaleur et leurs yeux avaient abondamment pleuré.

    Les deux rivales s’occupèrent d’elles comme si elles avaient été mères, et il faut alors interrompre le récit pour s’émouvoir de leurs gestes. S’interrompre, ou pas. Parce que l’on se demande sans doute comment Lysette et Hellia, même héroïnes et puissantes comme on les connaît, sont encore en mesure de ne pas succomber à leur tour aux émanations empoisonnées qui ont aussitôt mis par terre le Fier Casteldago. Pour les fillettes, c’est compréhensible, mais pour un homme de sa trempe, tout de même ! On reconnaîtra, certes, qu’à ce moment de l’histoire, il était à peine sorti d’une longue convalescence, et il avait encore le droit, pauvre homme, d’être plutôt fragile, même si Lysette, non foncièrement insensible, avait bien constaté un retour de vigueur dont elle aurait d’ailleurs volontiers profité si ces gentilles gamines n’étaient pas si collantes, et si cette maudite statue n’avait pas eu l’idée folle de devenir vivante.

    Protégées par leurs masques de tissu improvisés et par leur puissant et terrible caractère, les deux femmes prirent chacune deux fillettes sur le dos ; Lysette prit la tête de son Casteldago, et Helliarane, les jambes. On fit passer tout ce petit monde, ainsi que la dernière fillette, à travers l’ouverture en contrebas, immensément remplie d’une fumée noirâtre. Pourquoi Lysette et pourquoi Hellia résistaient-elles encore ? Pour une raison fort simple qui tenait à leur nature première.

    Lysette était avant tout une servante qui avait travaillé dans tous les domaines possibles et imaginables au sein du château de Barzabute. Elle fréquentait assidûment, et supportait plutôt bien, pour ainsi dire, toutes les odeurs des ratés de cuisine qui formaient chaque jour une atmosphère étrange de pot-pourri sucré, poivré, calciné, et cramé, dont le nez domestique prenait vite l’habitude.

    Hellia, quant à elle, lorsqu’elle était la Mort, avait tant rencontré d’incendies meurtriers, de victimes consumées par d’horribles flammèches, et avait été si familière du monde souterrain et secret de Saldra, là où les âmes appelées devaient brûler un jour, qu’un vulgaire feu de bois ne lui faisait guère peur, à elle et à son corps.

    Une fois sortis de la caverne, il fallait à présent se créer un chemin à travers l’enfer noir qui leur brouillait la vue. Elles n’étaient pas Saïan, l’intrépide intuitive ! Elles devaient au plus vite se frayer une voie. Mais la témérité a ses limites et une forêt en feu, qui n’a pas complètement fini de s’embraser, est une forêt où les arbres tombent en braises et par centaines. Que faire, alors ? Que faire dans le chaos ?!


    à vous la suite !
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  • Posté le 23 novembre 2007 à 19:38:07 Avertir un administrateur
  • C’était indécidable. Leurs yeux avaient beau être les plus beaux yeux du monde, elles n’en voyaient pas moins, moins loin que leurs narines, qu’elles avaient par ailleurs fort fines et fort jolies ; ces beaux yeux d’héroïnes étaient beaux, certes oui, mais la fumée d’ébène leur donnait des rougeurs et voilà qu’ils prenaient la couleur des cerises ; on a beau être belle et se rire de l’enfer, il existe toujours de quoi vous rendre laide. La fumée se piquait de piquer leurs prunelles, leurs farouches mirettes, leurs yeux tout feux tout flammes, si dorés, si épiques, la fumée les piquait comme des taons aliénés, des orties enragées, des pions subordonnés, la fumée les piquait sans les faire tousser, pour la raison, bien sûr, que vous savez déjà : leur nature première était inoubliable.

    Elles pleuraient malgré elles, malgré leur haine des larmes, leur haine réciproque, mêlée à la fumée comme un rideau de plomb ; la fumée se piquait de les faire pleurer malgré tout leur orgueil de femmes glorieuses et belles. Du temps qu’elle était Mort, Hellia pouvait sommer tous les souffles du Vent d’ébranler leurs désirs pour se plier aux siens ; mais voilà qu’elle n’était plus qu’une simple humaine, prisonnière d’un visage, prisonnière d’un seul corps, et corps ma foi bien fait ! Si elle laissait penser chaque jour de sa vie qu’elle était fort semblable à une belle déesse, Lysette, quant à elle, n’avait bien sûr nul don qu’on sût dire merveilleux. Souffler, de fait, n’aurait servi à rien du tout. La fumée n’allait pas se dissiper ainsi.

    Et dire qu’elles se trouvaient au plein cœur de ces bois, ruinés par la bêtise !

    Comment faire pour ne pas céder à la fatigue ? Une seule solution, rester immobile. Attendre. Se couvrir les yeux. Protéger les fillettes. Cajoler le bandit. Attendre que tout s’en aille pour se voir enfin libre. Mais les gamines ! Mais le beau gars ! Ils n’étaient pas d’anciennes Morts, eux ! Ils n’étaient pas habitués au pot-pourri du château de Barzabute ! Si l’on restait ici, ils mourraient étouffés ! Il fallait s’en aller ! Coûte que coûte, et dare-dare ! Mais comment !? Et par où !? On se le demande tous !

    Il y a une solution... ! Vous prenez vos stylos, vous prenez vos papiers, et on planche tous ensemble pour les sortir de là ! Vous êtes d’accord pour ça ? Non ? Même pas un tout p’tit peu ? Allez, juste pour voir ! Non ? Vrai de vrai ? Très bien, j’ai compris, bande d’égoïstes, je m’en occuperai seul !

    Eh bien, c’est Lysette, une fois n’est pas coutume, qui fit jaillir l’idée. Non pas qu’elle ne soit pas d’une intelligence rare, mais tout de même, on aurait pu la croire surtout portée sur elle, et peu sur la survie. Détrompez-vous, bonnes gens, Lysette avait du flair et un esprit d’astuce ! Même s’il reste très clair que c’était une chipie, et que notre belle Blune – les requins vont-ils la dévorer ?? – demeure, c’est évident, la fille la plus calée de toute notre épopée. Y a pas plus brillante qu’elle. Mais Lysette a aussi des éclairs, quelques fois.

    Lysette : Puisque la noire fumée s’élève dans les airs, et que les arbres en feu peuvent tomber de partout, il suffit de se mettre proprement à genoux, puis à terre, pour ramper sur le ventre et faire comme le serpent.

    Hellia : Ta spécialité.

    Lysette : Ah ! Tais-toi ! Ou je te brise les dents !

    Hellia : Chiche ! Canaille !

    Lysette : Ah, crapule ! Un jour, je le jure, je te tailladerai jusques aux sangs !

    Hellia : Et moi, je ferai en sorte que ton crâne se vide à travers tes naseaux !

    Lysette : Je t’exploserai les hanches !

    Hellia : Je broierai tes genoux !

    Lysette : Je t’éviscèrerai !

    Hellia : Je t’aurais, avant ça, plongé toute la tête dans une bassine remplie d’excréments bien liquides ! Et puis, je t’y noierai !

    Lysette : Cochonne ! Je t’arracherai les seins et m’en ferai des chaussettes !

    Hellia : Aah ! Je reconnais bien là le goût des vieilles soubrettes !

    Lysette : Tu n’es qu’une guenon, une ordure, un crottin !

    Hellia : Et toi une face à fion, une souillure, un vagin !

    Lysette : Tes cheveux sont filasses et paraissent moisis !

    Hellia : Et toi, tes paumes sont pleines de pustules cramoisies !

    Lysette : Tu confonds sans nul doute mes mains et ces sangsues qui te servent de doigts !

    Hellia : Voilà ce que mon doigt te répond, pourriture ! Infâme gourgandine ! Ignoble vache à fiel ! Je te ferai boire ton pus !

    Lysette : Ah ah ah ! Moi ! Du pus ! C’est trop drôle ! Et où en as-tu vu, je te prie, vilaine truie ?

    Hellia : Au niveau de ta bouche, chaque fois que tu l’ouvres !

    Lysette : Oh punaise ! Sale grognasse ! Purulente charogne ! Je découperai la tienne à coups de pelle rouillée !

    Hellia : Et moi, puante verrue, j’écraserai ta face sur un miroir brisé pour que tu voies enfin quel est ton vrai visage !

    Lysette : Je te ferai enchaîner au sommet d’une montagne et l’on viendra chaque jour te dévorer les reins !

    Hellia : T’en as pas les moyens, la place est déjà prise !

    Lysette : Qu’importe, tu auras mal ! C’est la seule chose qui compte ! Je fracasserai ton crâne mille fois contre un mur !

    Hellia : Et moi, je t’aiderai à trouver des insultes un peu plus stylisées !

    Lysette : Infâme femme d’infamie ! Je te trouerai le ventre avec rien qu’une seule main !

    Hellia : Et moi, de ton cerveau pourri, je ferai un gratin !

    Lysette : Je t’aurai, avant ça, fait une grosse clef de bras ! Tu souffriras ! Tu gémiras ! Tu geindras de tout ton corps déliquescent ! Et, telle un petit caniche, sale cabot de vilénie sournoise et boutonneuse de cochonnerie infecte, tu supplieras en larmes que je t’accorde un sucre, petite chienne insolente !

    Hellia : Pff ! Je déteste le sucre ! Et en plus tu es grosse !

    Lysette : Quoi ? Quoi ? Quoi ? Comment ça ? Comment ça ? MOI ! MOI ! GROSSE ?? OSE LE REPETER, EXTRAVAGANTE CONNASSE !

    Hellia : Oooh que oui ! Grosse, grosse, grosse ! Comme une grosse vache enceinte ! Tu t’es bien engraissée dans ton petit château ! Trop de sucre pour ta panse ! Regarde moi ce gras qui danse ! Nombril à droite ! Nombril à gauche ! Et hop, petit looping ! Ta bedaine se développe à une vitesse cosmique, burlesque pachyderme ! Et quand tu crèveras, il n’y aura plus seulement que tes gros bourrelets pour te faire la causette ! Oui ! Ton bide enfle à vue d’œil ! Tu es déjà obèse ! Pire que mon sublime Padgram qui t’aime comme un dément ! Ca me fait mal pour toi de te voir ignorer à quel point les obèses, eux aussi, sont capables d’amour ! Tu n’es, je le vois bien, qu’un crapaud, hideux, et moche ! C’est toi qui es obèse ! C’est toi qui pue la graisse !

    Lysette : Tu disjonctes, ma vieille, tu ne vois rien du tout ! Y a que toi qu’a du pus, dans tes yeux de vautour, jaloux, de mauvaise foi !

    Hellia : Voilà un compliment dont je te félicite ! Les vautours sont pour moi d’adorables totems ! Mes yeux te remercient !

    Lysette : Je te les arracherai avec un dé à coudre ! Et puis tu les mangeras !

    Hellia : Me faire manger mes yeux ! C’est d’un tel ridicule ! Tu n’es qu’une sotte ! Une fate ! Une buse ! Tu n’as même pas écouté ce que j’ai dit !

    Lysette : Ah ! Eh bah toi pareil !

    Hellia : Hmph !

    Lysette : Tsss !

    Hellia : Grrrr !!

    Lysette : Zzzz !!

    Hellia : Brrr !

    Lysette : Wooooh !

    Hellia : Hein ?

    Lysette : Ah ah ! Que tu es bête ! Tu ignores donc ce que cela veut dire !?

    Hellia : Et je suis sûre que toi aussi…

    Lysette : Trop pas !

    Hellia : Ah ouais ?

    Lysette : Ouais !

    Hellia : Tu sais ce que je vais te faire ?

    Lysette : Vas-y, vas-y, ose, ose encore essayer de m’impressionner avec tes menaces ! Je vais rire !

    Hellia : Eh bien, sache, ma jolie, que lorsque dans ma poche, je tiendrai une cisaille…

    Lysette : Eh bien, quoi ? Tu découperas ma langue avec des yeux joyeux, c’est ça, ton vieux projet ?

    Hellia : Oooh que non, vieille morue… Avec cette cisaille, je te couperai… LES CILS !

    A ces mots, Lysette fut soudain prise d’une horreur indicible et poussa un grand cri.

    Lysette : AH MON DIEU NON ! PAS CA !

    Hellia : Ah mon dieu, si !

    Lysette : Je te défends !

    Hellia : Et moi, je t’attaque !

    Lysette : C’est trop laid ! C’est trop moche ! Trop hideux, trop méchant ! Oser imaginer un supplice aussi noir, aussi vil et cruel ! Tu n’es pas humaine !

    Hellia : Tu commences à comprendre !

    Lysette : Je te tirerai les cheveux !

    Hellia : Je te casserai un ongle !

    Lysette : Je te piquerai ton fard !

    Hellia : Ah ah ! Commence par l’inventer !

    Lysette : Diable !

    Hellia : Quoi !

    Lysette : Tu as senti ?

    Hellia : Senti quoi donc ?

    Lysette : Vraiment ? Tu ne sens pas ?

    Hellia : Mais non !

    Lysette : Je comprends mieux. Diable !

    Hellia : Eh bien ?!

    Lysette : C’est ton haleine, pardieu !

    Hellia : Comment ça ? Comment ça, mon haleine !

    Lysette : Diantre ! Mais c’est qu’elle est fétide ! Snnf-snnf ! Je dirais même : EXTREMEMENT fétide !

    Hellia eut soudain les yeux emplis d’une inquiétude terrible, angoissante et atroce, affreusement humaine.

    Hellia : C’est faux ! Tu dis… n’importe quoi ! Avoue ! Tu mens… TU MENS !

    Lysette : Oh je t’en prie, mets donc ta main devant la bouche ! Ca me pique les yeux !

    Hellia : Arrête ! C’est la fumée !

    Lysette : Non, non, c’est ton haleine ! Obligé !

    Hellia : Je te DIS que c’est la fumée !

    Lysette : Tu le dis, oui, mais c’est faux. C’est ton haleine.

    Hellia : LA FUMEEE !!

    Lysette : Ton haleine !

    Hellia : Raaaaaaaah !

    Et Lysette éclata d’un rire machiavélique.

    Lysette : Ahahahahahahahah ! Je suis trop forte ! Ahahahahah ! Gagné ! Gagné ! Gagné ! Comment j’ai trop gagné ! Nul ne peut résister à l’argument qui tue ! L’haleine qui pue ! Ah mon dieu, l’haleine qui pue ! C’est la botte secrète ! C’est la technique fatale ! Le trophée des vainqueurs ! La parade imparable ! Je t’ai complètement coiffée au poteau, ma couillonne, tu es la-mi-née !

    Hellia la regarda avec des yeux meurtriers. Dieu qu’elle regrettait en cet instant précis de n’être plus la Mort.

    Hellia : Je me vengerai, vaurienne !

    Lysette : Essaye toujours, babouine !

    Hellia : Tu ne perds rien pour attendre, petite souillonne…

    Lysette : J’ai tout mon temps devant moi, vulgaire crétine…

    Hellia : Tsss…

    Lysette : Zzzz…

    Hellia : Brrrr…

    Lysette : Gneu…

    Un silence soudain, et puis un regard un peu plus raisonnable entre les duellistes. Comme une vive étincelle, à leur esprit soudain se ravive la flamme de l’urgence actuelle : il faut sortir très vite de cet infâme guêpier ou ils finiront tous en boudins calcinés ! Et Sthetis sait combien Lysette et Helliarane sont loin d’être des boudins ! De fait, rangez vos ongles, mesdames, l’heure n’est plus au crêpage !

    Lysette : Bon, alors… Tu as compris l’idée, insignifiante fiente ?

    Hellia : Oui, ça va, merci bien, j’ai saisi le principe, modique morve ambulante…

    Lysette : Alors allons-nous en !

    Ainsi, les deux exquises se mettent à plat ventre, et commencent à ramper sous la fumée qui gronde, au-dessus de leurs têtes. Combien leur faudra-t-il de temps pour se tirer de là ? Nous ne le dirons pas. On notera simplement qu’il n’y avait pour Lysette et sa charmante rivale qu’une seule façon d’avancer tout en étant certaines de ne pas diriger leur front contre un tronc d’arbre ; il leur suffisait pour cela d’être attentives au battement de la pluie, explosive et grouillante sur la chair de leur dos. Plus la pluie était forte, plus cela signifiait qu’elle n’était entravée ni par feuilles ni par branches, touffues en abondance, dans les grandes hauteurs – et donc, qu’il n’y avait pas d’arbre à proximité. Par contre, plus la pluie se faisait toute légère et plus de lourdes cendres s’y substituaient, plus il était certain que nos belles héroïnes côtoyaient de très près un arbre en haillons gris, en lambeaux misérables, en feuilles mortes réduites à leur simple squelette – signe qu’il fallait alors aussitôt s’écarter. Voici ce qu’il faut croire : il n’y a qu’une seule méthode pour trouver son chemin, c’est d’en trouver une bonne, et celle-ci n’est pas mal.

    Alors, mes chers amis, à présent, laissons donc nos copines œuvrer avec brio pour s’évader d’ici, et encourageons-les car elles doivent supporter, en plus de leur beau corps, celui des défaillants, fillettes et beau bandit, qu’elles traînent le mieux qu’elles peuvent - et Myosotis sait bien qu’un corps humain rigide, sans aucune volonté, est un poids légendaire malaisé à porter ! Alors hardi, Hellia, et puis hardi, Lysette ! Nous sommes tous avec vous ! Vous êtes sur la bonne voie ! Car l’union fait la force !


    à vous la suite !
    -Chapterving-
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  • Posté le 26 novembre 2007 à 14:28:15 Avertir un administrateur
  • C’est ce qu’ont d’ailleurs bien compris les habitants de la Cité Forteresse d’Anthar Obn Suur !

    Lorsqu’ils ont vu Conspiru exhiber avec une sournoise indécence la tête du pauvre Zarabrul comme signe manifeste de son pouvoir, ils ont reconnu que leur désormais ex-sultan était effectivement extrêmement laid. Alors de quelle union et de quelle force parlons-nous puisqu’il ne s’agissait ici que d’un consensus autour de l’objective hideur du défunt Bleu ? Eh bien, il faut vous avouer que les Anthar Obn Suuriens commençaient à en avoir sérieusement assez des bouleversements politiques : ils avaient changé par trois fois de sultan et de couleur depuis le début du mois. Celui-là, qui se pavanait au balcon supérieur avec son trophée, avait tout l’air d’une pourriture. Rendez-vous compte, on avait passé la journée entière à lui préparer une belle fête, à décorer la ville, à la rendre présentable et attrayante, à faire les choses proprement, en somme, pour le recevoir avec les honneurs, et lui, invité de première condition, les remerciait en prenant brutalement le pouvoir !

    Comme les soldats ne s’attendaient pas non plus à ce petit retournement de situation quant au changement de tête souveraine, et comme, de plus, il est plutôt difficile de distinguer un sultan qui se dit Noir au milieu d’une nuit sans lune, ils ne formulèrent aucune objection physique contre ceux qui, le rouge et l’orange aux joues, élevèrent soudainement leurs fourches, leurs piques, et leurs mousquets, toujours à disposition, on ne sait trop pourquoi, en cas de révolte – bien que le cas ne se soit jamais présenté auparavant au cours de la tranquille histoire d’Anthar Obn Suur.

    A ces fourches s’ajoutèrent des poings rageurs, des cris de protestation, et des yeux convulsés, ce que Conspiru, trop éloigné du sol pour voir les choses avec précision, interpréta comme des acclamations ; aussi se contenta-t-il de les saluer en souriant, avec une petite grâce bien à lui, avant de se retirer dans ses nouveaux appartements, suivi de près par son énorme domestique dont le regard ne cessait de contempler le vide, étalé sur les dalles du couloir.

    Conspiru jubilait. Bientôt, son armée de Barzabute allait débarquer sur le port, grossie en outre, surprise inattendue et délectable, de toute la puissante et légendaire flotte d’Anthar Obn Suur. Il devenait ainsi le maître des deux plus grands continents de l’Est et de l’Ouest du monde de Saldra ; la Vertu enfin pourrait triompher, dans l´univers tout entier.

