America’s Army est l’aboutissement d’une tendance qui a commencé dix ans auparavant, et qui, en l’absence de critiques sérieuses et d’oppositions réelles, est montée progressivement en intensité, avec l’accord tacite des éditorialistes et journalistes, faute de résistance prononcée. Tout a commencé avec Desert Strike de Electronic Arts. Ce jeu, fortement inspiré par la première Guerre du Golfe, était sorti seulement une paire d’années après celle-ci. Depuis, une décennie a passé et, outre les suites Jungle Strike et Soviet Strike, bien d’autres productions ont défilé, mettant en scène la grande armée américaine dans une de ces innombrables missions de « libération » et autres célèbres combats du glorieux « Pays de la Liberté » contre le fameux « Axe du Mal »* : Conflict Desert Storm, Back to Bagdad, Medal Of Honor, Viet Cong ... Ces différents titres ne sont pas commandés ou revus par le gouvernement américain et ne participent donc pas vraiment d’une volonté politique réelle ou construite. Seulement, tous les titres cités ci-dessus sont des jeux américains, réalisés par des studios américains et produits par des éditeurs américains, visant un public américain. Le filon « patriotisme » semble si bien fonctionné que Sony avait même enregistré la marque « Shock & Awe » (Choc & Stupeur) du nom de code, médiatisé en mondovision, de la dernière opération militaire en Irak. Une fois n’est pas coutume, la presse a réagi avec virulence et Sony a abandonné l’idée... ce qui n’a pas empêché Interplay (éditeur américain) de déposer la même marque le lendemain, sans le moindre scrupule. Cela n’a d’ailleurs pas empêché Sony non plus de sortir Conflict Desert Storm : Back to Baghdad dans les mois qui ont suivi. Si ces jeux sortent sur le continent européen en version PAL, les stratégies marketing ne visent résolument pas le « tiers-monde » ou les pays en voie de développement, faute d’un pouvoir d’achat par habitant suffisant que pour rentabiliser la vente de jeux vidéo officiels dans ces contrées. Ceci explique grandement le parti pris commun à l’ensemble de ces productions.
Les guerres en question ne sont donc pas utilisées dans les jeux vidéo pour donner une quelconque dimension historique ou par volonté pédagogique ou réaliste, mais sont plus des licences à exploiter, au même titre que les films à succès ou les grands romans d’espionnage. Généralement simples prétextes à des jeux d’action, des FPS ou des wargames stratégiques, ces emprunts à la réalité participent néanmoins involontairement à un détournement de l’inconscient collectif (1). En effet, dans chacun de ces jeux, vous incarnez un soldat américain et vous combattez le Mal, qui a les traits irakiens, allemands ou vietnamiens, au nom du Bien, de la Liberté et des Valeurs de l’Occident. Comme il n’existe pas vraiment de lobby puissant aux USA pour défendre Saddam, les Irakiens ou les nazis de la deuxième guerre mondiale, ces caricatures hypocrites et manichéennes ne font pas l’objet de plaintes virulentes comme Grand Theft Auto ou autres simulations de grand banditisme. De nouveau, la guerre choque moins que l’incivilité ou que le sexe, comme je le montrais au chapitre précédent. Ces jeux-ci sont pourtant gravement dénués d’objectivité et d’équité nonobstant le fait qu’ils traitent de sujets particulièrement délicats. Les « méchants » sont en effet systématiquement ceux d’en face, puisque le choix, du camp qu’il souhaite représenter, n’est pas laissé au joueur. Dans Desert Strike, il ne vous est en effet pas possible de choisir le camp des Irakiens, car cela paraît inconcevable. Vous êtes d’office un Américain, un de ces GI’s qui délivre les opprimés aux quatre coins de la planète et meurent en héros (NDLR : cette dernière phrase est à lire sur le ton de l’ironie). Vous ne pouvez pas prendre les traits du personnage de Saddam