    A ce tableau féerique ne manquait qu’une seule étoile, mais une étoile de taille : sa délicieuse Lysette. Où pouvait-elle se cacher à l’heure actuelle ? Pourquoi avait-il le sentiment qu’il n´avait pas les moyens sensibles d´éprouver sa présence ? De tous ses projets, Lysette était le plus imprévisible. Peut-être, en effet, avait-il été un peu excessif en lui offrant l’époustouflant spectacle du Bal des Ardents. Peut-être y avait-il mis trop de passion. Mais il fallait qu’elle l’aime, et pour qu’elle aime, il fallait qu’elle soit impressionnée, que le pouvoir frappe de plein fouet son regard et sa conscience à la manière d’un magnifique et grandiose feu d’artifice.

    Mais Lysette n’était pas de celles qu’on empoisonne d’illusions spectaculaires ; peut-être était-elle plus entière, plus vivante, plus nature, et sans doute moins orgueilleuse qu’il ne le supposait. En tout cas, même s´il était évident que la belle, où qu´elle soit, n´éprouvait aucune forme d´affection pour cet improbable miraculé de Padgram, ce pachyderme, en tant que tel, ne serait plus un obstacle à leur amour, pensait-il. Il en était convaincu lorsqu´il croyait le Prince mort, et il en était désormais encore plus certain, puisqu´il tenait son ennemi à sa merci. Peut-être me suffirait-il de montrer à Lysette que j´ai précisément réussi à assujettir l’énorme et rebelle régicide au cœur ridiculement aimant pour qu’elle soit tout à fait convaincue qu’il n’y a qu’un seul homme susceptible d’être à la hauteur de ses sentiments dans ce monde bas et vulgaire où le plaisir triomphe sur l’effort et où l’on préfère sentir plutôt que penser. Cet homme, c´est moi. Finies les courtisaneries, fini l´esprit d´intrigue, seul importe à présent de régner, régner absolument, pour détruire à jamais la décadente face du monde.

    Il en était là de ses méditations, nonchalamment assis sur un trône trop grand pour lui, lorsqu’il entendit des clameurs exploser et résonner au loin, comme un puissant courant d’air à travers le palais. Fronçant les sourcils, il se leva, suivi de Padgram, pour aller s’assurer que ce n’était pas une révolution. Toutes proportions gardées, c’en était une. De manière très simple et très rapide, la populace, grouillante et excitée, des torches à la main et des cris de colère plein la bouche, s’amassa comme une fourmilière devant la salle du trône. Celui qui menait la bande avait le visage rude et une oreille coupée. Il arrêta d’un geste l’anarchie qu’il menait et s’adressa vivement à Conspiru qui, pour le coup, n’en menait pas large. Lui qui croyait que les premières personnes qui allaient le rejoindre seraient ses conseillers et ses gardes ! Le voilà qui se réfugie sur son trône, tout déconfit, tout penaud, tout puant de sueur. Du tact, mon Conspiru, surtout, surtout, du tact !

    « Eh bien, eh bien » dit-il d’un ton très calme, comme s’il discutait avec un noble fantoche de son ancienne Cour. « Que me valent donc ces fourches et ces mines contrites, chers amis ? »

    Le chef de la foule s’avance vers lui, avec une fourche dans la main.

    « Vous avez tué notre noble sultan Zarabrul le Bleu, et nous, peuple d´Anthar Obn Suur, les lois de ce pays, ce soir on s’en fiche. Vous allez vite la rejoindre, votre victime, couille molle de Barbazute! Vous êtes qu’un usurpateur ! »

    A ces mots prononcés avec une touchante maladresse, toute la foule applaudit et approuva d’un seul cri. Conspiru voyait mal comment il allait se sortir d’une situation diplomatique clairement défavorable pour son foie – la fourche semblait avoir circonscrit la nature de sa cible depuis un temps abominablement certain.

    Il essaya de regarder autour de lui pour identifier rapidement une issue de secours, mais non, rien pour s´enfuir : pas une trappe, pas une porte, pas une fenêtre qui soit accessible. Mais quoi, ces diables de sultans devaient bien s´aménager quelque passage secret pour, je ne sais pas, moi, aller tromper en douce leur harem avec un autre harem ! Mais non, nul passage, ni concret ni secret, nulle issue pour le tyran ! Il n’y avait là qu’une splendide statue d’or – quoiqu’en toc – ; seul ce monument solaire constituait une voie d´évasion ; la vue, en effet, pouvait s’y abîmer et s’enfuir franchement dans les confins d´un autre monde. Il faut bien avouer que, là, l’autre monde, la tête de Conspiru en était à deux doigts. Que faire ? Que faire ? Que faire ? Prier ? Supplier ? Eclater en sanglots ? Se mettre à genoux ? Chercher dans sa cape de quoi un peu se défendre et un peu leur faire peur ? Retarder l´échéance d´une mort inéluctable, d´un lynchage très affreux, en livrant un ultime combat, plein de bravoure et d´esprit de sacrifice ? Utiliser la chaîne d’or et leur faire super mal ? Non, non... Cette chaîne, elle servait déjà pour Padgram... Pagram... Padgram... Padgram ? Oh mais par tous les Gus, bien sûr ! Padgram ! Padgram ! C´est l´évidence même ! Je vais sacrifier ce gros lard sur l’autel de ma virginité ! Ses os périront à la place des miens ! Après tout, c’est lui qui a tranché la tête de ce benêt de Zarabrul. Le temps qu’ils le lynchent, qu´ils en fassent du hachis, et célèbrent avidement le partage infini de toutes ses viscères, j’aurai bien eu le temps de prendre la clef des champs !

    Padgram était resté caché en retrait derrière le trône – et croyez-le ou non mais le trône était assez large pour le dissimuler entièrement – , l’attention des citadins n’était donc orientée que vers le Conspiru, tout suant, dont nous venons à peine de suivre les pensées. Voyant qu’ils étaient maintenant prêts à abattre leurs armes sur sa pauvre tête, le tyran eut le temps de faire défiler dans son esprit fétide un millier de pensées dans lesquelles Padgram et Lysette se mêlaient horriblement, l’un pour la survie, l’autre pour l’amoureuse émotion, nécessaire à rendre cette mort un peu tragique, terriblement sublime, et même un peu très triste. Dans un réflexe qui n’était digne que de lui, il tira alors d’un coup sur la chaîne d’or et força brutalement Padgram, qui se trouvait à l’autre bout, à le protéger des piques et des haines dressées contre sa vie.

    Mais à sa grande surprise et même sa déception, l’excitation et les cris cessèrent tout aussitôt ; aucune gerbe de sang, aucune tête, aucune graisse, ne vinrent se répandre sur le pavé noirâtre de la Salle du Trône. Padgram avait été étrangement épargné. Ca, c’était vraiment trop fort! Mais pourquoi le regardaient-ils avec ces yeux remplis de respect ? Pourquoi reculaient-ils comme des bêtes toutes penaudes ? Que signifiait cette soudaine soumission collective ? Se pouvait-il que le gros prince soit si repoussant que cela ?

    Le chef de la foule, le visage tout rougi, balbutia alors quelques paroles, emplies à la fois de respect et de colère, qui fascinèrent Conspiru.

    LE CHEF> Seigneur Antakdar… Si on avait su que vous étiez là ! Seigneur Antakdar, ou qui que vous soyez, d´ailleurs… Qu´est-ce que faites-vous ici à protéger celui qu´a mutilé votre laideron de successeur ?


    Pour les habitants de la citadelle, bien sûr, la confusion des identités entre le vrai et le faux Antakdar n´avait pas été excessivement claire. Et certains se demandaient encore pourquoi celui qui se faisait appeler Antakdar l´Orange n´était pas vraiment l´orange qui devait les gouverner, d´où l´incertitude attendrissante que nous pouvons constater à travers les paroles du chef des révoltés.

    Conspiru, qui réfléchissait très vite, savait bien que Padgram ne répondrait pas à ses interlocuteurs tant qu’il ne lui en aurait pas donné l’ordre. Aussi, agile comme le serpent, il se hissa derrière lui et lui glissa à l’oreille ce qu’il fallait répondre. Le Prince éleva alors machinalement la voix; une voix sans émotion.

    PADGRAM> Peuple d´Anthar Obn Suur, c´est moi qui vous ai libérés de Zarabrul le Bleu. Je dis "libérés" car ce traître caressait le vil projet de détruire toutes vos habitations pour les transformer en campement militaire. L’homme qui vous fait face est le seul sultan qui puisse vous gouverner puisque, moi, personnellement, je ne le puis, en vertu des lois de la cité.

    Le chef de la foule et l’ensemble de la populace regardèrent alors Antakdar et froncèrent les sourcils. Quelque chose n’allait pas. Cet homme qui les avait gouvernés, fût-il un imposteur, avait été le meilleur sultan qu’ils n’avaient jamais eu ; c’est lui qui leur avait donné les premières couleurs véritablement chaudes de leur existence, c´est lui qui avait eu le désir de muter la tristesse funèbre en ébauche de vie. Et maintenant, le voilà qui rampait devant un ignoble imposteur, sournois et inquiétant, venu de Barzabute ? Que signifiait cette trahison ? Peut-être n’était-ce pas Antakdar, après tout... Peut-être n’était-ce qu’un affreux criminel qui avait pris le soin de créer une relation de confiance avec ses sujets pour mieux les trahir ensuite en les soumettant à la volonté d’un austère malade de pouvoir, lequel avait une certaine peine à comprendre comment Padgram avait pu réussir à se faire passer pour Antakdar l’Orange.

    La suspicion et le doute se répandaient dans la foule et Conspiru voyait bien que Padgram avait l’air bien trop peu naturel pour les convaincre qu’il était tout à fait lui-même, à savoir un vulgaire homme bon. Aussi glissa-t-il quelques nouvelles paroles à l’oreille de son esclave pour tenter d’apaiser les révoltés.

    Padgram alors éleva sa voix à nouveau, comme un ténor, et leva les bras tel un monarque pacifique.

    PADGRAM> Chers amis ! Comprenez-moi ! Je ne veux, je ne désire que votre bien ! Nous allons faire ensemble de cette cité une belle cité où vous ne serez plus obligés de vous soumettre à la couleur de votre sultan ! Chacun pourra choisir la teinte de son choix ! Chacun pourra décider de sa vie ! Ce que je vous propose avec Conspiru le Noir, c´est plus qu´un avenir, c´est la promesse d´une puissance dépassant à jamais la vile médiocrité de vos petits bonheurs. Le bonheur, ici-bas, c´est Conspiru le Noir qui vous l´apportera ; mais le bonheur réel, le Bonheur à grand B, le plus complet qui soit !

    Les habitants, devant cette nouvelle prise de parole, se figèrent alors tout à fait nettement, comme des statues médusées d´admiration. Comme si en l’espace d’un discours Antakdar le Faux avait réussi à les convaincre tout à fait qu’il était bien celui qu’il prétendait être et que sa sincérité, la vérité de son caractère bon et généreux, était restée intacte.

    Conspiru commença alors à être soulagé. Mais il ignorait qu’il avait des raisons de l’être encore bien davantage. Il s’en rendit compte toutefois assez vite. Ce n’étaient pas les mots de Padgram qui avait brutalement calmé la colère générale. Sa verve n´avait en rien modifié les consciences. A la vérité, ils le regardaient tous, les yeux dans le néant et les visages vidés de toute expression, comme s’ils avaient subitement essuyé un lavage de cerveau, comme si... comme s´ils avaient inhalé la potion même que Conspiru avait fait boire à Padgram pour en faire son docile animal de compagnie.

    Il fallut alors peu de temps au tyran pour comprendre que l’haleine du gros homme était encore pleine de la mixture soigneusement préparée par son brillant et piteux alchimiste, Broalcoeur de Méchanie. Les proportions du ventre du Prince étant celles qu’on connaît – même s’il est vrai que dans notre histoire triomphe une certaine idéologie de la géométrie variable –, l’haleine esclavagiste avait pu être mille fois amplifiée dans le large estomac avant de ressurgir hors de l´énorme bouche. La potion hautement sublimée s’était ainsi vivement mêlée à l’atmosphère ambiante, et tous les révoltés avaient été, cul sec, complètement infectés.

    Conspiru hurla alors de joie. Protégé par la masse de Padgram – il se terrait derrière son dos – l’haleine n´avait pas pu lui chatouiller les narines. Il n’avait qu’à se couvrir le visage avec sa cape noire pour paraître encore plus inquiétant et pour se protéger de sa propre arme d´asservissement. Ils le regardaient désormais tous comme un maître. Plus de révolte, plus de haine, plus de doutes dans leurs regards furibonds, une seule vérité : Conspiru le Noir, Conspiru le Noir, Moi, leur chef suprême, pensait-il avec délectation.

    Satisfait et aux anges, il se frotta alors les mains et traversa la foule pour s’assurer, non sans un plaisir extrême, proche de la folie, que personne n´en voulait à sa personne. Il avait gagné. Gagné sur toute la ligne. Cet énorme Padgram allait décidément être plus utile qu’il ne le pensait…


    à vous la suite !
    -Blina-
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  • Posté le 27 novembre 2007 à 10:21:25 Avertir un administrateur
  • Il n’était pas donné à tout le monde, en effet, de pouvoir tenir en respect, par sa seule présence, une foule enragée. On pourrait donc en tirer quelque chose, de cet increvable obèse.

    Sans doute le lecteur pensera-t-il qu’un Padgram présent à Grasta Malzam aurait été, de fait, certainement en mesure d’éviter bien des dégâts. Aurait-il pu contenir la foule nocturne de ces citadins d’élite, pleins de rage incandescente ? Il était trop tard pour se poser la question.

    Blune crut d’abord qu’elle avait fait un cauchemar. Elle venait de se réveiller, le visage collé dans le sable, et le corps envahi de courbatures. Le soleil était déjà haut, et tapait les crânes comme un forgeron furieux. Elle reconnut immédiatement le ressac des vagues, et le cri des mouettes, au-dessus de sa tête. Elle avait mal au crâne. Les clameurs de la foule lui revenaient à l’esprit ; elle espérait encore qu’il ne s’était agi que d’un affreux rêve noir. Mais surtout, lorsqu’elle redressa la tête, elle se rappela des dernières images qui l’avaient traversée avant qu’elle ne s’évanouisse dans l’abîme. Le coquillage-ailes à la main, elle volait, soudain une détonation, la chute, et puis le fracas de l’eau, les ailes noires des requins dont elle sent l’imminente présence, au milieu de ces flots qu’elle abhorre depuis son accident. Et ensuite ? Plus rien. Rien que le sable collé sur ses yeux, et l’impression bizarre d’avoir la gueule de bois sans l’avoir tout à fait.

    Que s’était-il passé ? Avait-elle donc rêvé son évasion ? Etait-elle déjà morte ? Ne voyait-elle autour d’elle que l’image définitive du monde que la Mort devait lui réserver après son existence ? Non. Les mouettes étaient bien réelles, les vagues aussi, et sa douleur aussi. Il y avait trop de peine en elle pour qu’il y ait ici une vie après la fin. Penser à cette fin, dont l’idée lui semblait d’ailleurs pour l’instant plus délicieuse que toute autre, fit ressurgir Hellia dans son esprit mouillé. Où était-elle ? Que faisait-elle ? Comment la retrouver ? Comment lui dire un jour…

    Elle marcha, toujours perplexe. Devant elle, le grand tas de cadavres de Grasta Malzam, continuait de brûler avec rage et violence. Son regard se fixa sur cette montagne humaine constamment enflammée, et son cœur se brisa. Il était là… Il était parmi eux… Déjà parmi les cendres… Au milieu des dépouilles… Ils l’avaient jeté là… Comme s’il était déjà mort… Comme s’il méritait de partir… Et pourtant, il vivait, il vivait plus que jamais. Il aimait. Il aimait comme un enfant, terriblement, passionnément, naïvement. Il aimait avec force et énergie, dans la résignation, pauvre figure hideuse dont les yeux se détournent. Il aimait Saïan Hapic’n. Et ces monstres-là avaient brutalement mis fin à cet espoir ; pas de rêve, pas d’aveu ; Saïan, pour peu qu’elle ait survécu, n’apprendrait jamais ce que Grisk cachait au fond de sa belle âme. Tout s’était passé si vite, tout avait été si cruel, si brutal, si injuste. Ils paieraient pour cela. Ils paieraient pour leur crime, d’une manière ou d’une autre.

    Son seul œil laissa tomber une larme sur le bord de sa joue. Elle détestait les hommes, elle détestait cette ville. Elle n’avait plus qu’un souhait, retrouver Padgram au plus vite, et puis chercher Messerille, et Lili, qui étaient encore prisonnières au cœur de la cité d’émeraude.

    Mais comment accéder à ce trou d’assassins, perché dans les hauteurs ? Une voix d’homme derrière elle répondit à cette question intérieure. C’était un de ces chimistes qui accueillent les voyageurs désireux de se rendre à Grasta Malzam, et forment d’une prestigieuse manière les légendaires Bubulles qui vous emportent au loin vers d’autres épreuves techniques, nécessaires avant de fouler le sol de la riche cité. Par le plus grand des hasards, il se trouva que cette homme connaissait parfaitement Blune, et se comporta d’emblée avec elle comme un très grand ami, connu depuis longtemps.

    Le chimiste__ Ah ! Enfin en voilà une ! Je désespérais de retrouver quelqu’un ! Ca va ?? Est-ce que tu sais où est Saïan ? Dis-moi vite !

    Blune__ Heu… Pardon… On se connaît ?

    Le chimiste__ Ah, ne me dis pas qu’ils t’ont rendue amnésique, ces pourritures ! Blune ? Tu me reconnais ou pas ?

    Blune__ Mais… Mais enfin qui êtes-vous ?

    Le chimiste__ Comment ça, qui êtes-vous ? Mais regarde-moi ! C’est moi, c’est ton copain, c’est Grisk !

    Blune écarquilla les yeux et ouvrit une large bouche. Elle fronça les sourcils et sentit un frisson de colère lui parcourir l’échine comme un raclement de faux.

    Blune__ Vous vous foutez de moi, c’est ça, hein ? Vous attendiez que je me réveille pour me narguer, avant de me livrer aux autorités de cette ville de marauds ! Eh bien, vous pouvez aller crever ! Et puis, je vous interdis de prononcer encore une seule fois le prénom de mon ami !

    Le chimiste semblait médusé et ne rien comprendre à la réaction de la jeune pirate.

    Le chimiste__ Mais enfin… Blune ! Regarde ! C’est moi… J’ai, j’ai réussi à sortir de leur brasier stupide, là, et voilà, tout va bien, je suis indemne. Ne t’inquiète pas.

    Blune__ ARRETEZ IMMEDIATEMENT DE VOUS FOUTRE DE MOI !

    Le chimiste__ Mais comment … Mais enfin, Blune ! Tu as perdu la raison ! Rappelle-toi, on s’est rencontrés avec Padgram dans les profondeurs de la Terre ! Tu, tu connais ma cité, la cité des Subsaldrantes ! Là-bas, quand tu étais encore deux filles séparées, vous avez consulté notre oracle, et Londe, a retrouvé sa jambe ! On est partis à dos de Verlcano, sur ce bon vieux Bébert, à travers les couloirs souterrains de Saldra. Et puis nous sommes arrivés à Kuliz ! Et d’ailleurs c’est grâce à toi qu’on a pu y arriver parce que… parce que… tu es très intelligente et que… et que tu sais comment l’on peut se diriger sous la peau de ce monde ! J’ai été mordu par un serpent ! J’ai failli mourir mais Karzus m’a sauvé ! Et puis nous avons rencontré Saïan, Saïan Hapic’n, et je t’ai avoué que je l’aimais ! Enfin, tu l’as découvert toute seule… Et… Et on a retrouvé Padgram qu’on croyait mort… On est allés à Grasta Malzam pour voler à un aristocrate la statue de cette Hellia que je n’ai jamais rencontrée et on a échoué… Parce qu’une foule… Une foule de manants… De bouseux… D’incapables… de barbares sans nom… Se sont jetés sur nous… Et… Et puis ils m’ont jeté dans le feu, mais… Mais j’ai survécu ! Et heureusement ! Et voilà !

    Blune avait les larmes aux yeux, l’émotion la plus noire et la plus terrifiante s’était emparée de son ventre, comme si une main glacée, s’introduisant en elle, lui pressait fortement le cœur comme un fruit sec et mort. Il n’y avait pas de doute ; derrière ce regard inquiet et presque implorant, elle reconnaissait son ami de toujours, il en savait bien trop pour n’être pas sincère. Mais comment expliquer une telle apparence… ?

    Blune__ Grisk… C’est vraiment toi… ?

    Le chimiste__ Mais oui… !

    Blune__ Mais enfin, Grisk… Tu as vu à quoi tu ressembles ?

    Le chimiste__ Eh bien quoi ? Oui, je suis laid, et alors ? Pourquoi tu me poses cette question ?

    Blune__ Mais non, Grisk. Il faut… Viens… Viens avec moi.

    Elle répétait son prénom comme pour mieux se convaincre que c’était bien lui. Le chimiste trouvait son amie extrêmement bizarre. Il devait lui être arrivé quelque chose de grave et il reconnut d’ailleurs tout de suite sa grossièreté : il ne s’était même pas enquis de l’état de son amie.

    Elle le traîna jusqu’au bord de la mer. Là, dans le remous des vagues, elle lui désigna son reflet mouvant. Il refusa d’abord de se regarder.

    Le chimiste__ C’est une blague cruelle que tu veux me faire ou quoi ? Blune, on n’a pas le temps, il faut savoir ce qu’il est advenu des autres !

    Blune__ Mais regarde ! Regarde-le, ton reflet !

    Le chimiste soupira et accepta alors, plutôt à contrecoeur, de baisser ses yeux sur sa propre figure.

    Quelle surprise alors ! Quelle abomination de l’infini !

    Le chimiste__ Mais ! Mais ! Mais !

    Blune__ Tu as vu…

    Elle comprenait à son visage abasourdi que l’homme qui était à côté d’elle ne s’attendait réellement pas à découvrir cette image de lui-même.

    Le chimiste__ Mais qu’est-ce qui m’est arrivé ?! Qu’est-ce qui m’est arrivé ! Je… Je ressemble à un homme normal !

    Blune soupira ; elle avait déjà compris.

    Blune__ Grisk, écoute-moi, je pense que cela va être un peu dur de l’admettre mais…

    Le chimiste__ Mais quoi ??

    Blune__ Je pense que… Je pense que tu es mort.

    Le chimiste se retourna vers elle, le visage blanc, décomposé.

    Le chimiste__ Qu’est-ce que tu dis ?

    Blune__ Je pense que tu es mort… et que ton âme… s’est enfuie de ton corps… Pour… Pour aller… autre part…

    Le chimiste__ Comment ça ?

    Blune__ Vers le corps le plus proche…


    à vous la suite !
    Apothéose
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  • Posté le 29 novembre 2007 à 12:04:53 Avertir un administrateur
  • Le chimiste eut soudain, alors, comme une révélation.

    Le chimiste : Oui... Oui, je crois que tu as raison…

    Blune : Ah bon ? Pourquoi ça ?

    Le chimiste : Eh bien… Je viens de me souvenir de quelque chose que m’avait appris notre Oracle… à propos de nos âmes…

    Blune : Les âmes des Subsaldrantes ?

    Le chimiste : Oui… Il semblerait que nous soyons le seul peuple au monde… à pouvoir survivre sous la forme spirituelle…

    Blune : Ce qui expliquerait sans doute pourquoi il y a tant de gens beaux qui sont laids à l’intérieur…

    Le chimiste : Ou peut-être aussi la schizophrénie ! On tient sans doute la clé d’explication en ce qui concerne les troubles intérieurs de Lili !

    Blune : Comment ça ?

    Le chimiste : Eh bien, n’as-tu pas vu de quelle façon elle a réagi en découvrant le mannequin et la médaille signée d’un C lorsque nous sommes entrés par effraction dans le bureau de Du Pelzu de la Tanche ?

    Blune : Oui, Messerille m’a rapidement expliqué qu’apparemment, d’après ce qu’Ulice avait appris lors d’une séance d’hypnose, ce fripon de Casteldago, qui nous a chapardé la statue d’Hellia, serait le père de Lili. Mais c’est tellement tombé comme un cheveu sur la soupe que je n’y ai même pas cru ! Et puis en plus, si c’était vraiment la fille de Casteldago, je lui aurais sans doute tranché la gorge tout net, rien que pour ce qu’a fait son père.

    Le chimiste : Ca n’aurait pas été très sport.

    Blune : Le sport, ça a jamais été mon truc.

    Le chimiste : Tu te fous de ma gueule ?

    Blune : Ah non, elle est quand même plus jolie qu’avant.

    Le chimiste : Non, mais sérieusement, t’as vu comment t’es foutue ? Je me damnerais pour avoir une silhouette comme la tienne !

    Blune : Et mon œil en moins, tu le veux, lui aussi ?

    Le chimiste : Non, ça, tu peux le garder.

    Blune : Et puis qui dit silhouette fine dit pas forcément silhouette costaude ! Regarde ! Moi qui me croyais si forte ! Au moment où nous en avions le plus besoin, toute ma puissance m’a abandonnée, et je suis devenue aussi faible qu’une gamine prépubère !

    Le chimiste : Mais… tu ES une gamine prépubère !

    Blune : Je suis sans doute plus pubère que toi, sale voleur de corps !

    Le chimiste : Eh doucement ! Si tu crois que c’est agréable pour moi de me retrouver dans la peau de ce génie !

    Blune : Comment ça, un génie ?

    Le chimiste : Eh bien, maintenant que je m’en rends compte, j’ai l’impression que je suis sacrément et même bougrement plus intelligent depuis que je me suis réveillé en étant convaincu d’être moi-même…

    Blune :… oui, autrement dit, depuis que tu squattes le cerveau d’un autre, en fait, c’est ça !

    Le chimiste : C’est exactement ça !

    Blune : Bon, admettons ! Mais je ne vois toujours pas le rapport avec Lili et Casteldago !

    Le chimiste : Eh bien, si tu veux mon avis, ça ne m’étonnerait guère maintenant, qu’ils soient effectivement père et fille !

    Blune : Explique-toi… Parce que Lili n’est pas plus père que Casteldago est une fille !

    Le chimiste : Et attends, tu sais quoi ? J’irai même plus loin. Je suis presque convaincu que Casteldago a abandonné sa fille !

    Blune : Non, sans blague… Tu m’épates.

    Le chimiste : Non, non, tu ne comprends pas. Ce que je pense, c’est que Lili était une Subsaldrante. Une mocheté, quoi.

    Blune : Ne sois pas si dur…

    Le chimiste : Non, non, je suis prêt à y mettre ma main au feu.

    Blune : Oui, ça, on peut pas dire que tu l’as pas mise.

    Le chimiste : Toujours est-il que… Je pense qu’il a voulu s’en débarrasser, comme la plupart des gens de la surface…

    Blune : Que veux-tu dire ?

    Le chimiste : Je parle par expérience. Mon père m’a abandonné dans une forêt près de Fërucora lorsque j’avais trois ans. C’est l’Oracle qui me l’a appris, bien des années après que des Subsaldrantes m’aient recueilli, passant par hasard dans les bois, à l’occasion d’une vente de Fruichizzi…

    Blune : Tu veux dire que…

    Le chimiste : Que ce genre de chose arrive fréquemment, oui, et que la plupart des habitants de ma cité sont des orphelins dont les parents se sont purement et simplement débarrassés.

    Blune : C’est d’un romanesque…

    Le chimiste : C’est la réalité !

    Blune : Et donc… Tu penses que Lili était…

    Le chimiste : L’une des nôtres sans le savoir, oui. Si son père est bien l’homme sans foi ni loi que je suppose à travers tes paroles et ton courroux, je ne doute pas qu’il s’en soit débarrassé tout simplement en la tuant.

    Blune : Tu crois ça ??

    Le chimiste : Ca ne m’étonnerait pas du tout. Il n’y a pas trente-six mille façons de se décharger d’un fardeau aussi encombrant qu’un enfant difforme.

    Blune : Il aurait pu tout aussi bien l’abandonner sur le parvis d’une cathédrale ! Ce Porphalys III qui gouverne Myosotoris, la Cité des Balastres, n’encourage-t-il pas l’adoption des enfants perdus ?

    Le chimiste : Jamais entendu parler de ce clown.

    Blune : C’est le pape !

    Le chimiste : Ah non, c’est TON pape. Moi, j’ai pas de pape, pas de papa. Moi, j’ai rien que moi.

    Blune : Oui, bah moi pareil, ça va, je ne le vénère pas, le Popor.

    Le chimiste : En tout cas, il est donc peut-être clair qu’une fois morte, l’esprit de Lili s’est envolé vers le corps le plus proche… qui d’une façon ou d’une autre devait être présent lorsqu’elle a été tuée… Autrement dit…

    Blune :… cette fameuse Inyashar Dallutino !

    Le chimiste : Exactement !

    Blune : Mais comment expliquer cette confusion permanente entre les deux âmes dans son esprit ? Pourquoi cette schizophrénie ? Quand une âme de Subsaldrante s’empare d’un corps, qu’advient-il de l’âme qui y résidait ?

    Le chimiste : Eh bien, elles cohabitent. Sauf que c’est la dernière installée qui prend le plus de place, l’autre se cale plus en arrière.

    Blune : Hum, comme une forme de… conscience derrière la conscience ?

    Le chimiste : Ola, va pas nous énoncer des théories farfelues à la mord moi l’nœud, je ne fais que t’expliquer ce qui se passe, d’après ce que mon Oracle m’a enseigné, lorsqu’un corps de Subsaldrante meurt et… disparaît.

    Blune : Hein ? Disparaît ? Tu veux dire que l’âme du Subsaldrante ne se libère que si son corps est entièrement détruit ?

    Le chimiste figea alors une expression froide et pâle comme un nuage de brume.

    Le chimiste : Oui… Je pense que pour ma part… Vu l’état actuel des choses… Il ne doit plus rien rester de moi…

    Blune : Attends ! Il faut vérifier ça !

    Le chimiste : Et comment ?? Regarde cette montagne de feu ! Elle brûle en permanence ! Nul ne peut la… AAAAAAAAARRRRRH !

    Blune : Quoi ! Grisk ! Qu’est-ce qui t’arrive !!
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  • Posté le 29 novembre 2007 à 12:05:24 Avertir un administrateur
  • De façon tout à fait inattendue, le chimiste s’était mis à devenir à la fois rouge et pâle, son souffle était devenu court ! Il se mit à tituber dans le sable, Blune essaya vainement de le calmer en s’approchant de lui, mais il la repoussait en faisant de grandes gestes, en hurlant de douleur !

    Blune : Grisk !! Réponds-moi ! Je ne peux pas t’aider si tu ne me dis pas ce qui se passe !!

    Le chimiste : AAAAAAAAARRRRRRRHH !

    Toute tentative de communication était vouée à l’échec, Blune n’osait même plus l’approcher. Le corps de l’homme était tombé à terre, à genoux, parcouru d’horribles convulsions ; il tenait son visage entre ses mains, ses yeux le brûlaient, sa peau devenait sèche, et il commençait même à en émaner une fumée noirâtre ! Comme si le feu qui avait dévoré le Subsaldrante la veille reprenait soudainement une vigueur inattendue, venue du cœur même de l’âme qui en avait été la malheureuse victime.

    Blune était désemparée… Comment l’aider, comment soulager sa peine, comment comprendre ce qui lui arrivait ? C’était peine perdue que d’essayer de réfléchir. L’homme qui se tordait de douleur devant elle, se roulant sur le sable comme une masse inerte emportée par un flot invisible, n’était plus à même de lui répondre ; il était déjà comme mort.

    Ses cris, pourtant, ne cessaient pas de retentir, ils résonnaient au milieu des falaises et parmi les hurlements des mouettes. L’écho de sa douleur prenait de titanesques proportions. Les autres chimistes qui se reposaient dans la grande cabane en bois – la cabane de la douane – à quelques centaines de mètres, remarquèrent alors la gamine et le collègue qui semblait mal en point.

    Ils sortirent tous brutalement de leur confort aphasique pour se précipiter vers lui, avec une trousse de soins ! Mais avant qu’ils puissent arriver et poser des questions fort gênantes à Blune – ils ignoraient en fait tout de ce qui s’était passé la veille dans Grasta Malzam, car ils étaient de service le jour, et non pas de nuit –, il faut à présent vous raconter un certain nombre d’événements qui se déroulèrent extrêmement rapidement et qui nécessitent toute votre attention. Ceci est un ralenti aussi manifeste que majestueux au sein même de notre histoire, et que nous vous demandons d’apprécier avec la plus grande vigilance.

    Donc, le chimiste possédé par l’âme de Grisk se tord de douleur et semble comme mort. Blune panique. Que faire ? Où aller ? Toujours les mêmes questions. Toujours la même réponse : on sait pas. Alors quoi ? Continuer à regarder son ami mourir une seconde fois ? Eh bien non, ça, on ne l’accepte pas. Blune refuse cette fatalité incompréhensible. Elle se jette sur le corps de Grisk et tente de le maintenir, ne comptant pas trop sur sa force. Et là ? Que se passe-t-il ? Elle le plaque sans problème ! Ses poings se sont refermés sur les épaules de l’homme, et celui-ci est incapable de bouger davantage !

    Blune : Ma force ! Elle est revenue !

    Est-ce par un soudain accès de puissance retrouvée, comme celui-ci, qu’elle s’est aussi débarrassée, sans s’en souvenir, des requins qui menaçaient de la dévorer dans l’océan juste avant qu’elle perde connaissance ? Nous réfléchirons à cette question d’une profondeur sans fond un peu plus ultérieurement, car pour l’heure, nous constatons, avec la jeune pirate, que la force est bien là, au bout de ses poings, et que le côté positif de cette histoire, c’est que le chimiste ne crie plus.

    Pendant ce temps, notez bien que les collègues de celui-ci sont toujours en train de se précipiter vers eux avec une vitesse incroyable.

    Blune : As-tu fini de geindre ??

    Elle lui pose cette question, et quelque part, nous aussi. Mais le chimiste ne répond pas, ses yeux se sont refermés, et Blune, l’air inquiet, constate l’absence de pouls.

    Blune : Grisk ! Grisk ! Je t’en prie ! Réveille-toi ! Sors de là !

    Mais aucune réponse, pas un souffle, pas un pet, l’âme de Grisk reste muette. Muette. Ouu presque. Car soudain, une chose atroce se produit. C’est dit de façon assez triviale, mais au moins ça a le mérite d’être dit : oui, mes amis, atroce est bien le mot ! Atroce, atroce, atroce, car devant l’oeil effaré et même épouvanté de la pauvre Blune, le front du chimiste soudain se fendille, se craquelle, se défait comme une coquille d’œuf, ou comme une biscotte hollandaise, à vous de choisir, mais en tout cas il se fend, il s’ouvre, et, provoquant alors l’un des plus grands traumatismes de l’histoire personnelle de Blune, explose littéralement entre ses mains ! Il n’y a plus devant elle qu’une grande silhouette de sang imprimée dans le sable ! Et les chimistes continuent de courir pour aller sauver leur collègue et interroger la gamine ! Ils ne sont plus très loin ! Ils ne sont plus très loin ! Dieu que tout cela est palpitant !

    A cet instant même, Blune n’est alors plus tout à fait elle-même et crie à l’assassin, sauf que l’assassin, pour elle, c’est elle ! Mais où aller ? Mais que faire ! Toujours les mêmes questions, toujours la même réponse : on sait pas. Blune croit devenir folle, et soudain, sans raison se met à crier.

    Blune : Grisk ! Grisk ! Où es-tu ??

    Et, là, ça va peut-être vous surprendre mais la jeune pirate se répond, tout de suite, immédiatement, d’un coup sec !

    Blune : Par ici, Blune !

    Blune : Où ça ?

    Blune : Là !

    Blune : Mais où donc !?

    Blune : Dans moi !

    Blune : Dans toi ??

    Blune : Oui, toi !

    Blune : Quoi ! Tu t’es introduit en toi !

    Blune : Exactement, en moi !

    Blune : Mais qui suis-je !

    Et les chimistes, les chimistes, accourent de toutes leurs forces ! Ils vont aider leur collègue ! Et cette gamine aux préoccupations métaphysiques ne restera pas sans être impunément interrogée !

    Blune : Je suis moi !

    Blune : Et moi, je suis Grisk ! Sauf que je suis en toi !

    Blune : Comme le tigre !

    Blune : Quoi ?

    Blune : Le tigre ! Le tigre ! Hééé ! Doucement là-dedans !

    Blune : C’est pas de ma faute, Blune ! Hé, Londe, dégage de là ! Fais-moi de la place !

    Blune : Pousse-toi toi-même, vieux squatteur de mes deux !

    Blune : Du calme là-haut ! J’essaye de me concentrer avec trois âmes dans la gueule !

    Blune : Ouais, ouais !

    Blune : Je vais faire l’appel ! Rune ?

    Blune : Présente !

    Blune : Londe ?

    Blune : Présente !

    Blune : Grisk ?

    Blune : …

    Blune : Grisk !!

    Blune : Oui, bon, ça va, présent !

    Blune : On peut savoir ce que tu faisais ?

    Blune : Ben, c’est pas tous les jours qu’on est dans un corps de fille et… franchement, je retire ce que j’ai dit… t’es pas du tout une prépubère !

    Blune : Dégage tes mains de là ! Je t’interdis de me squatter à ce niveau !

    Blune : Je peux pas faire autrement ! T’étais le corps le plus proche !

    Blune : Et tu te rends pas compte que si le corps du chimiste a pas supporté ton âme super longtemps, moi non plus je ne suis pas à l’abri de l’explosion spontanée ??

    Blune : Oui, et c’est pour ça qu’il n’y a qu’une seule façon de procéder ! Il faut retrouver mes cendres ! Car enfin, si mon corps est entièrement détruit, au moins je ne suis pas tout à fait disparu ! Il y a encore un peu de ma matière qui subsiste !

    Blune : Et comment veux-tu récupérer tes cendres ! Tu as vu la taille de cette montagne de cadavres en feu ! On ne peut rien faire !

    Blune : Si ! On peut ! Il n’y a qu’une seule solution ! Il faut faire monter le niveau de l’eau pour éteindre tout ça !

    Blune : Et comment ?

    Blune : AAAAAAAAAAAARH ! Je sais !

    Blune : Quoi ? Quoi ? Comment ça ??

    Blune : La proximité de mon âme avec la tienne m’a rendu sensible à la mémoire de ton corps ! Blune ! En passant sous la Terre, en te fondant en elle, tu as hérité d’un don exceptionnel ! La Terre console ceux qu’elle afflige ! Si ta force t’a quittée, hier soir, c’est parce que la nuit était sans lune ! Or, ne m’as-tu pas expliqué, du temps que nous voyagions ensemble, que ta mère était une prêtresse du temple de Forzina, le temple de la Lune ! Cette Lune, elle est double, c’est l’Oracle qui me l’a dit, qui me l’a expliqué, car elle est très savante ! Moi qui n’avais jamais vu avant d’arriver à Kuliz, cet astre sensationnel dont les gens de la surface ont la chance de pouvoir se repaître, la buvant du regard, chaque nuit que dépose le ciel sur cette terre ! La Lune est double ! Tantôt généreuse, tantôt sanguinaire, parfois bénéfique, parfois cruelle ! Elle est à la fois esprit et force ! Rune et Londe, vous êtes les filles de la lune ! D’elle vous tenez votre puissance et votre intelligence ! De la lune, dépend tous vos atouts ! Blune, en un mot, il faut que la lune soit visible pour que tu aies ta force !

    Blune : Et alors ? En quoi ça nous arrange pour le moment ! Et puis tu divagues, en plus ! Lorsque j’ai détruit la grosse porte métallique du bureau du Baron, la lune avait déjà disparu ! C’est précisément parce qu’elle n’y était plus qu’on a pu, je te le rappelle, finalement agir !

    Blune : Oui, mais rappelle-toi ! Ulice Zunee avait son pendentif en forme de lune autour du cou ! Il brillait dans le noir ! Et Messerille t’a glissé que… Héhé, mais j’ai tous tes souvenirs à ma disposition, dis-moi ! Tu es amoureuse d’Hellia, ma parole !

    Blune : Hors de mes pensées, parasite !

    Blune : Calme-toi, calme-toi ! Donc je disais que Messerille t’a glissé – je le sais car tous tes souvenirs me reviennent - qu’Ulice avait hypnotisé Lili avec le pendentif en forme de lune pour justement tenter d’accéder à l’Inyashar Dallutino qui réside en elle ! Je pense que ce pendentif était en fait un morceau de lune ! Ou du moins, était-il une représentation extrêmement fidèle de l’astre de la nuit ! Voilà pourquoi tu avais encore ta force à ce moment, dans la maison du Baron, et voilà pourquoi tu as pu détruire la pote !