Hussein, appeler au Jihad, et créer des alliances avec Ossama Ben Laden pour faire affluer les cellules dormantes d’Al Qaeda sur votre territoire en vue d’une guérilla urbaine et d’une résistance terroriste à l’occupant. Vous ne pouvez pas non plus faire fonctionner les réseaux d’Imams pour appeler les communautés Chiites et Sunnites à se révolter, vous ne pouvez pas provoquer l’entrée dans le conflit des Peshmergas kurdes dans le but d’entraîner l’implication de la Turquie pour créer une réaction en chaîne... En fait, je pense malheureusement en écrivant ces lignes que c’est justement si le choix était donné de choisir son camp, d’explorer et de laisser le champ libre à l’expression du point de vue de « l’autre » (décrété « l’ennemi »), et à la prise de sa défense, qu’un tollé moraliste se déclencherait. En effet, on ne se demande pas ce que peuvent penser les Irakiens d’aujourd’hui ou ce que penseront ceux de demain d’un jeu si arrogant et si insolent, mais par contre, on serait sans doute révulsé au pays du « politiquement correct » (et même sans doute dans nos régions), si on laissait le loisir « à nos petites têtes blondes » (puisque le jeu vidéo est pour les enfants) de jouer avec les « méchants » islamistes. Je ne connais d’ailleurs pas d’éditeur qui serait prêt à se lancer dans cette aventure, s’il avait un tel scénario sur son bureau, de même que je ne suis pas certain que le jeu ne serait, quoi qu’il arrive, pas retiré plus tard des rayons sous prétexte qu’il incite au terrorisme. Je ne pense pas être paranoïaque, anti-occidentaliste ou conspirationiste en disant ceci, prenant pour preuve explicite l’exemple Wolfenstein 3D. A l’époque de sa sortie, le jeu était développé dans une 3D assez basique et aux graphismes simplistes, de par la faiblesse de la technologie de l’époque. Si bien que, pour quelqu’un d’étranger au microcosme vidéoludique, cela ressemblait à des couloirs plein de croix gammées et de sigles nazis. Un gamer, quant à lui, remarquait de suite la vue à la première personne et le flingue en bas d’écran qui montre que vous tirez sur les soldats allemands et les SS et que vous êtes donc en lutte contre ceux-ci, dans leurs murs. Qu’à cela ne tienne, sur cette simple incompréhension ridicule, différents lobbys et des organisations anti-nazis se sont mis en branle pour s’attaquer de front à ce jeu « parce qu’il vantait l’idéologie nazi » (sic). Même conflit autour de la suite, Return to Castle Wolfenstein, en 2001, malgré un graphisme nettement plus évolué techniquement parlant(1). Imaginez ce qui se passerait si vous preniez le parti de vraiment donner le choix de jouer avec « l’ennemi » dans une grande guerre historique ? Ainsi, que déclencherait comme réactions le jeu pirate « Terror Attack » sur Gameboy Color qui met en scène Super Ossama dans sa guerre terroriste contre les USA ? Ben Laden en couv’ d’un jeu GBC dans les rayons Walmart ou Carrefour, vous imaginez le scandale ? Pourtant, ce jeu sans licence, programmé par des Taiwanais il y a deux ans, et fabriqué par des réseaux pirates d’Asie du sud-est, se vend comme des petits pains au Pakistan et dans d’autres pays où les fondamentalistes musulmans sont influents... En attendant que le pouvoir central de Pékin ne se décide à financer des programmeurs pour des jeux d’Etat diffusés massivement à travers toute la Chine, pays où taper www.cnn.com dans son browser entraîne une Error 404, tout comme toute tentative d’accès à tout autre site américain...
* Bien que remise au goût du jour récemment par George W. Bush dans un discours-clef du 29 janvier 2002, l’expression « Axe du Mal » (Evil Axis) apparaît pour la première fois dans la dialectique américaine aux affaires étrangères sous Ronald Reagan en 1985 avec une liste « d’états voyous » (Rogue States) regroupant, entre autres, Libye, l’Iran, Cuba et la Syrie.