    Blune : Mais, et après ? Lorsque les citadins nous sont tombés dessus ??

    Blune : Ulice a été brutalement séparée de toi ! On lui a arraché tous ses vêtements ! Le pendentif a dû se perdre ! Tu ne pouvais plus rien faire !

    Blune : AAAAARH !

    Elle se tordit de douleur, comme prise d’une fièvre soudaine.

    Blune : Grisk ! Tu as raison ! Nos intelligences combinées, ajoutée à celle du chimiste que tu as gardée avec toi nous rendent encore plus brillants que les étoiles ! Tu as raison, Grisk ! Je le sais que j’ai raison ! Non, je te jure, tu es génial ! Tu ne vois pas ce que je vois ? Si, je le vois ! Ou, plutôt, je LA vois ! Et qu’elle est belle, par tous les sangs ! Oui, je vois la Lune ! Je peux la sentir dans le Ciel, même quand la lumière du Soleil la dissimule ! C’est que les yeux vulgaires ne voient pas ce que mon œil, sensible parmi les sensibles, peut voir en ce moment, comme une couronne d’argent, solitairement oubliée au-dessus de nos têtes ! Je sais où elle est ! Je sais qu’elle est là ! A cet endroit précis au milieu de l’azur !

    Blune : Tu peux donc maîtriser son volume et sa force ! Cette Lune, son esprit, tout cela ne fait qu’un ! C’est sans doute toi, puisque tu le désirais tellement fort, qui a fini par faire en sorte que la Lune disparaisse soudainement derrière les nuages noirs hier soir ! Rappelle-toi ! Tu voulais absolument que cette lune disparaisse pour que nous ayons le champ libre !

    Blune : C’est vrai, je le désirais plus que toute autre chose… Et comment le sais-tu, Grisk ? Tu étais dans la chambre à côté ! Tu n’étais pas là ! Tu ignorais mes pensées ! Mais maintenant, j’y ai accès à tes pensées, ma petite ! Et puis, tu étais avec Saïan, alors, j’écoutais votre conversation à travers le mur ! Je voulais entendre sa voix ! Je voulais savoir si vous parliez de moi ! Goujat ! Indiscret ! Tu mériterais des baffes ! Baffe-toi toi-même ! Ca va pas ?? J’ai assez souffert comme ça pour ne pas non plus me mettre une branlée à moi toute seule ! Alors supporte, et maintenant vas-y !

    Blune : Oui ! Vas-y ! Essaye de la contrôler ! Essaye de contrôler la Lune… Avec ton œil ! C’est la Lune qui remplacera celui que t’as perdu !

    Blune : Mouais ! Allez ! Puisqu’il le faut ! Faisons-toi confiance !

    Alors Blune, pendant que les chimistes continuaient de courir comme des beaux diables pour aller l’interroger, regarda, œil pour œil, la Lune dans le vide du ciel, explosant de soleil. Sa pupille se dilata et l’effet, l’effet, bon sang, fut absolument spectaculaire !

    Les flots de l’Océan se mirent aussitôt en branle, et à rugir, rugir comme le vent, comme une symphonie au milieu d’un orage ! Et l’eau monta alors brutalement d’un cran, et même de cinquante crans ! Noyant tout aussitôt tous les pauvres chimistes – qui avaient le pas rapide et léger mais pas assez léger pour courser notre narration ! – Tel un très grand monarque, l’Océan se souleva avec passion et fougue ! Et c’était divin ! C’était splendide ! Avec une efficacité incroyable, la montagne de feu, aux cadavres innombrables, s’éteignit d’un seul coup, comme on humecte une pipe d’un petit coup de langue !

    Blune fut brusquement hissée à un niveau extravagant, bien au-dessus du sol, portée par l’Océan, qui en faisait sa Reine ! Elle qui avait dû contre son gré en subir il n’y a pas si longtemps, encore la malheureuse action ! Quel revers incroyable ! Quel génial coup de grâce ! Les vagues la hissaient maintenant mieux qu’une unique déesse ! Si bien que follement élevée au milieu des falaises, elle put rapidement nager jusqu’au bord de la cité, la belle Grasta Malzam, qui n’en revenait pas d’avoir juste à ses pieds les bras de l’océan !

    Une fois sur la terre ferme, Blune laissa son œil gentiment rétrécir ; la Lune alors s’éloigna, et le niveau des eaux revint à ses premières amours, vertigineusement baissant, laissant la plage, jadis souillée de graisse et de papiers perdus par de vils pique-niqueurs, pleine d’un sable très propre et doux pour le visage.

    Tout le monde à Grasta Malzam était si surpris de cette brusque remontée et rebaissée des eaux qu’ils ne remarquèrent même pas que la petite pirate qu’ils croyaient avoir envoyé à la mort la veille – s’en souvenait-ils seulement ? –, venait à nouveau de fouler le sol de leur cité d’émeraude !

    à vous !
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  • Laikri_Venn Voir le profil de Laikri_Venn
  • Posté le 30 novembre 2007 à 10:19:13 Avertir un administrateur
  • Blune—Blune… On avait dit : faire monter le niveau des eaux pour éteindre la montagne en feu ! Pas pour revenir à Grasta Malzam ! En plus, maintenant, les cadavres sont en dessous de nous ! On ne peut plus les atteindre ! Et non ! Regarde, Grisk ! C’est même pire que ça ! Toute la montagne de morts s’est dispersée ! Les corps et les cendres se sont dispersés dans la mer ! Il n’y a plus un seul cadavre aux pieds de Grasta Malzam ! La plage est tout à fait propre ! Comment allons-nous retrouver tes cendres ! Comment vais-je résister à ma propre combustion si tu n’as plus de quoi survivre !? Relax, Blune ! On a, à présent, une façon très simple, au contraire, de distinguer mes cendres au milieu des autres corps ! Regarde les flots ! C’est exactement comme Padgram nous l’avait expliqué, lorsque nous sommes revenus de Pok et que nous l’avons retrouvé dans la citadelle d’Anthar Obn Suur ! Tous les morts pris par l’Océan sont aussitôt transformés en créatures marines, comme votre ami Djaz’k, le musicien de Fërucora, reconverti en baleine ! Regarde les flots, encore une fois ! Regarde tous ces nénuphars et tous ces nymphéas ! Ce sont les morts réincarnés ! Petit peuple de taches roses et pâles au milieu d’une eau tranquille et mouvante ! L’océan les emporte au loin comme une flotte de poèmes organiques ! C’est magnifique, n’est-ce pas, Grisk ? Oui, Blune ! C’est kitschissime et pointilliste, mais c’est magnifique ! Et dis-toi bien maintenant, dis-toi bien qu’à présent, il ne reste en tout et pour tout qu’un seul petit tas de cendres au milieu de ces vagues ! Et ce sont les miennes ! Les tiennes ? Vraiment ? Mais pourquoi ? Oui, les miennes ! Puisque mon âme vagabonde de corps en corps, et de sein en sein, dégage de là, toi ! et puisque mon âme a quitté sa matière d’antan, je ne saurais être a priori réincarné en quoi que ce soit puisque je suis là en toi, à me causer à toi de la plus naturelle des façons ! Ainsi, mes cendres sont sur les flots ! Mais cela ne nous arrange guère davantage, mon ami ! Comment veux-tu qu’on les retrouve, dispersées dans la mer, tes restes lyophilisés ? Autant chercher une pine dans une bonne de Pok ! Hé ! Ces religieuses ne sont pas si pieuses que ça ! Tu sais un peu ce que leur a fait ton père ? Oui, eh bien, c’est peu flatteur ! Oui, eh bien, quoi que tu en dises, on ne les a pas toutes entendues crier ! Certaines étaient consentantes, ça crève les yeux ! C’est une mauvaise blague que tu viens de faire là, Grisk, et j’ai bien peur de ne pas apprécier ! Allons donc, la borgnitude te rend morose ! En tout cas, quel pouvoir que celui qui est le mien vis-à-vis de cette Lune qui nous fut si funeste ! Cela me donne envie de connaître ma mère davantage à présent ! Là n’est pas la question pour le moment, ma Blune ! Il faut trouver un moyen de récupérer ces cendres ! Nous n’en avons pas les moyens, il faudrait que nous puissions SENTIR la présence de ton corps, mais ces cendres sont si légères, si petites, et si volatiles que…

    Elle fut soudainement interrompue par une vue spectaculaire : les chimistes, grâce à l’exubérante maîtrise de leur technique, avaient réussi à éviter la noyade au sein du petit raz-de-marée en créant avec leurs outils, vifs comme punaises en rut, d’énormes Bubulles autour de leur corps, pour résister aux flots.

    Et cela avait plutôt bien marché puisqu’ils étaient à présent en train de voler, et même de flotter – ils étaient au nombre de sept, c’est vous dire combien il était beau de les contempler en train de s’élever dans les cieux ! On les voyait de loin regarder Blune avec colère et frapper contre les parois extrêmement résistantes de leur moyen de locomotion, également insonorisées : on sentait bien qu’ils articulaient des choses incroyables et qui ressemblaient peut-être à : aidez-nous, on peut pas sortir de là, prenez garde, une gamine suspecte est entrée dans la ville, faites quelque chose, on s’envole, on s’envole, et nulle aiguille pour nous piquer la bulle, on s’envole, on s’envole, rendez-vous au Paradis, pour peu qu’il existe, vieux riches égoïstes !

    Mais Blune fut la seule à leur faire un coucou tandis qu’ils devenaient de petits points infimes, brouillés dans l’horizon bleuté et nuageux des profondeurs du ciel.

    Grisk, qui avait gardé avec lui tout le savoir-faire de l’esprit technique de son corps précédent, eut alors l’idée brillante de créer pour Blune et lui-même une Bubulle propre. Il savait comment en faire une !

    Hélas, ils avaient besoin d’ingrédients très précis et il fallait nécessairement passer par le Grand Marché de Grasta Malzam. Les habitants ne prêtèrent pas davantage attention au petit accident environnemental dont ils venaient d’être les spectateurs. Ils étaient même fort heureux de voir que tous les cadavres qu’ils avaient rejetés à leurs portes avaient enfin disparu. Se posait bien sûr le problème de l’absence de phare naturel nécessaire à tous les navigateurs côtiers, mais il y avait bien d’autres façons d’éclairer un bateau.

    Une foule peut être aussi naïve que stupide, et comment reconnaître une jeune pirate destinée au bûcher, pas plus tard que la veille, mais dont on ne craignait, au fond, que la silhouette ? Voilà qui arrangeait Blune, laquelle n’en demeurait pas moins extrêmement haineuse à l’égard de tous ceux que son regard croisait.

    Il fallait faire très vite pour trouver les éléments nécessaires à la confection de la Bubulle et par la même occasion…

    Blune – Oh non… Non…

    La jeune fille, en contournant une grande rue un peu trop exposée, surveillée par des soldats, venait d’arriver dans une ruelle sordide, où un groupe de chiens était nonchalamment en train de dévorer un corps. C’était Messerille.

    à vous la suite !
    -Laikri_Venn-
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  • Carnavale Voir le profil de Carnavale
  • Posté le 30 novembre 2007 à 15:46:12 Avertir un administrateur
  • Arrêtons-nous alors un instant. Cessons cette longue marche et attardons-nous sur cette scène d’une violence inouïe ; non, non, ne détachons pas trop vite nos yeux de ce corps tuméfié, mutilé, et couvert de bleus ignobles, grignoté par les fauves comme un épi de maïs, regardons-le.

    A vrai dire : cette scène est-elle humaine ? Sans doute pas. Est-elle invraisemblable ? On ne sait. Osons élever notre regard vers des sphères plus sinistres encore, volons à tire d’aile jusqu’à Anthar Obn Suur, posons-nous sur cette corniche, au bord du vieux balcon de Conspiru le Noir, et regardons le corps de ce shaman martyr, dont le ventre en son centre est ouvert comme un gouffre, par la pointe d’une tour. Karzus le Grand Shaman gît sous une girouette ; il attire les corbeaux et ses yeux sont d’un bleu désespérément vide. A quelques toits de là, dans une ruelle peu éclairée, on trouve même des taches de sang, séchées sur le pavé. Tiens, le corps de Nortellon n’y est plus ? Et pourtant quel massacre, quel chaos, quel drame abominable… Quelle perfidie sordide que cet odieux traquenard ! Cette bibliothécaire avait pourtant en elle des gouffres de culture ! Faut-il être inhumaine ? Je repose la question : peut-on seulement y croire ? Faut-il encore tout lire, et subir simplement la peine de voir mourir ceux-là, que nos cœurs aiment bien ? Nenni, chers camarades. Il s’agit simplement de déposer un œil sur le miroir de cire, qui exagère un peu nos vilaines natures ; déterminer alors les limites du cadre, la zone des reflets, stimuler doucement le vampire sommeillant sous le cerveau qui brûle ; recueillir sa semence comme son propre poison, le transformer, au choix, en or ou en renom, en tirer une pensée, un mot, une réflexion, et peut-être, qui sait ? une sale éructation ; en deux mots, une histoire.

    Ceci étant réglé, les mouchoirs usagés, le nez un peu vidé, et les yeux mal séchés, nous pouvons à présent revenir à présent dans la ville où Blune aux deux visages, s’agenouille, l’œil en pleurs, au chevet de Messerille, dont la gorge est ouverte, et qui respire encore.

    Autour d’elles, il y a les têtes des chiens, que Blune a pris soin d’arracher brutalement, une à une et méthodiquement. Pas de pitié, ici, pour les complices des ogres. Messerille ouvre les yeux, elle ne peut plus rien dire, son visage est comme la Mort, et pour cela, Blune l’admire. Elle pleure, elle suffoque, crache du sang, son poing s’agite, est convulsé, elle cherche à dire quelque chose, elle voudrait bien sourire, mais sa bouche est une plaie, Blune, semble-t-elle dire, petite gourde de Blune, au moins toi, toi, ils t’ont épargnée… Mais que faire sinon pleurer ? Lui soutenir la nuque comme on aime une sœur, soutenir son regard pour lui dire que non, elle n’est pas morte, non, elle peut survivre, lui donner de l’espoir, ressentir de la haine, mais une haine profonde, qui découpe un à un tous les fils de son ventre, et puis élaborer, là, tout de suite, un plan abominable, une idée unique pour les démolir tous et dans le noir crottin les lier tous ensemble. L’âme de Grisk s’unissait, pour le coup, entièrement à cette envie de vengeance. Et de fait, le cœur de Blune battait quatre fois plus fort, car elle songeait en même temps, comme prise de vertige, et à Hellia, et à Saïan, et à Messerille, et à Padgram ! Si elle avait pu user encore un peu de sa langue vivante, Messerille aurait sans doute été encore plus loin dans le désir de meurtre. Mais hélas, le cœur ne mentait pas ; son pouls ralentissait, son souffle, irrégulier, sa poitrine, plus lente, sa main, doucement, sa main, moins fébrile, moins vive, moins main que chose, et puis, rien… comme une fin de page… et puis…

    Rien ? Rien.

    Rien ? Vraiment ? Non. Pas rien ! Ses yeux s’ouvrent à nouveau ! Se réaniment brièvement ! Ses doigts s’agitent encore ! Diable ! Il reste quelque chose à dire, coûte que coûte, avant de s’en aller ! Il faut qu’elle le dise ! Il faut que Blune sache !

    La jeune borgne comprend que Messerille veut écrire et lui tend rapidement un petit caillou pointu ramassé sur le sol. L’ancienne esclave se redresse et serre le caillou dans son poing, on sent que ses efforts relèvent de l’épique. Elle se tourne vers les pavés et là – parce qu’il est bon d’avoir encore des choses à écrire quand on se paye le luxe de prendre trois heures pour crever – elle grave, avec fureur elle grave, ses dernières exigences. Blune, d’un œil ému, déchiffre alors les signes.

    « Tu diras à Hellia, si un jour tu la trouves, que Messerille l’aimait comme elle aimait la vie. Morte sans l’avoir vue, je te demande, Blune, de ne garder de moi qu’un seul et unique œil, tu ne seras plus borgne, et moi je pourrai voir ! »

    Blune regarda Messerille avec un œil mêlé de surprise et de peine. Elle avait donc une rivale ! Messerille n’éprouvait donc pas que de l’amitié pour Hellia ! C’était aussi l’amour qui motivait son bras ! Dieu que c’est contagieux que cette maladie !

    Elle crut, pour un instant, que cette fois c’était bon, qu’elle allait expirer une bonne fois pour toutes. Mais non, Messerille la regarda et lui fit bien comprendre qu’il restait bien encore quelque chose à lui dire. Dans ses yeux, Blune comprit cependant qu’il s’agissait à présent d’une requête plus délicate. Elle écrivit.

    « Blune… - oui, nous signalons qu’elle traçait même les points de suspension – Blune… Puisque je vais mourir… Je ne veux pas quitter ce monde sans avoir une dernière fois… goûté sur mes lèvres… la douceur d’un baiser délivré par une femme… Accorde-moi ceci, petite gourde de Blune, comme une dernière faveur, avant que d’expirer… »

    Blune, devant cette page de pierre, fut comme abasourdie. Enfin, en même temps, je vois pas pourquoi je le dis, vu que tout le monde, à sa place, aurait effectivement été abasourdi à sa place, enfin sauf bien sûr les personnes que ça n’aurait pas abasourdi. Mais en même temps, comment refuser à une mourante ses dernières volontés ? Bon, et puis, il faut ajouter qu’en plus de sa conscience propre et double, Blune avait un mec en elle qui n’avait jamais embrassé de femme dans sa vie, enfin de femme belle, même mourante. Et ce n’est pas cette partie de l’esprit de Blune qui allait dire non à un petit bisou sur la bouche. Et puis en plus, lui susurrait Grisk, si tu aimes vraiment Hellia, il faut bien que tu t’entraînes à rouler des pelles aux demoiselles, fussent-elles dégoulinantes de sang, et d’ailleurs, qu’est-ce que trois petites gouttes d’hémoglobine quand on est une fille, hein, Blune, vraiment, qu’est-ce ? Bon, eh bien, soit ! Puisqu’il le faut ! Allons embrasser Messerille !

    Et, délicatement, avec une douceur et une grâce dont seules les femmes sont parfois capables, Blune déposa sur la bouche d’une servante aux anges un tendre et pur baiser qui les fit fondre en larmes. Messerille eut un sourire, Blune s’essuya les lèvres recouvertes de sang, et la servante s’éteignit, doucement apaisée sur le pavé rougi.

    Grisk, dans Blune, était à la fois en proie à la plus vive des exultations, et ressentait en même temps une étrange culpabilité : mais que dirait Saïan, si un jour elle l’apprenait ! Blune, de son côté, était un peu sonnée. Ce baiser était beau, elle ne regrettait pas. Elle était simplement… Simplement… Triste. Un peu mélancolique. Pleine de peine pour cette femme au langage peu châtié mais à l’âme remplie de vigueur et de charme. Au revoir, Messerille, lui dit-elle dans un souffle. Je saurai te venger…

    Elle approcha sa main d’un œil encore vivace, n’osa pas regarder, et d’un petit coup sec, mais très respectueux, détacha celui-ci pour le mettre dans le creux de celui qui lui manquait. Bien sûr, il ne tint pas, et Blune se demanda bien de quelle façon elle pourrait le fixer de manière définitive.

    C’est alors qu’une main derrière son dos s’affaissa lourdement sur ses fraîches épaules. Comme un diable, elle se retourna, prête à attaquer !

    Quelle ne fut pas sa colère de découvrir juste devant elle… le Baron Borbalo du Pelzu de la Tanche !
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  • Carnavale Voir le profil de Carnavale
  • Posté le 30 novembre 2007 à 15:46:41 Avertir un administrateur
  • Blune : VOUS ! VOUS !

    Borbalo : Ola du calme !

    Blune : Pour ce que vous avez FAIT ! Vous serez le premier à payer, pourriture !

    Et sans même laisser le temps au bourgeois de dire quoi que ce soit, elle se jeta sur lui et le plaqua contre le mur opposé avec un air féroce. Elle sortit de sa poche un large couteau et le plaça vivement sous la nuque de son opposant.

    Blune : Regarde derrière-moi, raclure insupportable ! Regarde ce qu’ils lui ont fait, les faquins de ta ville ! Le sort que tu mérites se devra d’être encore pire que le tien ! Dis tes dernières prières !

    Borbalo : Blune ! Calme-toi ! Doucement ! C’est moi !

    Blune : TAIS-TOI, JE NE VEUX PAS T’ENTENDRE !

    Borbalo : Mais enfin, écoute-moi ! C’est moi ! C’est Ulice ! Ulice Zunee !

    Blune fut encore plus furieuse d’entendre le baron se moquer d’elle, et resserra son étreinte avec une rage exceptionnelle.

    Heureusement qu’Ulice eut l’idée raisonnable de reprendre son apparence d’origine. Quelle déconfiture alors pour la jeune pirate que de se retrouver à étrangler l’improbable apothicaire !

    Blune : Mais… Mais… Comment est-ce possible !! Je t’ai vue… Je t’ai vue te faire pendre !!

    Ulice : Oui, oui, je sais, je sais, mais attend…

    Blune : Qu’est-ce que ça veut dire ! Qu’est-ce que ça veut dire !

    Ulice : Me laisseras-tu parler, bon sang !

    Blune essayait tant bien que mal de reprendre son souffle. Cela faisait bien trop d’émotions dans la même matinée. Ulice la regarda avec un air navré et la prit dans ses bras pour la réconforter.

    Elles s’assirent l’une et l’autre au milieu de la ruelle – personne ne la traversait. Il n’y avait plus qu’elles deux, et le corps de Messerille, le visage souriant.

    Blune : Dis-moi… ce que signifie… cette mascarade… Comment as-tu… comment est-ce possible que tu aies pu…

    Ulice : Ces idiots-là ont fait une erreur fatale avant de me pendre…

    Blune : Quoi donc… ?

    Ulice : Rappelle-toi… Ils ont vidé ma besace et m’ont fait boire de force toutes mes potions… Et parmi elles…

    Blune : Il y en avait qui appartenaient à Karzus ??

    Ulice : Oui… J’avoue que je les avais subtilisées à ce grand susceptible de shaman quand nous étions encore à Pok. Ces potions de métamorphose m’intriguaient trop.

    Blune : Mais c’est mal !

    Ulice : Puis-je te rappeler que tu es fille de pirate ? Tu n’as rien à me dire. Et de toute façon, ce sont ces potions qui m’ont sauvée. Je crois bien que Karzus fait partie de ceux qui savent comment lutter contre la mort !

    Blune : J’espère que Padgram et lui vont bien…

    Ulice : Moi aussi…

    Blune : Comment m’as-tu retrouvée ? Et pourquoi as-tu pris cette apparence ?

    Ulice : Ce matin, à la première heure, tous ces barbares étaient finalement allés se coucher. J’ai pu me détacher. Mais je me suis rendu compte que, sous l’effet des potions combinées, je ne cessais de prendre des formes différentes, aussi hideuses qu’absurdes, je n’arrivais pas à en stabiliser une seule. J’ai donc compris assez vite qu’il fallait que je me concentre sur l’apparence d’une personne en particulier, pour garder une apparence stable aux yeux des autres et pour moi-même. Comme il fallait que je me cache, je me suis dit que le mieux était encore de prendre la place de cet infâme traître de De la Tanche. Je suis donc allé jusqu’à chez lui. Passant par cette ruelle où nous nous trouvons, j’ai découvert Messerille entourée de gamins qui semblaient rigoler. En rage, pleine de folie, je n’ai même pas eu l’occasion de pouvoir la sauver. La mère des gamins était postée à la fenêtre de ce mur au bord duquel nous sommes assises, et elle les regardait s’amuser, un sourire bienveillant sur le visage. J’ai passé mon chemin, dissimulant mes traits pour ne pas être reconnue…

    Blune : Qu’est-ce que des gamins faisaient à s’amuser à une heure si tardive !

    Ulice : C’est une ville de fous, que veux-tu que je te dise… J’ai continué mon chemin jusqu’à la maison du baron, je suis entré par la fenêtre, et comme il devait être mort de fatigue, il ne pouvait pas m’entendre.

    Blune : Qu’as-tu fait alors ?

    Ulice : Je l’ai empoisonné.

    Blune : Vraiment ?

    Ulice : Oui. Un baiser à l’arsenic, ça fait toujours son effet.

    Blune : De l’arsenic ?? Mais où as-tu trouvé… ?

    Ulice : J’en ai toujours sur moi.

    Blune : Mais je croyais qu’on t’avait arraché la moitié de tes vêtements ! Qu’on t’avait vidé ton sac !

    Ulice : C’est que je suis prévoyante. J’ai voyagé, Blune. Il faut toujours garder sur soi, jusqu’aux endroits les plus improbables, des petites fioles pour se défendre.

    Blune : Tu veux dire que tu…

    Ulice : …as toujours une dose d’arsenic à disposition et hors d’atteinte pour les gens sains, oui, tu as bien entendu ; mais passons à présent, car maintenant qu’il est mort et que moi je suis lui…

    Blune : Où as-tu mis le cadavre ?

    Ulice : En bonne et due forme, dans sa cave.

    Blune : Han ! Mais l’odeur ?

    Ulice : Ne t’inquiète pas, je l’ai recouvert de sel et de viandes séchées.

    Blune : Ah, je suis soulagée… Bon, mais tu ne m’as toujours pas dit comment tu m’as retrouvée !

    Ulice : Tu m’interromps beaucoup aussi !

    Blune : Et comment veux-tu faire autrement !

    Ulice : Eh bien, ne pas m’interrompre par exemple !

    Blune : Eh bien, vas-y, finis !

    Ulice : Merci. Je t’ai retrouvée parce que j’avais l’intention de retourner dans la ruelle pour m’occuper de Messerille mais il y a eu avant ça cette curieuse remontée des eaux et je ne me suis pas trompée en t’apercevant. C’était bien toi. Je t’ai suivie jusqu’ici ; autant dire que nos chemins étaient faits pour se croiser.

    Blune : Moui… De toute façon, c’est trop tard… Messerille est morte…

    Ulice : Pourquoi tiens-tu son œil à la main ?

    Blune : Regarde le pavé…

    Ulice lut.

    Ulice : Quoi ! Je ne me suis donc pas méprise de loin ! Tu l’as embrassée !

    Blune : Oui…

    Ulice : Et elle aime donc cette fameuse Hellia !

    Blune : Oui…

    Ulice : Et elle veut que tu prennes son œil pour toi !

    Blune : Oui…

    Ulice : D’accord. Je veux bien t’aider à faire la greffe, j’ai de quoi faire maintenant. Je suis passée par le Grand Marché pour reconstituer ma besace de soins.

    Blune eut alors le cœur palpitant et, lui racontant de quelle manière Grisk en était arrivé à habiter son corps et à se doter d’un esprit très brillant, elle lui demanda si elle disposait des éléments nécessaires à la confection d’une Bubulle. Ulice fut un peu surprise, salua Grisk à travers Blune d’un air hésitant, s’affirma réellement désolée de le connaître mort, puis reconnut dans son sac tous les éléments que la jeune pirate lui avait demandés.

    Blune : Bien… Nous ferons de cette Bubulle le tombeau de Messerille… Mais enfin, Blune ! Quoi Grisk !? Eh bien, tu n’oublies pas quelque chose ? Quoi ? Quoi ? Mes cendres ! Nous devons aller les chercher ! Ah mon dieu, oui c’est vrai ! C’est pour cela qu’on devait faire la Bubulle ! Et nous avons juste assez pour n’en faire qu’une ! Comment faire ! Voilà un sale dilemme !

    Ulice regardait Blune avec un air particulièrement inquiet. Cela faisait quand même assez peur à voir. En outre, Grisk parlait si fort par la bouche de Blune qu’il se pourrait fort bien que la mère bienveillante vienne s’intéresser au spectacle de la rue. Par prudence, l’apothicaire reprit l’apparence du Baron Borbalo du Pelzu de la Tanche. Blune et Grisk continuaient de se disputer dans leur seul corps quand leur solution arriva, spontanément, et de manière imprévisible, sur ses quatre pattes.

    Eh oui, les chiens aussi ont des amis, et parmi les victimes de Blune, il y en avait un qui s’appelait Tuppy – prononcez ça Toupy – et qui avait d’un jeune et gros panda le meilleur de ses compagnons. Imaginez la stupeur et la tristesse de Pandou le Panda lorsqu’il vit son ami, la tête détachée de sa fourrure dorée, recouverte de sang ! Blune et Ulice, sous les traits de De la Tanche, ne s’aperçurent pas du tout de cette apparition pour le moins surprenante. Il faut considérer, en même temps, que Blune et Grisk en étaient vraiment au point critique, et d’ailleurs on ne comprend pas vraiment pourquoi puisque des cendres de Grisk dépendait objectivement leur survie à tous les deux ! N’y aurait-il pas moyen de trouver une idée autre que celle-ci pour le tombeau de Messerille ? Ne pouvait-on pas tout simplement se procurer un coquillage-ailes et voler jusqu’au niveau de la mer pour cueillir ces improbables morceaux de poussière ? Cette conversation n’avait pas de sens. Ulice n’en voyait pas le bout non plus et tentait tant bien que mal de calmer son amie détriplée. La tension entre l’âme déjà double de Blune et celle de Grisk atteignit un sommet d’émotion si exceptionnel, qu’il finit par y avoir, dans un grand coup de tonnerre, une formidable séparation ! Une rupture en bonne et due forme !

    L’âme de Grisk, brutalement chassée hors du corps de sa Blune, virevolta dans les airs comme un ballon de baudruche comiquement dégonflé, avant de s’introduire lâchement par effraction, dans le corps de Pandou qui pleurait doucement la tête de Tuppy !

    Blune secoua la tête, essaya d’analyser ce qui venait de lui arriver, puis détourna les yeux et aussitôt comprit, se sentant plus légère.

    Ulice : Euh… On peut savoir ce qui s’est passé ?

    Blune : Grisk m’a quitté ! (dit-elle dans un grand sourire)

    Ulice : Comment ça ? Mais alors où est-il !

    Blune : Dans ce charmant petit panda !

    Et Ulice alors de baisser ses yeux vers le bel ourson blanc et noir, souriant et timide, un peu embarrassé de s’être disputé avec Blune, pour un dilemme qui de toute façon, maintenant, ne se pose plus.

    Blune : Plus besoin de tes cendres ! Te voilà un panda !

    Ulice : Il va rester comme ça, pendant toute sa vie ?

    Pandou : Ca va pas ! Ce n’est que provisoire ! Je finirai bien par trouver un autre corps accueillant !

    Blune : Incroyable, tu parles ! Et comment s’appelle ton corps ?

    Pandou : Pandou ! D’après sa mémoire, il est venu ici pour retrouver son copain chien, mais le cabot est mort, parce que tu l’as tué.

    Blune : Quel dommage… En tout cas, tu deviens drôlement mignon ! Je n’ai jamais eu de peluche sur le galion de mon père !

    Ulice : Oui, et à propos, on n’a pas de nouvelles.

    Blune : Nous nous en préoccuperons plus tard, mon père est un débrouillard. En ce moment, il doit être en train de faire la castagne sur Barzabute et lutter pour Padgram. Occupons-nous plutôt de cette Tombulle pour Messerille…

    Ulice : D’accord, mais après il faudra que je termine ce que je voulais te dire.

    Blune : Quoi donc ?

    Ulice : Nous allons nous venger de cette ville, Blune.

    Blune : C’était dans mes projets.

    Ulice : Alors tu as ton idée ?

    Blune : Oui, et j’ai l’impression que tu as aussi la tienne.

    Ulice : C’est plus qu’une impression. Il faudra simplement, avant, que nous nous occupions de savoir si nous pouvons faire en sorte que Lili soit…

    Un roulement de tambour grandiloquent résonna entre les murs pour interrompre brutalement la phrase d’Ulice Zunee, transformée en Baron ; les clochers de la ville tintèrent d’un seul vacarme, et le pas d’une foule fit trembler les pavés. Mais que signifiait donc tout ce bruit misérable ?

    Ulice, Blune, et Pandou coururent sur la grand-place, rejoindre tous les badauds, et aperçurent alors le spectacle effrayant que voici sous vos yeux.

    Entouré de soldats aux regards médusés, immobiles comme des statues, un grand homme au visage sec, vêtu d’une toge sombre, assis sur un cheval aussi noir que son âme, regardait tous les nobles avec force dédain. En quoi cela est-il effrayant ? On ne voit pas trop, en effet, ce qui pourrait encore nous surprendre plus, en horreur, chez Conspiru le Trublion, nouveau sultan d’Anthar Obn Suur, désireux de le faire savoir à Grasta Malzam avec moult tintamarre. Non. La véritable peur, pour Ulice, Blune, et Pandou, n’était pas tant, ce matin-là, dans le personnage de ce Juge infâme, que dans celui qui l’accompagnait, enchaîné comme un esclave, les yeux plongés dans le vide, comme une marionnette, grosse et sans vie.

    Pandou : C’est pas possible…

    Ulice : Mon dieu…

    Blune : Padgram…


    à vous la suite !
    -Chapterving-
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  • Posté le 4 décembre 2007 à 10:11:10 Avertir un administrateur
  • Tous les Malzamiens reconnurent aussitôt le bel imposteur qui avait usurpé le Trône des Sultans et qui se faisait appeler Antakdar l’Orange. Conspiru s’y attendait ; il donna un grand coup de pied dans la tête de Padgram, grand émoi dans l’assistance ; profonde révolte dans le cœur de Blune, Ulice, et Pandou. L’obèse resta inerte, comme si on ne lui avait rien fait.

    CONSPIRU> Humbles sujets de Grasta Malzam ! Voyez celui qui prétendit vous gouverner ! Regardez-le, ce misérable ! Trompés ! Vous avez été tous trompés ! Les temps doivent changer, les mœurs doivent s’affiner, et Zarabrul le Bleu, successeur de cet homme, enchaîné devant vous, n’avait pas la détermination dont mon âme déborde ! Vous devrez à présent tenir en respect votre nouveau sultan, Conspiru le Noir !

    Un silence lui répondit. Ca aussi, il s’y attendait.

    CONSPIRU> Il est bien entendu que ceux ou celles qui n’applaudiront pas au spectacle de la vertu seront immédiatement tués. Et leur famille avec.

    Nouveau silence. Un sourire sur le visage de Conspiru. Un regard, ensuite, vers sa grosse marionnette, et puis un murmure.

    CONSPIRU> Padgram, tues-en un. Vas-y. N’importe lequel.

    Aussitôt, l’obèse avance, la chaîne qui lui retient le cou s’allonge vertigineusement, l’or éblouit tous les passants, mais que fait Antakdar, se dit-on, lui qui fut si bon ? Le Prince a une lance dans les mains ; une femme au hasard, enceinte de cinq mois, est devant son chemin. Sans même réfléchir, il élance son arme, un cri retentit ; la foule hurle d’effroi. La pointe transperce le ventre de la malheureuse, tout le monde s’écarte, Padgram, les yeux vides, continue d’enfoncer. La femme lui fait face, elle s’appuie sur la lame qui vient de supprimer deux vies en un seul geste, dégorge un peu de sang, puis s’effondre par terre, traversée par la lance une dernière fois. Le cadavre fait naître sur le pavé une nappe de sang noir, élargissant ainsi le cercle des badauds, qui reculent davantage.

    Le silence est brutal. Conspiru est radieux. Blune, Ulice, et Pandou, comme pris d’une paralysie. Comment croire ce qu’ils ont vu !

    CONSPIRU> Nobles Grasta Malzamiens ! La vertu est un spectacle ! Qui n’applaudira pas désormais pour Conspiru le Noir ?

    Pas un mot, puis deux, puis quatre, et puis dix, vingt, cent, mille ! Mille paires de mains toutes ensemble, pour lui, pour sa gloire, pour la grandeur de la pureté !

    A un instant, Blune, sur les épaules de laquelle Pandou est grimpé, s’imagine jaillir hors de la foule, se précipiter sur Padgram et lui ôter sa chaîne, mais l’esclave, doux et docile, revient aux pieds de son maître. Ulice, qui a du mal à maintenir son apparence de Baron, saisit la jeune pirate par le poignet et lui interdit de bouger. Ne pas se compromettre. Se retirer. Puis aviser.

    Elles s’éclipsent et reviennent dans la ruelle où repose le corps de Messerille.

    BLUNE> Je ne peux pas y croire !

    ULICE> Du calme, Padgram a été…

    BLUNE>…hypnotisé, oui, bah ça va, je me rends bien compte.

    ULICE> Non, ce n’est pas de l’hypnose. Nul n’est capable de maîtriser la volonté de quelqu’un de manière aussi prolongée et aussi violente.

    PANDOU> Alors qu’est-ce qui lui est arrivé ?

    ULICE> Je ne sais pas exactement mais il est clair que ça n’a rien de naturel.

    PANDOU> Mais c’est donc lui, le sale bonhomme qui a pris la couronne qui revient à Padgram !

    BLUNE> Je ne comprends pas qu’il soit là, ça n’a pas sens ! Lui ! Sultan d’Anthar Obn Suur ! Mais il n’est censé gouverner que le royaume de Barzabute !

    ULICE> Comment ça ?

    BLUNE> Il se fait appeler le Noir mais en réalité cet homme s’appelle Conspiru le Trublion.

    ULICE> Ah oui, celui que Padgram soupçonnait d’avoir envoyer le Passeur chargé de le tuer ? Ce même Conspiru contre lequel il a envoyé Albatrusse et la flotte zalzarienne !

    BLUNE> Oui.

    ULICE> Il aura été pris d’un accès de confiance en apprenant la mort un peu trop exagérée de sa proie.

    BLUNE> Oui mais de là à attaquer le continent Zalzarien … Et puis, en plus, il aurait déjà fallu qu’il mobilise toutes les armées des royaumes du continent de Barzabute. Et ces royaumes sont indépendants les uns des autres.

    ULICE> Peut-être plus maintenant.

    BLUNE> Que veux-tu dire ?

    ULICE> Peut-être que cet homme a pris le pouvoir sur son propre continent… Peut-être qu’il les a tous soumis…

    BLUNE> Tu crois sérieusement qu’il en a les moyens ?

    ULICE> Il a bien été capable en une nuit de prendre la tête d’Anthar Obn Suur et d’asservir Padgram.

    BLUNE> Mais… s’il a pris le pouvoir aux Zalzaries, il ne peut que l’avoir fait avec une flotte et des bataillons de taille ! Celle-ci a forcément rencontré celle que Padgram a envoyée vers Barzabute, et où nous étions censés embarquer avant de nous faire arrêter par Brutagnole ! Mon père dirige ces bateaux !

    ULICE> Je n’en suis pas si sûre, Blune. Tu as bien vu que Conspiru n’était entouré d’aucun soldat étranger sur la grand-place. S’il venait de Barzabute comme un envahisseur, il ne serait pas venu avec une escorte aussi réduite, et déjà autochtone. A mon avis, il n’y a eu aucun débarquement. Padgram était bien censé nous rejoindre à Grasta Malzam, en sortant de la citadelle, non ?

    BLUNE> Oui…

    ULICE> Pour que Conspiru ait réussi à le maîtriser de la sorte, il faut nécessairement qu’ils aient été très proches, car seule l’ingurgitation d’une potion elle-même très puissante permet de tels résultats. Padgram a dû se retrouver à sa merci physique.

    PANDOU> Peut-être que Zarabrul a invité Conspiru ! Peut-être que les soldats ont attrapé Padgram avant qu’il puisse s’évader de la citadelle avec Karzus et Nortellon ! Et peut-être que Zarabrul a livré Padgram à Conspiru !

    ULICE> Et lui aurait fait cadeau du pouvoir suprême par la même occasion ? J’en doute. Il n’y a qu’une seule façon de devenir sultan à Anthar Obn Suur : être de la famille du prédécesseur, ou avoir tranché la tête à celui-ci.

    BLUNE> Dans ce cas, Zarabrul peut avoir livrer Padgram à Conspiru pour n’importe quelle raison diplomatique stupide, et juste après, Conspiru l’a tué pour prendre sa place.

    ULICE> Ca se tient…

    PANDOU> Mais alors où sont Karzus et Nortellon ??

    BLUNE> Comment veux-tu qu’on le sache… Ils ont dû réussir à s’enfuir.

    PANDOU> Qu’est-ce qu’on peut faire ?

    ULICE> Libérer directement Padgram est prématuré et trop dangereux.