DOSSIERS
Propagande & censure dans le jeu vidéo
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America’s Army est l’aboutissement d’une tendance qui a commencé dix ans auparavant, et qui, en l’absence de critiques sérieuses et d’oppositions réelles, est montée progressivement en intensité, avec l’accord tacite des éditorialistes et journalistes, faute de résistance prononcée. Tout a commencé avec Desert Strike de Electronic Arts. Ce jeu, fortement inspiré par la première Guerre du Golfe, était sorti seulement une paire d’années après celle-ci. Depuis, une décennie a passé et, outre les suites Jungle Strike et Soviet Strike, bien d’autres productions ont défilé, mettant en scène la grande armée américaine dans une de ces innombrables missions de « libération » et autres célèbres combats du glorieux « Pays de la Liberté » contre le fameux « Axe du Mal »* : Conflict Desert Storm, Back to Bagdad, Medal Of Honor, Viet Cong ... Ces différents titres ne sont pas commandés ou revus par le gouvernement américain et ne participent donc pas vraiment d’une volonté politique réelle ou construite. Seulement, tous les titres cités ci-dessus sont des jeux américains, réalisés par des studios américains et produits par des éditeurs américains, visant un public américain. Le filon « patriotisme » semble si bien fonctionné que Sony avait même enregistré la marque « Shock & Awe » (Choc & Stupeur) du nom de code, médiatisé en mondovision, de la dernière opération militaire en Irak. Une fois n’est pas coutume, la presse a réagi avec virulence et Sony a abandonné l’idée... ce qui n’a pas empêché Interplay (éditeur américain) de déposer la même marque le lendemain, sans le moindre scrupule. Cela n’a d’ailleurs pas empêché Sony non plus de sortir Conflict Desert Storm : Back to Baghdad dans les mois qui ont suivi. Si ces jeux sortent sur le continent européen en version PAL, les stratégies marketing ne visent résolument pas le « tiers-monde » ou les pays en voie de développement, faute d’un pouvoir d’achat par habitant suffisant que pour rentabiliser la vente de jeux vidéo officiels dans ces contrées. Ceci explique grandement le parti pris commun à l’ensemble de ces productions.
Les guerres en question ne sont donc pas utilisées dans les jeux vidéo pour donner une quelconque dimension historique ou par volonté pédagogique ou réaliste, mais sont plus des licences à exploiter, au même titre que les films à succès ou les grands romans d’espionnage. Généralement simples prétextes à des jeux d’action, des FPS ou des wargames stratégiques, ces emprunts à la réalité participent néanmoins involontairement à un détournement de l’inconscient collectif (1). En effet, dans chacun de ces jeux, vous incarnez un soldat américain et vous combattez le Mal, qui a les traits irakiens, allemands ou vietnamiens, au nom du Bien, de la Liberté et des Valeurs de l’Occident. Comme il n’existe pas vraiment de lobby puissant aux USA pour défendre Saddam, les Irakiens ou les nazis de la deuxième guerre mondiale, ces caricatures hypocrites et manichéennes ne font pas l’objet de plaintes virulentes comme Grand Theft Auto ou autres simulations de grand banditisme. De nouveau, la guerre choque moins que l’incivilité ou que le sexe, comme je le montrais au chapitre précédent. Ces jeux-ci sont pourtant gravement dénués d’objectivité et d’équité nonobstant le fait qu’ils traitent de sujets particulièrement délicats. Les « méchants » sont en effet systématiquement ceux d’en face, puisque le choix, du camp qu’il souhaite représenter, n’est pas laissé au joueur. Dans Desert Strike, il ne vous est en effet pas possible de choisir le camp des Irakiens, car cela paraît inconcevable. Vous êtes d’office un Américain, un de ces GI’s qui délivre les opprimés aux quatre coins de la planète et meurent en héros (NDLR : cette dernière phrase est à lire sur le ton de l’ironie). Vous ne pouvez pas prendre les traits du personnage de Saddam Hussein, appeler au Jihad, et créer des alliances avec