    BLUNE> Je suis d’accord, mais alors on fait quoi ?

    ULICE> On fait ce qu’on a dit : on se venge de Grasta Malzam.

    BLUNE> Ulice… L’heure n’est plus à la vengeance ! Il y a des choses plus graves dont on doit s’occuper !

    ULICE> Non, tu ne comprends pas. Avec le projet que j’ai en tête pour cette cité de malheur, nous allons pouvoir faire de nos représailles un moyen d’affaiblir immédiatement Conspiru.

    BLUNE> Comment ça ? Quelle est ton idée ?

    ULICE> Nous allons faire exploser cette ville, Blune.


    à vous la suite !
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  • Posté le 7 décembre 2007 à 13:10:58 Avertir un administrateur
  • -- Sur les Mers d’Anthar Obn Suur --

    Pralidor Hapic’n, juché sur le pont du premier des bateaux de Barzabute, regardait l’horizon. Les falaises zalzariennes ciselaient lentement le ciel dans le lointain. Les nuages jaunâtres prenaient une épaisseur de plus en plus amère, et de plus en plus moite. Le noble aristocrate de Kuliz sentait dans sa poitrine un battement sourd. Des gouttes de sueur perlaient sur son grand front. Des rougeurs parcouraient les contours de sa nuque, et ses doigts, légèrement tremblants, se crispaient dans sa poche. Derrière lui, les assassins qu’il avait engagés se tenaient droits et fiers d’être un peu, eux aussi, les maîtres de la flotte la plus puissante du monde. A vrai dire, Hapic’n avait peur. Il n’avait jamais été un véritable meneur d’hommes ; sa fortune et son rang justifiaient, seules, ses ordres et ses initiatives. Certes, il avait été courageux de faire tuer la doublure de Conspiru, et puis d’accepter de satisfaire la terrible envie de sang des soldats Barbazutiens. Mais à quoi bon ? Et dans quel but ? Il revoyait la tête d’Albatrusse le Pirate s’envoler et courir, courir parmi les pieds, s’enfoncer doucement dans les noires profondeurs du glouton océan. Son souhait le plus cher avait été, ce soir-là, de revenir au plus vite sur les terres de Barzabute, et ramener la paix. Mais l’armée de Conspiru avait été trop bien enthousiasmée par les discours flamboyants de leur Juge. Même lui mort, ses idées survivaient, et désiraient leur accomplissement. Ainsi, bien malgré lui, Pralidor Hapic’n dirigeait Barzabute contre les Zalzaries. Toute l’armée Anthar Obn Suurienne décimée : était-ce possible ! Cette flotte qui jadis faisait trembler les mers et passait à Kuliz l’envie de rébellion, cette flotte, la plus grande et la plus puissante du monde, avait été réduite à néant.

    Il faut avouer que la détermination des soldats de Barzabute n’était pas seulement dilatée par l’enthousiasme virevoltant des discours bariolés de feu Conspiru le Trublion. Ce sont aussi ces armures, les armures de Galdone, et cette fabuleuse préparation, le Vaillantin de Méchanie, qui leur donnait la force et la brutalité des plus sauvages barbares. Peu importe qui commandait : il ne s’agissait plus à présent que de se battre, d’écraser, de conquérir, et de faire ainsi triompher la glorieuse puissance du muscle et de l’étain. Car c’est par là que l’on devient un homme. L’esprit n’est que le privilège des chefs et des penseurs.

    Conspiru le Trublion avait été l’un de ceux là, en précédant son armée de sa propre présence sur les terres zalzariennes. Son projet était de prendre le pouvoir à Anthar Obn Suur pour assurer sa maîtrise des deux plus importants continents de Saldra, et, par la suite, d’attendre sagement que son armée débarque, pour occuper le sol qu’il avait par fourberie d’esprit déjà marqué de son grand nom, et ce sans nulle violence. Mais il avait été bien trop confiant en laissant sa doublure commander ses joujoux et maintenant, il ne se doutait pas qu’un homme qui le haïssait, et qui n’ignorait pas, bien sûr, qu’il était toujours vivant – sans pour autant savoir qu’il trouverait le juge à Anthar Obn Suur même –, avait pris le gouvernail en main.

    Toutefois, avant de vous raconter de quelle manière le choc entre la flotte de Barzabute, dirigée par Pralidor, et les falaises d’Anthar Obn Suur, allait plus ou moins bouleverser les rapports de pouvoir dans le monde de notre histoire – une fois de plus ! –, il faut faire allusion à la curieuse pêche que firent les Barbazutiens, un peu affamés, au cours de la traversée, à cent lieues à peine d’Anthar Obn Suur.

    L’un d’eux crut reconnaître dans les remous de l’eau les écailles d’un beau bar, qui longeait le côté droit de son bateau. Affamé, pour une raison que nous comprendrons bientôt, il interpella quelques uns de ses camarades qui l’aidèrent à confectionner un gros hameçon de fortune. Ils le jetèrent dans l’eau, en tenant fermement la corde qu’ils s’étaient procuré. Le beau bar mordit à l’hameçon, mais résista comme un beau diable. Ce n’est pas un bar mais un barracuda ! s’écrièrent les pêcheurs, et la salive moussue vint inonder leurs lèvres sèches et saignantes. Ils tirèrent, ils tirèrent, d’autres vinrent les aider, soit moralement, soit d’un coup de main : manger devenait urgent. Ho hisse ! criaient-ils tous, ho hisse ! Tenez bon ! Mais le barracuda ne lâchait pas l’affaire ! Et l’on se demandait pourquoi, avec la force qui était la leur, ils étaient incapables de maîtriser facilement la vigueur d’un médiocre poisson !

    Eh bien, c’est que le poisson en question n’était pas comme les autres. Il fallait beaucoup de tempérament pour l’extraire de ces flots mouvementés. Exténués, les soldats décidèrent d’aller se gaver de nouvelles gorgées de Vaillantin, et de mater une bonne fois pour toutes la mystérieuse proie, qui refusait de se faire hohisser avec la belle docilité qu’on est en droit d’attendre de toute proie. Dans un ultime effort, ils tirèrent sur la corde, et le poisson géant finit enfin par jaillir hors de l’eau !

    Toutefois, il jaillit bien plus haut qu’on ne pouvait l’espérer, et atteignit bientôt le sommet des mâts, pour mieux ensuite, chose incroyable, les dépasser ! C’est un beau bar volant ! criait-on, effaré. Quel beau baracoudailes, sifflait-on, l’air joyeux. Quel repas très étrange ! Qui, en plus, nous échappe ! grognait-on, irrité. Repas étrange certes, mais laid comme pas possible, et soustrait aux lois de la gravité par la force d’un animal légendaire et sublime qui depuis fort longtemps avait mangé l’hameçon. Giorjak, soulevé par Enclume, respirait enfin ! Il avait fallu que son robuste dragonneau l’emporte jusqu’au niveau de la mer, et perce par erreur la grande croûte de l’océan. Heureusement, Giorjak, en sacrifiant deux enclumes, pourtant chéries, avait pu combler le trou, lequel non rebouché aurait laissé l’océan se vider dans le cœur de la Terre. Les ailes d’Enclume étaient aussi puissantes pour le vol que pour la nage ; aussi avait-il, à une vitesse phénoménale, brutalement remonté à la surface de l’eau, et mordu à l’hameçon.

    Le forgeron grognon n’avait surtout pas envie de retomber au milieu de tous ces pantins métalliques qui lui semblaient particulièrement hideux et stupides. Aussi, exhorta-t-il largement son dragonneau à prendre de l’altitude. Seulement, les soldats n’aimaient pas que leurs efforts soient si peu récompensés. On prit un mousquet, poule ! et bang, une aile d’Enclume odieusement touchée. Dégringolade de Giorjak, lourd atterrissage sur le pont, tout chargé qu’il est de ses nombreuses enclumes, le pont est défoncé, les galériens écrasés, et touché coulé, sombre le bateau !

    Les autres bateaux, affolés, accueillent les survivants, et pris de colère contre cette proie infernale envoient un grand filet pour la récupérer avant que ses enclumes l’enfoncent totalement dans le cœur de la mer. Tous les soldats s’y mettent pour le remonter une nouvelle fois. On interpelle Pralidor. Trop de mouvement derrière lui. Que se passe-t-il encore ?

    On tire le mieux qu’on peut le filet rempli de Giorjak et du beau dragonneau, atrocement blessé, jusqu’au pont du grand chef.

    Pralidor—Nom d’une hippocampe chauve ! Qu’est-ce donc que cela ??


    à vous la suite !
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  • Posté le 10 décembre 2007 à 12:07:19 Avertir un administrateur
  • Le forgeron se débattait comme un taureau pris dans ses quatre fers. Il essayait, en même temps, de calmer le pauvre Enclume, qui hurlait maintenant à la mort. Pralidor, de son côté, eut soudain une intuition : il se pourrait bien que cet être hideux ne soit pas un poisson, mais un vrai humain.

    Il sortit alors son épée du fourreau et trancha sèchement les mailles du filet. Le dragonneau prit aussitôt son envol, titubant dans les airs, se cognant contre les mâts, provoquant la terreur de tous ces superstitieux de Barbazutiens, incendia quelques bateaux en éternuant, et s’évada, loin des malheurs de son maître, désormais bien mal en point. Celui-ci se releva en brandissant fébrilement le poing vers Enclume.

    Giorjak : Ah, l’ingrat ! S’enfuir, et me laisser là ! Parmi ces mauvais bougres ! Il me paiera ce tour !

    Pralidor : Dites donc, l’affreux, n’insultez pas ces hommes ! Leurs lames sont véloces !

    Giorjak : Ouais, mais vous m’avez bien l’air d’être celui qui les commande !

    Pralidor : C’est exact.

    Giorjak : Alors, tant que vous êtes là, mon cou est sauf.

    Pralidor : C’est vrai.

    Giorjak : Bon, écoutez, je sais que vous devez me trouver très moche, et même très plutôt effrayant, mais là, j’ai vraiment pas le temps de rester avec vous. J’ai un corps à retrouver, et je dois le faire le plus vite possible.

    Pralidor : Un corps ?

    Giorjak : Ouais, d’un ami à moi. Salement mort. J’ai besoin de trouver sa dépouille.

    Pralidor : Grands dieux, mais pourquoi donc ?

    Ils commençaient tous deux, insensiblement, à se déplacer du pont supérieur vers la cabine de commandement. Pralidor se sentait tout à coup comme rassuré par cet humain au faciès et à la silhouette si repoussants. Les soldats, respectueux de la hiérarchie, les laissaient passer mais n’en menaient pas large, et se faisaient des signes de myosotis sur le front pour conjurer la laideur. Les voyant finalement disparaître dans le bureau de feu leur grand meneur Conspiru le Trublion, ils se rappelèrent soudain qu’ils avaient faim et se remirent tous à pêcher, dans l’espoir secret de tomber sur un vrai beau bar, cette fois. Car une invasion s’annonçait. Et envahir, ça vous creuse.

    La discussion va bon train entre Hapic’n et Giorjak, étrangement à l’aise avec l’un de ceux-là qu’il nomme « de la surface » et dont il se méfie comme de la mort aux rats.

    Pralidor : Vous dites que son âme doit survivre parmi vous ?

    Giorjak : Oui.

    Pralidor : Mais où ça ?

    Giorjak : Eh bien, chez nous, en bas, dans notre cité souterraine.

    Pralidor : Oh ? Vraiment ? Une cité souterraine ?

    Le forgeron se sentit soudain idiot. Il en avait trop dit. Le secret de l’existence des Subsaldrantes ne devait pas être révélé !

    Giorjak : Euh, eh bien, oui, enfin, c’est une façon de parler, bien sûr.

    Pralidor : Et… si je vous aide à retrouver le corps de ce Grisk, vous m’emmèneriez dans cette cité ?

    Giorjak : Ecoutez, je ne sais pas, je n’ai pas le droit de faire confiance à des gens comme vous. Nous nous tenons à l’écart. Et je ne veux pas d’ennuis. C’est déjà un sacré tas de mouches à soucis que de vivre sous cette Terre capricieuse, alors si vous vous en mêlez, ça deviendra du vrai boudin baraqué.

    Pralidor : Je vois…

    Giorjak : Mais où on va, là, exactement, dans ce bateau ? Et comment vous pourriez m’aider à retrouver le corps de mon ami, de toute façon ?

    Pralidor : Ne vous inquiétez pas de notre direction. Je tiens simplement à vous dire qu’il est tout à fait probable que votre… « oracle »… se soit trompée sur la manière dont est mort votre ami…

    Giorjak : Comment ça ?

    Pralidor : Ecoutez, vous m’êtes sympathique.

    Giorjak : Ah oui ?

    Pralidor : Oui. Et vous l’êtes pour une raison qui va sans doute vous sembler surprenante.

    Giorjak n’y comprenait rien. Cet homme lui paraissait à la fois si poli et tellement inquiétant ! Un peu nigaud, aussi. Sa conversation n’était pas désagréable toutefois ; il avait l’air d’avoir des choses à dire.

    Giorjak : Je suis perméable à toutes les surprises, dites toujours.

    Pralidor : Eh bien… Aussi étrange que cela puisse paraître… Vous… Vous me rappelez ma fille… Ma si superbe fille…

    Giorjak écarquilla ses yeux non séparés avec la même conviction qu’une vilaine grosse chouette hideuse.

    Giorjak : Ca par exemple ! Me trouveriez-vous un air familier de femelle ??

    Pralidor : Non, non… Ce n’est pas ça…

    Giorjak : Serais-je donc également, entre autres monstruosités, affublé de ces graisseuses protubérances qu’on appelle mamelles et dont la gloire dans l’esprit de vous autres, vils hommes de la fourbasse surface, dépasse souvent leur taille ?? Me prendriez-vous donc pour une vache à lait, monsieur de la pique d’haine ?? Seriez-vous ce qu’on nomme un prolifique pervers ?? Votre fille serait-elle une vieille laideronne, bossue, et toute puante ? Avec de noires verrues sur ses pieds scrofuleux, recouverts d’une lèpre granuleuse et liquide ?? Serait-elle…

    Pralidor : SILENCE !!

    Le forgeron, odieusement volubile, s’interrompit aussitôt. Le commandant en chef avait baissé la tête, et ses yeux, penchés sur le vide d’une table où des gouttes de sang continuent de sécher. Les mains de Pralidor sont tendues sur le bord du bureau. Sa douleur reprend le pas.

    Pralidor : Taisez-vous…

    Giorjak : Ai-je dit quelque chose qu’il fallait pas ?

    Pralidor : Ma fille a quitté ce monde, primitif forgeron…

    Giorjak : Ah.

    Pralidor : Oui…

    Giorjak : C’est ballot, ça.

    Pralidor : Oui…

    Giorjak : Et donc ?

    Pralidor : Eh bien… En vous voyant, je… Je… je revois les instants, les derniers instants où… Juste avant qu’elle ne soit enlevée…

    Giorjak : Comment ! Un bougre vous l’a enlevée ?

    Pralidor : Oui… Un énorme bougre… Et s’il n’était pas déjà mort, celui-là, je… Je le tuerais de mes propres mains…

    Giorjak : Mais quel rapport avec moi ?

    Pralidor redressa la tête et regarda Giorjak fixement dans les yeux.

    Pralidor : J’ai vu et parlé à votre ami mort.

    Giorjak : Ah bon ! Vraiment !? Grisk ??

    Pralidor : Il était là, il était avec eux, lorsqu’ils l’ont enlevée. Il était sur mon bateau.

    Giorjak : Grisk a enlevé votre fille sur votre bateau !

    Pralidor : Il a été complice de son enlèvement, oui.

    Giorjak : Mais comment… !

    Pralidor : J’étais présent, ce jour-là. Tout s’est passé à Kuliz, ma belle ville portuaire. Votre ami était déguisé en soldat et, pour je ne sais quelle raison, traînait derrière lui de faux esclaves, dont l’un allait funestement attirer l’attention de ma précieuse et adorable fille, Saïan, Saïan Hapic’n.

    Giorjak : Un esclave ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

    Pralidor : Comment ? Vous l’ignorez donc ?

    Giorjak : Bon, admettons que non. Poursuivez votre histoire !

    Pralidor : Elle s’est jetée sur cet homme, que ce diable de tyran poursuivait sans relâche depuis déjà quelques temps ; elle le voulait pour ses jouets. Cet homme n’a pas voulu, et je l’ai provoqué en duel.

    Giorjak : Cet homme, c’est bien l’énorme bougre dont vous parliez tout à l’heure ?

    Pralidor : Oui…

    Giorjak : Bon. Et qu’est-ce qui s’est passé ?

    Pralidor : Eh bien, il m’a battu, et… pour assurer ses arrières, afin de s’enfuir tranquillement, il s’est emparé de ma fille, et il a embarqué dans le plus beau de mes navires, le Grand Mistral, là où il devait d’ailleurs finir sa misérable existence… Et Saïan avec lui…

    Giorjak : Je comprends pas ce que vous voulez dire.

    Pralidor : Si votre ami… Grisk… est mort… Ce n’est pas dans un incendie quelconque, comme l’a dit votre Oracle… Mais c’est en pleine mer… Avec mon bateau…

    Giorjak : Mais comment pouvez-vous le savoir ?

    Pralidor : L’homme qui poursuivait celui qui a enlevé ma fille, Conspiru le Trublion, avait envoyé après lui un terrible mercenaire, qui devait le supprimer, et faire couler le navire. Il a réussi. Pour mon plus grand malheur.

    Giorjak : Mais alors… ce gros lard… est-ce que… Est-ce qu’il ne s’appelait pas, par hasard, quelque chose comme… Padgram ?

    Pralidor releva la tête, un peu animé.

    Pralidor : Oui… Oui, en effet… C’est son nom… C’était Padgram, le prince de Barzabute… Que je hais et que je haïrai jusque dans la tombe…

    Giorjak : Ah ! L’épouvantable ordure ! Et dire qu’en bas, ils en font tous un héros ! Ce serait lui qui aurait mené Grisk à sa perte alors !

    Pralidor : Oui…

    Giorjak : Alors, Grisk, il gît sous les flots, c’est ça !

    Pralidor : Oui…

    Giorjak : Bon ! Je n’en crois pas un mot !

    Pralidor : Comment ça ?

    Giorjak : Notre Oracle ne se trompe jamais. Elle a parlé d’une foule, elle a parlé d’un feu. Si elle en a parlé, c’est que c’est bien réel. Si Grisk est vraiment mort, ce n’est pas dans la mer que je le trouverai.

    Pralidor : Vous avez l’air d’accorder une foi bien aveugle à ces racontars de vieille femme… Je vous ai dit les faits !

    Giorjak : Oui, mais comment les avez-vous appris ?

    Pralidor : Eh bien, on me l’a dit, on me l’a fait savoir.

    Giorjak : Donc, vous n’avez pas vérifié par vous-même.

    Pralidor : Et comment aurais-je pu ?

    Giorjak : Qu’importe ! Pourquoi croire forcément ce qu’un autre vous a dit ? Et si on vous mentait ?

    Pralidor : N’essayez pas de me faire douter…

    Giorjak : Je crois bien que j’ai réussi, poutant. Et c’est tant mieux. Parce que vous, vous ne m’avez pas convaincu.

    Pralidor : Vous êtes…

    Giorjak : Attendez, maintenant, où allons-nous ? Répondez-moi.

    Pralidor le regardait avec des yeux incertains. Il hésitait à présent à se sentir malheureux. Cet hideux personnage n’avait-il pas un peu de bon sens ?

    Pralidor : Nous nous dirigeons vers les côtes zalzariennes… Ces soldats vont se battre…

    Giorjak : Se battre ? Quelle drôle d’idée ! Et pourquoi donc ?

    Pralidor : Parce qu’ils le veulent.

    Giorjak : Et vous ne pouvez rien faire pour les en empêcher ?

    Pralidor : Non. Rien.


    à vous la suite !
    -Chapterving-
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  • Un_poil_sur_leQ Voir le profil de Un_poil_sur_leQ
  • Posté le 11 décembre 2007 à 18:57:47 Avertir un administrateur
  • Il avait raison. Sur le pont supérieur, les soldats, lassés de ne faire aucune prise, s’étaient résolus à manger les cadavres. Le goût de la mort et de leurs ennemis les mettait en joie : c’était le Vaillantin qui excitait la faim en eux. S’ils n’avaient pas eu un sens aigu de leur mission, sans doute se seraient-ils déjà tous dévorés entre eux.

    Hapic’n n’avait guère le choix : il fallait faire cette guerre, il fallait les laisser massacrer les populations zalzariennes. C’est lui, sinon, qui y passerait. Grozbuz, Labar, Clakafoune, et Marpolin, entrèrent dans la cabine pour lui apprendre que les côtes étaient en vue, et pour prendre congé de lui.

    Pralidor : Vous partez ??

    Grozbuz : Ben oui, on a fait ce qu’on avait à faire. La traversée était sympa. On a bien aimé passer pour les chefs des tarés en conserve, là, et, maintenant, on vous dit au revoir.

    Pralidor : Non, attendez, attendez, restez, je vous en prie.

    Labar : Pourquoi ça ?

    Pralidor : J’ai… J’ai besoin de votre protection !

    Clakafoune : Ah bon ? Vous avez peur ?

    Pralidor : Oui… Cette… Cette armée n’est pas humaine, c’est la rage en personne réincarnée en foule ! Je suis prêt à vous payer s’il le faut !

    Marpolin : Vous savez, à quatre, mon petit monsieur, on ne pourra pas vous défendre contre une mutinerie.

    Pralidor : J’y mettrai le prix fort…

    Grozbuz : Combien ?

    Pralidor : Beaucoup. Tout ce que vous voudrez.

    Grozbuz : Alors, marché conclu !

    Pralidor : Merci, du fond du cœur.

    Ils se retirèrent, fiers d’avoir leurs beaux jours assurés. Le forgeron était un peu admiratif.

    Giorjak : Eh bien ! Vous les avez vite persuadés !

    Pralidor : L’or vaut souvent tous les arguments du monde.

    Giorjak : Oui, vous faites bien de le dire…

    Pralidor : Comment ça ?

    Giorjak : Comment ça, quoi ?

    Pralidor : Que signifie cette voix désinvolte ?

    Giorjak : J’ai une voix désinvolte, moi ?

    Pralidor : Oui, vous en avez une.

    Giorjak : Ah. Eh bien, pardon, dans ce cas.

    Pralidor : Dites-moi !

    Giorjak : Ah mais rien, rien. Ne vous inquiétez pas, puisque l’or vaut tous les arguments du monde.

    Pralidor : Vous vous méfiez d’eux, n’est-ce pas ?

    Giorjak : Eh bien, je dirais pas cela, mais si l’or a tant de pouvoir, monsieur de Paprikeune, faites gaffe à ce que le vôtre soit toujours le plus doré et le plus resplendissant de tous.

    Pralidor : Oui, je n’ignore pas que ces hommes ont des âmes de mercenaires, et qu’ils n’hésiteraient pas à trahir père et mère pour une somme supérieure au beaucoup que je leur propose…

    Giorjak : Alors pourquoi en faire vos gardes du corps ? Je pourrais vous forger une armure bien plus résistante et plus fiable que ces quatre lascars.

    Pralidor : Je suis l’homme le plus riche de Kuliz, nul ne peut être plus généreux que moi. Je suis intouchable.

    Giorjak : Que votre bonne étoile vous entende, alors… Mais pensez à ma proposition. Votre or m’intéresse aussi.

    Pralidor : Je ne l’oublierai pas. Remontons à présent, l’assaut va commencer.


    °° Grasta Malzam °°

    Conspiru le Noir, juché sur son ténébreux étalon, au bord de la cité de Grasta Malzam, regardait l’horizon, le cœur plein d’allégresse. La grandiose flotte de Barzabute venait de surgir hors du lointain et les armures du grand Galdone, sublime artisan du fer et de l’airain, brillaient déjà de mille feux : le soleil faisait son travail.

    Nulle voile d’or, en revanche. Les bateaux zalzariens étaient absents. Le cœur du Juge battait à toute vitesse, et s’inquiétait aussi : étaient-ils parvenus à les exterminer ? Les chers petits, pensait-il, sans doute se sont-ils montrés les plus forts. Je savais que je les avais bien formés. Mais tout de même, s’ils ont effectivement réussi ce coup de maître, ce n’est pas très fin d’avoir réduit à néant l’armée des Zalzaries. Il n’empêche que ma doublure a fait son devoir, il faudra que je songe à me débarrasser dignement d’elle.

    Autour de lui, les Malzamiens se montraient de plus en plus inquiets. Pas un seul bout d’horizon n’était visible. Les navires de la guerre dévoraient les flots, et s’avançaient à un rythme effréné. Le continent était assiégé, et cette fois, objectivement, il faut se soumettre à la vérité de Conspiru le Noir.

    Ce moment d’agitation collective permit à un jeune dragon blessé de se poser avec douleur sur la grand-place de la cité, sans attirer l’attention. Ulice, dans la ruelle de Messerille, était en train d’expliquer ses volcaniques projets à Blune et Pandou, dubitatifs, lorsqu’elle aperçut Enclume s’échouer et disparaître derrière les murs qui lui dissimulaient la place publique.

    Ulice : Oh ! Un dragonneau blessé !

    Blune : Quoi ?

    Ulice : Un petit dragon vient de tomber sur la grand-place !

    Blune : Et alors ?

    Ulice : Et alors, je ne vais pas le laisser à la merci de ces barbares !

    Blune : Mais enfin Ulice ! Il faut que tu finisses d’expliquer ton plan !

    Ulice : Plus tard, plus tard ! Pandou, reste là pour faire la Tombulle de Messerille, et Blune, viens avec moi !

    Pandou : Euh… D’accord.

    Blune : Mais enfin, Ulice ! C’est quoi, cette digression ??

    Ulice : Viens, te dis-je !

    Elle prit la jeune pirate par le poignet, reprit l’apparence de De la Tanche, et la traîna jusqu’à la grande place désertée.

    Enclume suffoquait et crachait du sang ignifugé, signe de grande faiblesse. Ulice se précipita vers lui, examina sa blessure, et, tout en lui souriant, lui tendit un morceau de viande – la besace d’Ulice Zunee était toujours pleine de surprises. L’apothicaire métamorphosée ne se doutait pas qu’au même instant, les yeux d’un vieillard étaient en train de l’observer. Blune faisait le guet pour prévenir un éventuel retour de populace. La guérisseuse lui fit signe que tout allait bien, prit le vaillant dragonneau dans ses bras, et courut rejoindre la ruelle qu’elles avaient quittée.

    En arrivant, elles virent le corps de Messerille s’élever dans une Bubulle toute fraîche, pour rejoindre à une vitesse fulgurante les profondeurs de l’azur, et s’y engouffrer.

    Blune : Adieu, Messerille…

    Ulice : Sa mort ne restera pas impunie, je vous le jure.

    Blune : Oui. Je le sais.

    Ulice : Tu as fait un merveilleux travail, Grisk.

    Pandou : Ce n’était rien.

    Le panda avait l’air triste.

    Ulice : Occupons-nous de ce dragonneau à présent…

    Blune : Tu n’oublieras pas mon œil, aussi…

    Ulice : Oui, oui.

    Pandou : Qu’est-ce qu’il a ce dragonneau ?

    Ulice : Il est diablement touché. On a dû lui tirer dessus avec une arme puissante... Probablement un mousquet…

    Pandou : C’est drôle, il me dit quelque chose.

    Ulice : Quoi ? Le mousquet ?

    Pandou : Non, non, le dragon… Il ressemble comme deux gouttes d’eau à… Enfin, non, oubliez, c’est bête ce que je dis.

    Blune : Eh ben non, vas-y, dis-nous.

    Pandou : Non, non, ce n’est rien, je vous dis.

    Ulice : Hum, bon. Quoiqu’il en soit, je n’ai jamais vu ce genre de spécimen.

    Pandou : Ah bon ?

    Ulice : Oui. Et pourtant, je les connais tous.

    Blune : Vraiment ?

    Ulice : Eh bien oui, c’est une nécessité lorsque tu es apothicaire. Il existe dans le monde plus d’un milliard de variétés d’écailles. Toutes les peaux de dragon, sans exception, entrent dans la composition, au moins, d’une potion. C’est presque aussi fondamental que le sel et le poivre. Mais d’ailleurs, le dragon se fait fort rare, ces derniers temps. Je prévois une pénurie d’écailles.

    Blune : Pas étonnant. Padgram les a pratiquement tous dans le ventre.

    Ulice : Quoi ?

    Pandou : C’est impossible ! Personne n’a autant d’appétit !

    Blune : Mais non. Laissez tomber, je vous expliquerai. Ulice, dépêche-toi plutôt de soigner cette bestiole, qu’on en finisse.

    Alors Ulice se mit à l’ouvrage : de sa besace, elle extirpa plusieurs fioles colorées, tantôt liquides, tantôt épaisses, ainsi que des bandages de soie rouge. Son arsenal de guérison s’était grandement élargi, sa maîtrise impressionnait davantage encore. Ses doigts glissaient sur la blessure, la circonscrivaient, et la comprenaient comme une partition. Pour Ulice Zunee, la guérison est art de la nuance. Blune et Pandou ne pouvaient s’empêcher de la regarder, médusés. Karzus était dépassé, sans aucun doute. Les techniques du shaman relevaient davantage de la magie que de la pure médecine. Or, Ulice semblait être à l’aise aussi bien dans un domaine que dans l’autre.

    Après avoir pansé la plaie et donné à la créature un autre morceau de viande, elle décida de se rendre dans la maison du baron. A l’abri derrière cette confortable enveloppe sociale, personne n’oserait les soupçonner de terrorisme. A force de ne penser qu’à soigner, enterrer, et venger, les trois amis avaient complètement oublié de s’intéresser à la raison pour laquelle tous les Grasta Malzamiens s’étaient amassés derrière Conspiru avec son gros pantin, et regardaient la mer avec anxiété.

    Au moment où Ulice allait franchir le seuil de la maison usurpée, un vieillard tapa sur sa jolie épaule. Blune et Pandou s’interposèrent, prêts à la défendre. L’homme, maintenu sur sa canne, eut un sourire. Il était assez drôle de voir un petit panda essayer de vaillamment défendre une grande dame.

    Le vieillard : Ne vous inquiétez pas. Je ne suis point là pour vous importuner, Monseigneur. Mais à en croire ce que j’ai vu, « Madame », peut-être, vous conviendra davantage.

    Ulice comprit immédiatement qu’il les avait découverts.

    Ulice : Que voulez-vous ?

    Le vieillard : J’ai besoin d’aide. Je vous ai vu guérir le petit dragon. Aidez-moi tant que ces autres bougres sont encore tous occupés.

    Blune : On n’a pas le temps ! Il faut rentrer dans cette maison tout de suite !

    Ulice : De quoi s’agit-il ?

    Blune : Mais enfin, pourquoi tu lui réponds, Ulice !

    Ulice : Tais-toi, Blune, tu nous rends encore plus suspects avec tes cris et tes gesticulations. Rentre dans la maison avec Pandou.

    Blune la regarda soudain avec orgueil. Mais pour qui se prenait-elle ! Ce n’est pas parce qu’elle avait plein de capacités et de connaissances qu’elle devait se comporter en maman avec elle ! Elle parvint à se contenir, et ne répondit rien, mais son visage disait tout. Elle prit Pandou dans ses bras, ouvrit la porte du baron, et la claqua violemment.

    Le vieillard lança un sourire malicieux à l’apothicaire, qui ne le lui rendit pas.

    Ulice : Alors ?

    Le vieillard : Alors, si vous le voulez bien, Madame le Baron, j’aimerais que vous m’accompagniez. C’est une chance inespérée que de vous trouver. Quelqu’un est mourant.

    Ulice : Vous avez l’air de bien me connaître.

    Le vieillard : Il faudrait n’avoir jamais appris à lire pour ignorer qui vous êtes, Ulice Zunee. J’ai rédigé assez de chroniques sur vos nobles talents pour vous reconnaître, même sous cet excellent déguisement.

    Ulice : Mais comment… ?

    Le vieillard : Permettez-moi de me présenter tandis que je vous accompagne jusqu’à la mourante personne que je souhaite vous faire rencontrer. Je me nomme Belgamore Parichel. Je suis historien à la citadelle d’Anthar Obn Suur. Les Zalzaries sont à la fois ma passion et ma spécialité.

    Ulice : Comment ? Vous habitez la citadelle même ? Mais comment avez-vous pu vous déplacer jusqu’ici ?

    Belgamore : Voyons, est-ce si important, Madame ?

    Ulice : C’est mademoiselle.

    Belgamore : Comme vous voudrez. Mais… Ah ! Nous y voilà.

    Le vieil historien l’avait menée jusqu’à une ruelle éloignée, au pied du mur intérieur de la falaise qui séparait Grasta Malzam du plateau supérieur.

    A son grand étonnement, Ulice constata la présence d’un carrosse noir auquel étaient attelés deux beaux dragons blancs et poilus, aussi calmes que des pierres.

    Ulice : Mais comment !

    Belgamore : On peut être érudit et avoir de grands biens. Regardez plutôt à l’intérieur…

    Ulice s’approcha du carrosse, ouvrit la portière, et découvrit une jeune fille, l’air très occupé, assise au milieu de nombreux livres poussiéreux, bien plus grands que ses bras. Elle en feuilletait deux, simultanément, avec beaucoup de dextérité, semblant s’efforcer, avec une certaine peine, de trouver une solution à son problème.

    Celui-ci était de taille. Ulice fut toute ébahie en le considérant. Sur la banquette en bois qui faisait face à la jeune fille, un homme était étendu, et se vidait de son sang, dans une couverture blanche, semblant près d’étouffer dans un dernier sursaut, avant de rendre l’âme.

    Ulice : Oh mon dieu ! Nortellon !


    à vous !
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  • JujuDredd Voir le profil de JujuDredd
  • Posté le 11 décembre 2007 à 23:51:38 Avertir un administrateur
  • Ça vous dérange pas un petit post d´encouragement pour vous dire que c´est toujours aussi bien votre fic ? Si ? Tant pis, je le ferai pas alors.
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  • Carnavale Voir le profil de Carnavale
  • Posté le 12 décembre 2007 à 12:29:55 Avertir un administrateur
  • Ca nous dérange pas du tout, au contraire lol!
    Mais t´as bien fait de pas le faire. Je t´encourage à ne pas le faire autant de fois que pas nécessaire :-) . On remercie, à travers Jujudredd, tous nos lecteurs potentiels et sournoisement anonymes, parce qu´ils le valent bien ^^.
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  • Apotheose Voir le profil de Apotheose
  • Posté le 15 décembre 2007 à 15:13:59 Avertir un administrateur
  • Belgamore__ Ca par exemple ! Vous le connaissez ?

    Elle ne lui répondit pas et se précipita sur le pauvre bourgeois de Kuliz pour évaluer l’ampleur des dégâts. La jeune fille protesta, furieuse.

    La Jeune Fille__ Hé ! Bas les pattes ! C’est moi qui vais le guérir !

    Ulice se retourna, interloquée, pour bien considérer le petit bout de femme qui avait osé lui parler sur ce ton.

    Ulice__ Peut-on savoir qui vous êtes, jeune fille ?

    Le vieux Belgamore, devant la porte ouverte du carrosse, s’apprêtait à intervenir pour détendre l’atmosphère, mais la quasi adolescente lui en empêcha, et répliqua vivement.

    La Jeune Fille__ Je suis Asel Boet’r, fille de Bravzablagune Boet’r, dite Goozie, et j’en sais assez pour panser les blessures de ce bonhomme ! Alors, ouste, madame !

    Ulice eut un petit sourire attendri et tourna la tête vers le vieillard pour s’assurer que c’était une plaisanterie ; l’historien ne broncha pas. Asel se replongea dans ses grands bouquins. La guérisseuse était piquée au vif.

    Ulice__ Jeune fille, cet homme souffre de blessures graves, et votre papy est venue me chercher pour que je…

    Asel la coupa sans sourciller, sans même la regarder, le nez toujours baissé sur les pattes de mouche d’un vieux médecin savant, mort il y a bien longtemps.

    Asel__ Ce n’est pas mon papy ! Arrêtez de me parler avec votre voix de guignol ! J’ai pas que ça à faire !

    Ulice__ Mais vous êtes d’une insolence sans bornes, ma parole ! Regardez-moi quand vous me parlez !

    Asel__ Chut, bon sang ! Je me concentre !

    Ulice__ Belgamore, dites quelque chose !

    Belgamore__ Ecoutez, mesdemoiselles, si le hasard vous a réunies, c’est pour que vous puissiez sauver cet homme de concert, et dans la sérénité nécessaire à…

    Asel__ Pas question, Belga ! Je vais gérer ça toute seule !

    Ulice__ Petite prétentieuse ! Ces livres sont vieux de mille ans ! Ils n’ont plus aucune valeur ! Vous farfouillez dans le vide !

    Asel__ Ca, c’est vous qui le dites, madame je-débarque-plein-de-pitié !

    Ulice__ Suffit ! Sortez de carrosse ! Je vais m’occuper de lui !

    Asel__ Ouais, je vous emboîterai le pas. Sortez vous-même, d’abord !

    Ulice__ Belgamore ! Pourquoi m’avoir appelée si cette gamine refuse de me laisser travailler pour la vie de Nortellon !

    Asel et l’historien relevèrent la tête vers Ulice et eurent l’air étonné. Elle avait prononcé son nom pour la deuxième fois, avec une spontanéité évidente. Vous noterez au passage que, pendant tout ce temps, le bourgeois tout troué émettait un râle continu, attendant doucement qu’on s’occupe bien de lui : la mort était proche, mais pas assez encore.

    Asel__ Comment vous connaissez son nom ?

    Belgamore__ Oui, répondez-moi maintenant, comment se fait-il que vous le connaissiez ?

    Ulice__ C’est l’un de mes compagnons… J’étais retenue prisonnière avec eux à la citadelle d’Anthar Obn Suur. Il n’a pas voulu partir avec nous lorsque nous nous sommes évadés pour rejoindre Grasta Malzam.

    Belgamore__ Vous étiez retenue dans les cachots de la citadelle ? Et je ne le savais pas ! Comment est-ce possible !

    Ulice___ Eh bien, vous serez plus vigilant, à l’avenir.

    Asel__ Mais quelle que soit la raison de votre emprisonnement, pourquoi il n’est pas parti avec vous ?

    Ulice__ Je crois qu’il voulait retrouver sa femme et sa fille… Je n’ai guère eu l’occasion de discuter avec lui, mais il est cher à mes compagnons et, de ce fait, à moi également.

    Asel resta soudain méditative, oubliant de tourner les pages à toute vitesse.

    Belgamore__ Ainsi, il n’y a pas de doute, ses motifs étaient sincères. Nous avons bien fait de le sauver, Asel.

    Asel__ Oui… Et de toute façon, ma mère n’avait pas le droit de faire ça.

    Ulice__ Mais enfin, que s’est-il passé ? Que lui est-il arrivé ? Et qui êtes-vous pour lui ?

    Belgamore__ Nortellon, probablement à peine sorti de son cachot, est venu me consulter, eu égard à mon grand âge, et à la sagesse qu’il a dû en déduire. J’avais une intuition à son compte – j’en ai sur tous les hommes – et je ne me trompais pas : il était à la recherche d’une femme. L’histoire d’Anthar Obn Suur m’étant parfaitement connue, je fus en mesure de lui apprendre la vérité…

    Asel__ J’ai encore tellement de mal à y croire, Belga…

    Ulice__ Comment ça ? Quelle vérité ? Expliquez-vous !

    Belgamore__ Son épouse Satina, autrefois aimée du Sultan Gerabrossa, s’en est allée sur le continent aérien et suspendu du Mistraldor, avec un amant audacieux. Elle n’a laissé qu’une fille, que la bibliothécaire Brazvablagune Boet’r a voulu adopter.

    Ulice__ Oh…

    Asel semblait nerveuse, en écoutant Belgamore.

    Asel__ Quand il s’est présenté comme mon père, devant Maman Goozie, je l’ai tout de suite pris pour un sale menteur, un méchant monsieur stupide, qui faisait du mal à Maman !

    Nortellon__ Aaarrh…

    Asel__ Mais après, le soir, très tard, j’ai vu Maman partir le rejoindre – elle lui avait fixé un rendez-vous. Mais du haut de ma chambre, depuis ma fenêtre, j’ai pu apercevoir les quatre hommes armés qui l’ont rejointe. J’ai trouvé que c’était bizarre… Alors, je suis sortie, et je les ai suivis jusqu’à la Ruelle des Mensonges. C’est là que, tapie dans l’ombre, j’ai vu ma mère… faire une chose… atroce !