Ossama Ben Laden pour faire affluer les cellules dormantes d’Al Qaeda sur votre territoire en vue d’une guérilla urbaine et d’une résistance terroriste à l’occupant. Vous ne pouvez pas non plus faire fonctionner les réseaux d’Imams pour appeler les communautés Chiites et Sunnites à se révolter, vous ne pouvez pas provoquer l’entrée dans le conflit des Peshmergas kurdes dans le but d’entraîner l’implication de la Turquie pour créer une réaction en chaîne... En fait, je pense malheureusement en écrivant ces lignes que c’est justement si le choix était donné de choisir son camp, d’explorer et de laisser le champ libre à l’expression du point de vue de « l’autre » (décrété « l’ennemi »), et à la prise de sa défense, qu’un tollé moraliste se déclencherait. En effet, on ne se demande pas ce que peuvent penser les Irakiens d’aujourd’hui ou ce que penseront ceux de demain d’un jeu si arrogant et si insolent, mais par contre, on serait sans doute révulsé au pays du « politiquement correct » (et même sans doute dans nos régions), si on laissait le loisir « à nos petites têtes blondes » (puisque le jeu vidéo est pour les enfants) de jouer avec les « méchants » islamistes. Je ne connais d’ailleurs pas d’éditeur qui serait prêt à se lancer dans cette aventure, s’il avait un tel scénario sur son bureau, de même que je ne suis pas certain que le jeu ne serait, quoi qu’il arrive, pas retiré plus tard des rayons sous prétexte qu’il incite au terrorisme. Je ne pense pas être paranoïaque, anti-occidentaliste ou conspirationiste en disant ceci, prenant pour preuve explicite l’exemple Wolfenstein 3D. A l’époque de sa sortie, le jeu était développé dans une 3D assez basique et aux graphismes simplistes, de par la faiblesse de la technologie de l’époque. Si bien que, pour quelqu’un d’étranger au microcosme vidéoludique, cela ressemblait à des couloirs plein de croix gammées et de sigles nazis. Un gamer, quant à lui, remarquait de suite la vue à la première personne et le flingue en bas d’écran qui montre que vous tirez sur les soldats allemands et les SS et que vous êtes donc en lutte contre ceux-ci, dans leurs murs. Qu’à cela ne tienne, sur cette simple incompréhension ridicule, différents lobbys et des organisations anti-nazis se sont mis en branle pour s’attaquer de front à ce jeu « parce qu’il vantait l’idéologie nazi » (sic). Même conflit autour de la suite, Return to Castle Wolfenstein, en 2001, malgré un graphisme nettement plus évolué techniquement parlant(1). Imaginez ce qui se passerait si vous preniez le parti de vraiment donner le choix de jouer avec « l’ennemi » dans une grande guerre historique ? Ainsi, que déclencherait comme réactions le jeu pirate « Terror Attack » sur Gameboy Color qui met en scène Super Ossama dans sa guerre terroriste contre les USA ? Ben Laden en couv’ d’un jeu GBC dans les rayons Walmart ou Carrefour, vous imaginez le scandale ? Pourtant, ce jeu sans licence, programmé par des Taiwanais il y a deux ans, et fabriqué par des réseaux pirates d’Asie du sud-est, se vend comme des petits pains au Pakistan et dans d’autres pays où les fondamentalistes musulmans sont influents... En attendant que le pouvoir central de Pékin ne se décide à financer des programmeurs pour des jeux d’Etat diffusés massivement à travers toute la Chine, pays où taper www.cnn.com dans son browser entraîne une Error 404, tout comme toute tentative d’accès à tout autre site américain...
* Bien que remise au goût du jour récemment par George W. Bush dans un discours-clef du 29 janvier 2002, l’expression « Axe du Mal » (Evil Axis) apparaît pour la première fois dans la dialectique américaine aux affaires étrangères sous Ronald Reagan en 1985 avec une liste « d’états voyous » (Rogue States) regroupant, entre autres, Libye, l’Iran, Cuba et la Syrie.
(1) Source : Le Monde Diplomatique - Septembre 2003 - Le jeu vidéo comme arme de propagande (Stéphane Pilet)
Propagande & censure dans le jeu vidéo
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