    Ulice___ Quoi ? Elle a… ?

    Asel___ Elle devait se battre en duel avec lui.

    Ulice___ En duel !?

    Asel___ Oui… mais elle a préféré déléguer l’action à quatre assassins… Nortellon était piégé. Ma mère s’est retirée en ricanant. Et moi, tapie dans l’ombre, je les ai vus alors, s’approcher de lui, méchants, pas beaux, vilains, cruels bonhommes trop trop moches ! Ils se sont jetés sur lui, l’ont isolé dans un coin, et l’ont alors cent fois troué de gros coups de poignard !

    Ulice___ Dieu !

    Asel___ Vrai, madame, c’était terrifiant à voir !

    Nortellon___ Aaaarh…

    Asel___ Alors j’ai pleuré… ils se sont enfuis… j’avais peur parce qu’il faisait noir, et froid, et qu’il pleuvait… J’ai couru jusqu’à la maison du vieux Belga pour le réveiller et pour qu’il puisse m’aider… C’était trop moche, toutes ces blessures… Trop affreux pour être vrai… Pour que ma mère, que je croyais si douce, ait pu faire une telle chose… Il faut bien que Nortellon ait dit la vérité… Il le faut bien… Nous l’avons transporté jusqu’au carrosse et Belga m’a tout raconté… Nous sommes partis à Grasta Malzam…

    Ulice___ Mais alors, vous étiez sur les lieux, hier soir ! A Anthar Obn Suur ! Comment se fait-il que ce Conspiru ait pris le pouvoir ! Avez-vous vu ce qui s’est passé, Belgamore ?

    Belgamore___ A vrai dire, la nuit a été confuse. Conspiru le Trublion s’était invité à la citadelle. Pendant toute la journée, l’ensemble des habitants s’était mis en branle-bas de combat pour le recevoir. Zarabrul tenait à bien accueillir son hôte, l’enjeu diplomatique était de taille. Juste avant de se faire démasquer, le faux Antakdar l’Orange avait envoyé l’entière flotte des Zalzaries attaquer le continent de Barzabute.

    Ulice___ Je le sais… J’étais présente lors de cette décision…

    Belgamore___ Comment ? Vous connaissez le glorieux usurpateur ? Le meilleur de nos sultans ? Celui-là même qui rampe aux pieds de ce nouveau tyran, là-bas ?

    Ulice___ Il s’appelle Padgram. C’est le Prince de Barzabute. Il a injustement expulsé de son trône.

    Belgamore___ Incroyable ! Vous me défrayez la chronique, mademoiselle Zunee ! Je ne vous avais pas vue à la citadelle !

    Nortellon___ Aaaaarh….

    Ulice___ Poursuivez votre histoire. Quel était le but de cette visite ?

    Belgamore___ Vous voyez bien quel il est, à présent, puisque ce Trublion s’est noirci en s’autoproclamant sultan. Cette arrivée dans la citadelle n’était vraisemblablement qu’un prétexte pour prendre le pouvoir. Or, tout ce que Zarabrul le Bleu savait, c’est que la flotte des Zalzaries se dirigeait vers Barzabute, et que Conspiru, présent en tant qu’hôte, ne pouvait que l’ignorer. Sinon, il n’aurait pas été là. Par conséquent, il fallait que Zarabrul joue un certain jeu, pour s’excuser d’une décision politique qu’il n’avait prise, je suppose. Il y a perdu sa tête en tout cas.

    Ulice___ Et comment se fait-il que… A moins que Karzus et lui aient envisagé de… Non… Je ne comprends pas comment le prince Padgram a pu en arriver là…

    Belgamore___ Je l’ignore également, mais le plus inquiétant est que le tyran est parvenu à dompter la population d’Anthar Obn Suur, qui était pourtant en train d’initier un mouvement de révolte, au moment où Asel et moi sommes partis de la citadelle… Il n’y avait qu’à Grasta Malzam que nous pouvions trouver les ingrédients nécessaires à la guérison de Nortellon.

    Nortellon____ Aaaaarh…

    Asel___ RAAAAH ! Ces bouquins ne servent à rien ! Je ne trouve pas ce que je cherche !

    Ulice___ Je vous l’avais bien dit, Asel.

    Asel___ Si cet homme est vraiment mon père, il faut que je le sauve ! Il faut absolument que je le sauve !

    Ulice___ Ne vous inquiétez pas, on va s’en occuper.

    Asel la regarda, les yeux mouillés, un peu vexée, et puis se renfrogna. Ulice lui tapota la joue, ce qui mit la jeune fille hors d’elle-même, et demanda à Belgamore de prendre les rênes pour les emmener illico presto à la maison du Baron Borbalo du Pelzu de la Tanche.
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  • Posté le 15 décembre 2007 à 15:14:19 Avertir un administrateur
  • Sur le chemin du retour, elle vit les Grasta Malzamiens s’enfuir du bord de leur ville en hurlant et en gesticulant comme des singes aliénés. Ulice, Asel, et Belgamore regardèrent à l’horizon et aperçurent alors toute la flotte de Barzabute débarquer sur la plage de Grasta Malzam, les soldats sauter hors des navires, poussant de grands cris épouvantables, avant de projeter échelles, cordes, et harpons, pour gravir la falaise et envahir la ville. Seul Conspiru sur son cheval, suivi de Padgram silencieux, restait stoïque et plein de gloire. Cette vague d’armures semblait, pour lui, venir de naître, comme l’écume sanglante d’un océan atteint de rage, aux bouches et aux langues innombrables et baveuses, comme du lierre dévorant.

    Les catapultes furent installées, les boulets noirs remplis de flammes suramassés en tas mortels. Des chaudrons, remplis d’or en fusion et d’acide sulfurique, constitueraient, à terme, les derniers projectiles. Grasta Malzam serait rasée, toutes ses femmes, bien violées, leurs beaux enfants, dépucelés, et leurs maris, surmutilés. Toutes leurs richesses deviendraient leur butin, leur suprême récompense, à eux, les fiers soldats de Barzabute, gonflés d’orgueil et de vertu dans leurs puissantes armures de bronze !

    Le Juge était légèrement intrigué cependant. Il n’avait pas donné pour consigne à sa doublure de lancer une attaque absolument agressive sur le continent. Il s’agissait simplement de débarquer, d’envahir, et de gouverner. Point. Or, il semblait maintenant certain que les soldats qu’il voyait sprinter devant lui n’avaient pour obsession qu’une seule vérité : détruire, détruire, détruire, au nom du seul plaisir. L’affaire n’était pas nette. On ne tient pas ces hommes, songea Conspiru, ils ont, ma foi, passé bien trop de temps sur mer. Il faut que je m’interpose pour qu’ils ne fassent pas trop de dégâts. Grasta Malzam est un bastion de richesses ; elle ne doit pas être détruite !

    Ulice Zunee, en voyant ce spectacle aussi désolant que désopilant, fut partagée entre le mépris, la pitié, et la satisfaction. Ces aristocrates, ces gros bourgeois tout cousus d’or, dissimulant la barbarie sous leurs traits d’hommes civilisés, n’avaient que ce qu’ils méritaient. Toutefois, il s’agissait, là, d’une pure invasion. Toutes les terres de Barzabute agitaient d’un seul geste l’épée de la grande guerre. Et cela, cela, était ennuyeux. En effet, notre charmante guérisseuse n’avait pas besoin que la ville soit immédiatement démolie ; il fallait tout d’abord qu’elle soigne Nortellon, insère l’œil de Messerille dans le crâne de la Blune, qu’ils puissent après cela libérer la Lili, se préoccuper de démystifier Padgram, avant de s’évader de ce lieu de malheur. Reste la question des autres : Saïan, Karzus, et Albatrusse. Où pourrait-on les retrouver ? Le shaman chauve était-il retourné en prison, dans les sombres cachots d’Anthar Obn Suur ? Ou de la citadelle avait-il pu s’enfuir ? La jeune aristocrate au grand tempérament de feu et de splendeur, quel sort lui avait-on réservé ? Et le capitaine, le viril et inusable capitaine, avait-il été fait prisonnier par cette flotte inattendue ? Une bataille avait dû faire rage sur les mers d’Anthar Obn Suur, entre les voiles Zalzariennes et celles qui donnaient actuellement l’assaut sur Grasta Malzam. J’espère qu’il ne t’est rien arrivé, mon beau capitaine, songea un instant la belle Ulice Zunee.

    Assistant à la débandade, la guérisseuse estima qu’il fallait gagner du temps et, même à contrecoeur, à travers l’improbable courage de ceux qui, la veille même, avaient voulu la pendre, se donner les moyens d’accomplir tout ce qu’elle devait faire. Aussi, sortit-elle du carrosse, toujours sous les traits du Baron, prit les rênes à Belgamore, accéléra la course des deux dragons, et barra subitement la route aux fuyards, qui étaient prêts à laisser leur cité en plan, aux mains des envahisseurs. Tous furent comme surpris, et je dirais même éberlués, par cet obstacle inattendu, si bien qu’ils oublièrent pour un instant de paniquer. Ulice en profita pour s’élever, majestueuse, sur le siège du cocher, et prendre une voix de Stentor. L’œil superbe, le sourcil noir et profond, elle prit une inspiration, et se mit alors, avec le plus sublime des panaches, à leur crier d’une voix belle, retentissante, et merveilleuse, les plus grands mots de l’univers.

    Ulice___ Grasta Malzamiens ! Mes frères ! Grasta Malzamiennes ! Mes sœurs ! Amis par l’argent liés ! Que signifie cette attitude ! Allez-vous donc baisser les bras !? Laisser vos sous à ces soudards !? Leur chef est juste devant vous ! Il n’a qu’un cheval, quelques soldats, et un gros lourdaud pour le protéger ! Et vous avez peur !? Et vous tremblez !? Comme des fillettes !? C’est une honte, gentilshommes ! Quelle infamie, gentilles dames ! Résistez, Grasta Malzamiens ! Résistez à votre noire lâcheté ! Défendez-vous ! Soyez braves ! Montrez votre valeur ! Qu’un sang rebelle abreuve les sillons de vos millions de veines bleues ! Faites parler l’honneur ! Prenez les armes ! Prenez les flèches ! Prenez le fer ! Prenez le bronze ! Faites-le vôtre ! Sublimez-le ! Et vous, soldats zalzariens, petite poignée de guerriers au service de Grasta Malzam, qui vous déshonorez en vous joignant aux fuyards ! Allez donc vider vos armureries ! Arquebuses ! Arbalètes ! Lances ! Epées ! Haches ! Marteaux ! Poignards ! Boucliers ! Heaumes ! Cottes de mailles ! Apportez tout ! Munissez-vous ! Protégez-vous ! Organisez votre stratégie ! Ne les laissez donc pas fouler le sol de notre glorieuse cité d’émeraude, par tous les dieux ! Que pas une seule de leurs bottes ne touche un bout de notre terre ! Pour Grasta Malzam et pour la gloire, mes amis ! Je vous en prie, soulevez-vous ! Ne jouez pas le jeu des lâches ! Soyez Courage ! Soyez Vertu ! Que tout le monde se mette en branle ! La terre a besoin de vos muscles ! Que votre volonté soit souffle et qu’elle se transmute en tempête ! Pour l’avenir ! Pour la grandeur et tous ensemble, mes amis ! Que le combat soit légendaire ! Et que votre âme, parmi les âmes, devienne Or et Epopée !

    Il y eut soudain comme un silence. Au loin, on entendait le cliquetis des armures ennemies qui gravissaient les échelles de la mort. Une mouche volait. Il faut toujours qu’une mouche vole dans ces moments-là. L’émotion était palpable. Les cœurs battaient d’une même polka. Un homme, les yeux mouillés, s’éleva au-dessus des autres pour exhiber tout le transport dont il venait d’être l’objet. Tragique, il étendit ses mains, et se mit alors à applaudir, à applaudir avec fracas, le cœur rempli d’enthousiasme et de vigueur ! Pour lui, désormais, la beauté avait un nom ! Ah ! Par le ciel ! Frémir pour des idées ! Frémir pour des idées ! Voilà de quoi devenir fou ! Voilà de quoi survivre heureux ! Il s’attendait bien sûr à ce que tout le monde le suive dans la joyeuse claque de ses paumes. Mais peine perdue, notre film n’est pas américain. L’applaudissement demeura solitaire et se tut aussitôt, comme le bourdonnement de la mouche, qu’on écrase avec joie, j’ose le dire. Les habitants fixèrent le Baron, tremblants d’excitation, et hochèrent la tête, décidés, revigorés, résistants ! Aussitôt, au lieu de continuer de fuir, ils se précipitèrent tous ensemble sur les armures et les javelots, les belles capes et les épées, les fières armures et boucliers que les soldats vinrent entasser avec fracas sur la grand-place.

    La première volonté de ceux qui furent les plus rapides à revêtir la panoplie du parfait petit résistant, était d’aller trouver le Noir, le grand tyran sur son cheval, et de le précipiter sur ses propres soldats. Ceux-ci escaladaient, à une vitesse prodigieuse, les yeux terribles et sanguinaires, le poignard calé dans la bouche, l’immense falaise d’émeraude. Mais Conspiru avait quitté les lieux. Il avait assisté à l’attroupement des fuyards. L’intervention de ce Baron n’était pas prévue au programme ! En fait, il faut bien le dire, rien n’était prévu au programme ! Ses soldats ne devaient pas attaquer Grasta Malzam ! Et surtout, pas tous ensemble ! Ils devaient en priorité se diriger vers le port d’Anthar Obn Suur ! Au moins une partie d’entre eux ! Mais que faisaient-ils, ces imbéciles ! Ils ne voyaient même pas qu’il était devant eux ! Commençant légèrement à s’inquiéter, sentant que l’ambiance tournait au vinaigre, il avait donc pris le parti de faire grimper Padgram, tant bien que mal, sur son cheval, et de galoper, sans qu’on l’aperçoive, jusqu’au clos des dragons, pour s’évader rapidement. Ulice, seule, le vit, au moment où elle commença à reprendre la route vers sa maison, pour profiter de la tranquillité permise par l’activité défensive de la cité. Elle songea un instant à le poursuivre avec le carrosse mais Nortellon commençait vraiment à puer le moisi : la gangrène était proche, mais pas assez encore. Il fallait réagir. Il fallait qu’il guérisse. Elle pressa alors la cadence jusqu’à sa maison, et s’y engouffra avec Belgamore, Asel, et Nortellon, s’apprêtant à raconter à Pandou et à Blune tout ce qu’elle venait d’apprendre et de faire, le plus synthétiquement possible. On lui souhaite bien du courage.



    à vous la suite !
    Apothéose
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  • Posté le 3 janvier 2008 à 20:16:21 Avertir un administrateur



  • A présent, revenons à Saïan Hapic´n, au coeur de la Forêt de Sang Noir. Nous l’avons lâchement laissée de côté, alors qu’elle venait à peine de triomphalement saucissonner une horrible bande de cannibales, terriblement enclins à la dévorer. A sa proposition de paix, qu’avaient-ils répondu ?

    Un grognement, un râle de fulmination, une rouspétation sans équivoque, qu’elle avait bien sûr considéré, dans sa délicieuse légèreté, comme un bon oui bien franc.

    Soucieuse de ne pas mettre trop vite un terme à la touchante proximité qu’entretenaient entre eux ses tout nouveaux amis, Saïan saisit la liane qui les retenait tous et la trancha, pour les laisser dégringoler dans le vide.

    Bien sûr, elle savait que les troncs et les feuilles allaient amortir leur chute.

    Ou pas.

    Ils se firent très mal, mais la douleur leur rendit la parole. La liane s’étant rompue, ils s’éparpillèrent en poussant de grands cris d’effroi et en hurlant au monstre. Saïan, en haut des cimes, perçut alors leur peur. Ca alors ! Ces petits bonhommes poilus aux dents salies de sang caillé gémissaient comme de pauvres agneaux, réclamant une mère ! Injuste sort que le leur, pensa-t-elle d’abord. Mais aussitôt après, ses sourcils se froncèrent. Ah ! Les hypocrites ! Ils feignent d’accepter ma paix et voilà, une fois à terre, qu’ils s’empressent d’appeler leurs congénères pour les sauver d’un monstre ! Non mais et puis quoi encore ? Est-il écrit sur mon front que je suis un monstre ? Non, messieurs, je suis une jeune fille bien née et je sais me tenir en société, même si, même si, même si c’est un peu dur parfois. Je peux le faire ! Oui, c’est faisable ! Si je m’écoutais maintenant, je reviendrais immédiatement à Grasta Malzam et j’irais donner sur-le-champ une bonne leçon à tous ces vauriens bourgeois d’aristocrates nigauds, lâches, et brutaux qui m’ont horriblement sali le visage, et qui m’ont… Oh… Qu’ont-ils fait à ce pauvre Grisk… ? Qu’est-il advenu de tous mes compagnons… ? J’espère qu’ils s’en sont sortis… Han ! Et si ce n’était pas le cas ?! Que deviendrais-je !? Un monstre ?! N’est-ce pas ?! Non ! Je dois mépriser ces calomnies de cannibales hirsutes ! Je suis Saïan Hapic’n, et je suis belle, belle, belle comme le jour ! Hm… Belle… Ma joue me fait quand même mal… C’est qu’ils me l’auront ouverte avec leurs coups de fourche, les sales bâtards ! Méchants vautours, si je saigne, je vous préviens que… Diable, mais oui ! Mon dieu, je saigne ! Je saigne à flots ! Ah ! Gredins de Grasta Malzamiens ! Forbans ! Vous ne perdez rien pour attendre ! Quand je vous retrouverai... Quand je vous retrouverai… Eh bien… Vous verrez, tiens ! Bon. Reconsidérons un peu notre situation. Humons, tiens !

    Snnnnf !. ..

    Bigre ! Cette forêt sent l’homme qu’on mange ! Je n’aime guère cette odeur là ! Que faire ? Sortir de ces bois ennuyeux pour revenir à la cité d’émeraude ? Ou aller défendre mon image devant ces lâches cannibales qui ne tiennent pas leur parole ? Non. Il y a mieux à faire. Je vais en faire des végétariens, voilà !

    Résolue, elle bondit alors de sa branche et s’agrippa, en plein saut, à une très longue liane reliant, dans la forêt, cime et sol. Comme ce que nous appellerons plus tard les vaillants soldats du feu, la jeune et belle aristocrate se laissa glisser en tournoyant autour de la liane avant de retomber délicatement par terre, en esquissant deux ou trois pas de danse.

    Lorsqu’elle rouvrit les yeux, grisée par le souffle de la descente, elle se vit cernée par la communauté des Reclus. Ils tenaient devant eux des lances se terminant en haches. Dans leurs regards, même si l’obscurité vous empêche en théorie de voir ce détail, se mélangeaient les deux sentiments qui par leur traditionnelle combustion alchimique forme une équipe qui gagne toujours : crainte et admiration, le king kong des paradoxes.

    Saïan : Alors quoi ? Qu’attendez-vous, hommes sans parole ? Transpercez-moi, puisque je suis un monstre ! Avez-vous trop peur peut-être ? Vous pouvez prendre votre temps, vous savez ! Hein ! Détendez-vous ! Dégourdissez-vous les jambes ! Promenez-vous dans vos bois ! Parce que si j’y étais, et il faut croire que j’y suis, qui sait si je ne vous man…

    Cette dernière déclaration glaça le sang de tous ses adversaires ; en un mot comme en cent, leur sang, sensibles qu’ils étaient, devint blanc comme Samson, découvrant ses cheveux découpés par sa mie. Ouh ! Sa mie !

    Ils s’échappèrent. Saïan croisa les bras. Elle s’impatientait. L’obscurité commençait à l’agacer un petit peu. Ses amis hypocrites s’en rendirent sans doute compte puisqu’ils revinrent bientôt avec une lampe à huile.

    Saïan : Eh bien, vous voyez que vous n’êtes pas si préhistoriques que vous voudriez le faire croire !

    L’homme qui tenait la lampe lui répondit avec un sourire qui éclaira aussitôt le cœur de Saïan vers de nouveaux horizons. Rien de nouveau pour le vôtre ; mais pour Saïan, c’est tout un monde qui commence : l’amour !
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